Les douaniers

Dans un stade d’une ligue de baseball mineure, le procureur général des États-Unis, Jeff Sessions, cite la Bible, un passage de l’Épître aux Romains. Toute personne doit se soumettre aux autorités supérieures, dit-il. « Car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et les autorités qui existent ont été instituées de Dieu. »

La vie est si bien faite : l’autorité, c’est justement lui et son ami, Donald Trump.

Tout est bon apparemment pour justifier une politique anti-immigration.

Au XIXe siècle, ce passage précis de la Bible fut l’un des plus cités par les esclavagistes, lesquels cherchaient par tous les moyens à justifier leurs politiques injustifiables.

Que penser d’individus qui se réclament davantage de divinités qui punissent que de celles qui pardonnent ?

La loi ne tombe pas du ciel. Et la légalité n’est pas un guide de moralité. L’apartheid était légal. L’holocauste aussi.

Remarquez que se mettre à couvert de la morale et du bon sens derrière un bouclier divin n’est pas propre aux États-Uniens. Dans le préambule de la Charte canadienne des droits, faut-il rappeler la bonne place accordée à Dieu ? « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du Droit. » La suprématie de Dieu !

Ils sont nombreux en tout cas ceux pour qui l’immigration serait désormais, à les en croire, la très grande question de notre temps. Au point que, lorsqu’on dresse une liste des maux sociaux, toute autre question que celle-là leur apparaît superflue.

Au grand tribunal des condamnés d’avance, les migrants passent un très mauvais quart d’heure.

On tient plus que jamais à contrôler leurs papiers, comme si de leur identité dépendait la nôtre. La question de l’immigration cristallise des regards alarmistes nourris aux étalages du ressentiment.

Nous voici paradoxalement dans un monde qui en appelle à la libre circulation des marchandises, mais qui refuse celle d’individus qui sont souvent les premières victimes de cette mondialisation.

Être libre-échangiste pour les marchandises, mais protectionniste farouche pour les personnes, est-ce bien là une façon de conjuguer l’avenir ? N’y a-t-il pas urgence d’emprunter d’autres avenues de la pensée que celles-là ?

Considérez le cas du port de Montréal alors qu’il va encore s’agrandir. Depuis sa conversion au système de circulation des marchandises par containers en 1968, ce vieux port est devenu un des plus importants du genre au Nouveau Monde.

Chaque jour, un formidable ballet de remorques et de grues emporte des milliers de tonnes de marchandises dans ces immenses boîtes de métal colorées. Environ 700 000 containers transitent chaque année par le port de Montréal. L’équivalent de près de 6 millions de tonnes de marchandises.

Sait-on pour autant ce qu’il y a dans ces containers ?

Moins de 2 % sont scrutés. Le système de scannage censé confirmer les contenus ne fonctionne qu’à l’occasion. Et encore montre-t-il d’importantes limites. Seulement 5000 containers environ sont vidés chaque année pour inspection. Des stupéfiants pour une valeur de plusieurs milliards de dollars ont été débusqués de cette façon. Que se cache-t-il dans les autres ? Va savoir…

Habitué à se promener dans une voiture blindée, Nicola Gratteri, un juge anti-mafia d’Italie, a déjà laissé entendre que, s’il est vrai que certains chemins conduisent directement au crime, les chemins du crime convergent forcément vers les grands ports du monde, celui de Montréal compris.

Mais les containers ne risquent pas d’être inquiétés. Personne ne s’en soucie.

Du moment qu’il s’agit de marchandises, on laisse presque tout passer tandis qu’on radote partout à qui mieux mieux que l’Occident est grugé par une immigration massive, qu’il s’agirait là, contre l’évidence même, de la très grande question de notre temps.

Les espaces du commerce s’élargissent. Mais on dirait que ceux de la pensée sociale rétrécissent.

Les douaniers ne sont pratiquement plus employés pour faire valoir les intérêts économiques de l’État. Ils sont devenus de simples auxiliaires de la police. Ils sondent le fond de votre valise pour y dénicher la bouteille en trop enveloppée dans un slip sale ou repèrent la paire de chaussures dont le cuir immaculé est suspect de ne pas sentir assez les pieds.

