À l’ombre des cerisiers en fleurs

Apprécier la concision dans un monde qui nous incite à bavarder (ou clavarder) pour ne rien dire est une denrée rare. Raconter le monde en peu de mots, lentement, en l’épelant, est un don. Et même s’il est impossible de dire le monde dans sa totalité intégrale, les écrivains de la brièveté se chargent de créer des parcelles de monde possibles, opérant par métonymie.

Être concis sans pour autant renoncer à la narration est la gageure de genres brefs comme le haïku (poésie) et le haïbun (prose poétique) que je découvre avec engouement dans les années 1990 comme tous les jeunes de mon âge en Égypte. En dépit des traductions hasardeuses en arabe ou en anglais, j’appréciais non seulement les thématiques et les paysages enchanteurs, mais aussi la possibilité de raconter autrement, brièvement, en poésie. Les amateurs de poésie pure trouveront peut-être fâcheux ce goût pour la narration. Mais le haïku triomphe de cette orthodoxie en mélangeant les styles et modes d’expression et en racontant la nature et les saisons comme si c’étaient des événements ou des personnages dans une mise en scène imagée.

Dans le haïbun traditionnel (mélange de récit de voyage, de journal intime, de vignettes et de haïkus), la prose poétique se construit en alternant récit et poème. Le périple du poète-voyageur se fait parfois sur le mode frivole, comme un simple amusement ; cependant, c’est souvent le mode lyrique qui nourrit la prose rythmée du haïbun. Prose entrecoupée de méditations, de haltes, de souvenirs, de citations, et parée d’observations minutieuses de la nature et du paysage urbain. C’est dans ce style que l’auteure montréalaise Roxanne Lajoie nous propose un haïbun captivant, Le lustre des cerises (David, 2018), où la dimension autobiographique et la structure du journal de voyage sont les éléments génériques les plus saillants.

Un rythme ternaire

Ce recueil écrit au cours d’une résidence d’écriture à Vernon, en Colombie-Britannique, retrace le récit de voyage de l’auteure comme une initiation mue par le désir de se réinventer : « reflet / dans le lustre des cerises / j’apparais rouge ». Le voyage rappelle et s’entrelace avec la récente disparition de la mère, le second mariage du père, la visite de la région, et la réflexion sur l’art et l’écriture en compagnie d’une amie belge, l’artiste visuelle Sandrine de Borman. Le tout évolue en parallèle avec les nuages, l’océan, les montagnes, la corneille, les vignes et la cerisaie.

Par petites touches impressionnistes se dessinent en trois mouvements-trois lignes une scène, une émotion, une bribe de conversation, un paysage, un personnage, des unités minimales de récits et de poèmes. Ce concerto condensé est codé selon la fameuse formule haïku de 5-7-5 syllabes japonaises. Le recueil se construit en trois sections de longueurs variées : « Au bout du quai » raconte le voyage et l’arrivée, « Le bruit délicat du marteau » rappelle l’agonie de la mère, le deuil s’incrustant dans le récit comme le marteau utilisé par Sandrine fixe les plantes sur le tissu, et « Déchirer le silence » clôt le voyage avec la visite du père et la fin de la résidence d’écriture. Cette parole brève, fluide et légère se pratique dans le dépouillement, avec une hache invisible. Elle tranche. Elle est cruauté et mesure, sensibilité et débordement, énonciation et silence.

Dans son recueil précédent, À chaque pas la poussière (2014), l’auteure veut « se saisir du haïku comme d’une loupe ». Ici aussi, elle martèle les détails et affine la narration pour répondre aux besoins de l’écriture au présent, en utilisant des segments de phrase nominale et en produisant des arrêts sur image comme au cinéma : « valise ouverte / entre robe et soutien-gorge / une lettre de toi ». Image à la fois nette et floue. Le voyage est là ; l’érotisme, l’amour, l’attente, l’excitation, la surprise, l’appréhension sont là. Mais c’est surtout le refus de s’enfarger dans les détails, moyennant (justement) le détail, qui capte l’attention. Comme si le genre littéraire entrait en connivence avec son lecteur averti. Le haïbun semble privilégier ce type de pacte : moins de détails dans le détail.

Vue d’avion

Dans la distance qui sépare l’auteure de son passé récent et de son lieu de résidence, dans un avion ou dans une cerisaie, Roxanne Lajoie observe merveilleusement son environnement et reste aux aguets des images : « Vue d’avion : Tout en bas, les arbres font à la Terre une tête de brocoli. Les minces routes grises sont des S et des Y. » Mais c’est surtout grâce au dépaysement que lui procure le voyage qu’elle arrive à rendre compte de l’évanescence des choses et qu’elle réussit (avec lucidité) à « trouver refuge / sous un feuillu / pas assez feuillu ». Son séjour à l’ombre des cerisiers n’est qu’un relais sur la route, en attendant le prochain départ, la prochaine rencontre avec soi.