Aux douaniers, on demande aussi de traquer ceux qui croient que, pour connaître un monde meilleur, il faut d’abord échapper à la tristesse du leur.

Mais en revanche, les flux de marchandises et de capitaux, ils n’y touchent plus ou presque. Ce serait contraire à la raison, dit-on. Ce serait comme élever un mur contre l’avenir. On ne s’empêche pourtant pas d’en ériger un devant les personnes qui souffrent des effets de cette mondialisation effrénée propulsée par l’idéologie du laisser-faire économique.

Tandis que les douaniers ont aujourd’hui les yeux rivés sur des gens qui ne sont riches que de leurs rêves, ceux qui transportent tout l’or du monde continuent de leur filer sous le nez en réclamant pour eux seuls le privilège de circuler en toute liberté.

15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 26 juin 2018 01 h 38

    Les conséquences de la mondialisation sauvage.

    Vous avez raison, monsieur Nadeau. «Nous voici paradoxalement dans un monde qui en appelle à la libre circulation des marchandises, mais qui refuse celle d’individus qui sont souvent les premières victimes de cette mondialisation.» C'est tout dire.
    En effet, ces pauvres immigrants essayent d'échapper la mondialisation sauvage que nous leur avons imposée, tels que le pillage de leurs ressources, la privatisation de leurs institutions publiques imposée par le FMI et la Banque mondiale qu'on appelle «l'ajustement structurel,» les changements climatiques causés par notre industrialisation effrénée et j'en passe. En suite, notre égoïsme oblige, on leur ferme la porte à tout espoir de s'en sortir.

    • Cyril Dionne - Abonné 26 juin 2018 19 h 28

      La mondialisation est sauvage parce que les élites aux souliers cirés exploitent les populations des pays du tiers monde pour s'enrichir, iPad et iPhone obligent. L'invasion de masse des migrants économiques n'est pas une conséquence directe de la mondialisation, mais une envie de liberté et de besoins matérialistes de ceux-ci qu'ils n'ont pas su créer chez eux dû au phénomène de la surpopulation encouragé par les cultes des amis imaginaires. Et ce sont les citoyens ordinaires qui en font les frais lorsque ceux-ci débarquent de façon illégale dans notre maison aux services sociaux et légaux gratuits.

      N’en déplaise à nos mondialistes qui prient à l’autel de la très Sainte rectitude politique, la Terre a ses limites même si la technologie nous permet de tricher présentement l’échiquier naturel des capacités de celle-ci. La solution n’est pas l’exode de tous les ressortissants des pays en voie de développement, mais bien dans un contrôle de la population de leur part qui passe par l’éducation. Les cultures archaïques, religieuses et patriarcales qui prêchent la pluralité d’enfants lorsqu’on n’arrive même pas à combler les besoins essentiels de un est d’une imbécillité sans nom.

      La nature a toujours su combler les extrêmes afin de maintenir un équilibre naturel. Même si les avancées technologiques nous permettent de tricher, il est maintenant minuit moins une minute. Ce n’est pas avec une population mondiale de plus 7 milliards d’habitants que nous allons pouvoir résoudre nos problèmes.

      Isaac Newton disait que la fin de l’humanité arriverait en 2060. Faites vos jeux et rien ne va plus…

  • Gaston Bourdages - Abonné 26 juin 2018 06 h 30

    Quelle malodorante récupération qu'a faite....

    ...monsieur Sessions ! Oui, puissiez-vous m'excuser ce qui suit : « ça pue » comme récupération. Plus loin, dans le même texte, ( oui de l'âge de pierre ), il y est mentionné « Amour fraternel » Deux mots qui, à mon humble avis, ne sont pas que de l'âge de pierre ( monsieur Cyril Dionne ) .
    Merci monsieur Nadeau pour cet éloquent et, à la fois, dérangeant portrait de société, Votre conclusion à elle seule comme référence.
    Mes capacités limitées d'humanisme et d'amour fraternel ont eu mal à vous lire. Ce qui est, est.
    Puis-je y faire quelque chose ? Si oui, quoi ? Je cherche.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Cyril Dionne - Abonné 26 juin 2018 18 h 17

      M. Bourdages,

      J’aime bien vos interventions et vos commentaires. Ils sont toujours posés, polies et avec un devoir de réserve. Désolé, mais je ne conjugue pas dans cette rectitude politique.

      Ceci étant dit, lorsque vous parlez d’amour fraternel, vous parlez d’altruisme et d’humanisme, donc vous parlez d’un besoin de survivance darwinien (Carl Sagan). L’homme n’est ni bon ni méchant ; il a besoin de vivre en communauté pour survivre et être un passeur de gènes. Ni plus ni moins.

      La suprématie de Dieu est d’une imbécilité à toute épreuve. Les amis imaginaires, magiques et extraterrestres n’existent pas. Ceux qui ont besoin d’une béquille psychologique y croient dur comme fer parce qu’ils ont un besoin inné de croire. C’est un raccourci intellectuel tout simplement et le paradoxe du rasoir d'Ockham dans tout son éclat (le paradoxe du rasoir d’Ockham dicte que les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables).

      Bon. Nous existons depuis seulement quelques millénaires dans un univers qui datent de plus de 13,8 milliards d’années interstellaires. Nous vivons dans un univers qui fait parti de multivers qui est en constante expansion. Le diamètre de l’univers qu’on peut mesurer (limité par la vitesse de la lumière) est de l’ordre de 46 milliards années lumières (une année lumière équivaut à 9 460 730 472 580 km). Les seuls atomes produits par notre étoile, le soleil, sont l’hydrogène et l’hélium. La vie sur la Terre est basée sur le carbone. Et qu’arrivera-t-il à tous les dieux créés par l’homme lorsque notre soleil ne sera plus dans quelques milliards d’années?

      L’humilité n’est pas le violon d’Ingres de l’homme.

  • Louise Collette - Abonnée 26 juin 2018 08 h 06

    Article

    Magnifique article, le dernier paragraphe résume pas mal tout.

  • Paul Toutant - Abonné 26 juin 2018 08 h 12

    Dieu suprême

    La suprématie de Dieu, être aussi flou qu'invisible, est bel et bien inscrite en début de la Constitution canadienne et de la Charte des droits. À l'époque du " scandale " créé par la pièce Les Fées ont soif de Denise Boucher, événement que j'avais couvert pour le Téléjournal, le directeur et co-fondateur du TNM, Jean-Louis Roux, s'était indigné de la poursuite judiciaire intentée contre l'auteure et le théâtre pour " blasphème ". Eh oui, nous en étions là comme société. Monsieur Roux, très en colère, m'avait déclaré qu'il faudrait faire tomber cette allusion à un être imaginaire avant de rêver à toute justice pour les Canadiens, surtout les athées. Sans quoi, disait-il, tout le processus était faussé, car toutes nos lois sont adoptées en vertu du principe du droit divin. Comme la monarchie britannique qui nous dirige de haut. Quelques années plus tard, il acceptait de représenter la Reine à titre de gouverneur général. Son mandat très bref ne lui aura pas laissé le temps de proposer l'abolition du droit divin dans la Constitution canadienne. On peut le regretter.

  • Raynald Blais - Abonné 26 juin 2018 08 h 29

    Migrations économiques

    Si la mondialisation de l’économie et les guerres qui l’accompagnent augmentent les flux migratoires en poussant les habitants à fuir la misère qu’elles sèment, comment pouvons-nous tenir les migrants responsables de leurs propres malheurs? Nous devons les recevoir les bras grands ouverts pour nous attaquer aux causes qui rendent la mondialisation des échanges désavantageuse pour eux.

    Que la mondialisation de l’économie et les guerres qui l’accompagnent soient propulsées par les idéologies du laisser-faire économique et du néolibéralisme n’empêche pas qu’elles se sont imposées pour soutenir la productivité et la profitabilité du capital. Un mal nécessaire diront certains pour soutenir le taux de profit baissier de la fin du XXème siècle.

    Au lieu de viser le migrant, la "très grande question de notre temps" ne devrait-elle pas interpeller tous ceux qui surfent sur l’exploitation de ces pays en pleine dislocation, et leur enjoindre de réduire leur taux de profits au bénéfice des habitants jusqu’à diminuer la pression des flux migratoires? Bien sûr, qu’elle le devrait car la question migratoire est assujettie au capitalisme.