La leçon de littérature

Au cours de ces quelques semaines qui précèdent les grandes vacances, les leçons des maîtres se multiplient. C’est la magistrale entrevue de fond accordée par Yvon Rivard à Marie-Louise Arsenault — il aime Le Survenant ! Et moi qui croyais qu’il n’en avait que pour Peter Handke… En tout cas, Rivard m’a convaincu de lire Les vagues de Woolf, mais pas de retourner à La mort de Virgile, non, ça, j’aime encore mieux aller m’asseoir au fond d’une cathédrale par une belle journée ensoleillée et y écouter vrombir les grandes orgues pendant plusieurs heures, l’effet sera le même.

C’est aussi la lecture de deux romans de Philip Roth qui manquaient encore à ma culture, en guise d’hommage privé et posthume à un immortel, un vrai. De Lonoff, le terne fonctionnaire de la Beauté que le jeune Nathan Zuckerman visite dans sa maison de ferme des Berkshires dans L’écrivain des ombres, au Zuckerman de La tache transformé à son tour en ermite des lettres au bout d’un chemin isolé de ces mêmes collines. Zuckerman sexagénaire, opéré de la prostate, incontinent, impuissant, et pourtant au sommet de son art, habité de ce qu’il faut bien appeler une extraordinaire libido créatrice, investissant, tandis que Coleman Silk prend vie sous la baguette de Nathan prenant vie sous la baguette de Philip Roth, une voix après l’autre avec la même brillante prolixité, le même abandon, le même sens du détail, la même touche de génie, la même époustouflante crédibilité… aussi à l’aise dans la tête déboussolée d’un vétéran du Vietnam en choc post-traumatique que dans le cerveau d’un doyen de faculté formé aux lettres classiques.

« C’est comme d’être marié à Tolstoï », lançait Lonoff à Nathan à la fin de L’écrivain des ombres. Oui, et un siècle plus tard, le Nobel a raté un autre géant.

De fréquenter ces maîtres m’a donné envie de ressortir le recueil de nouvelles de Tom Franklin. J’ai lu, ce printemps, Braconniers (Albin Michel, 2018, traduit de l’américain par François Lasquin), puis l’ai posé sur le manteau de la cheminée et l’ai oublié là, le laissant en quelque sorte décanter sous une pile, le temps que la plupart des histoires qu’il contient s’évaporent sans laisser de trace.

Au bout de ces deux mois, il me reste une atmosphère que je reconnaissais pour l’avoir déjà rencontrée dans la Gaspésie du tournant des années 1970 : cette aura du braconnier en figure héroïque du folklore local, avec ses chevreuils éblouis-abattus- débités dans le congélateur, ses saumons illégaux, son coffre d’auto rempli à ras bord de perdrix, et, à l’opposé, le discrédit populaire et le mépris profondément enraciné (Robin des Bois contre le shérif) qui entouraient le personnage mal-aimé du garde-chasse.

Braconniers et raconteurs

J’ai retrouvé ce même univers chez Franklin, mais transposé dans le sud des États-Unis, plus précisément dans « la région inférieure de l’Alabama River, verte, luxuriante, mortifère. » Ce Sud que, nous confie Franklin dans un long avant-propos en forme de récit personnel sur son enfance « parmi les braconniers et les raconteurs d’histoires à dormir debout », il n’est « jamais arrivé à chasser de [son] sang ou de [son] imagination ».

Aujourd’hui, quand il y retourne, le rugissement de la tronçonneuse est omniprésent, il voit sa chère forêt partir vers les scieries par camions entiers et il risque, lui le simple promeneur désarmé, de se faire évincer de la terre ancestrale transformée en club de chasse par quelque « avocat armé d’un flingue coûteux, [en] peintures de guerre et [en] tenue léopard flambant neuve ». Lui l’écrivain, ce qui veut dire le traître, celui qui a fait des études, perdu son accent traînant du Sud et épousé une Yankee. « Lorsque j’y reviens […] pour y chasser des détails qui enrichiront mes récits, j’ai l’impression de braconner sur des terres qui ne m‘appartiennent plus. »

Il y a, dans ce livre, une nouvelle d’une douzaine de pages qui s’intitule « Chevaux bleus », dont l’action se passe près de Mobile, en Alabama, et c’est un chef-d’oeuvre. Il n’y a pas d’autre mot. Un pont où pêchent des Noirs vêtus d’anoraks à la capuche relevée, des mouettes perchées sur les parapets. Une autoroute, des voies ferrées, les inévitables parcs de mobile homes, une fabrique de pâtes à papier et une usine d’insecticides, avec leurs longues cheminées qui clignotent dans la brume. Deux hommes traversent ce pont dans un pick-up. Un peu avant, ils se sont arrêtés pour prendre un revolver chez un de leurs amis, et ils se dirigent maintenant vers la maison mobile d’un autre ami, avec en tête un projet dont on ignore tout, et on ne comprendra qu’à la toute fin ce qu’ils sont en train de faire, et pourquoi, et c’est absolument grandiose.

La lecture de ce texte de fiction exempt de la moindre fausse note, tout entier tendu vers l’effet qu’il veut créer, vaut un cours d’écriture de trois heures. Ensuite, vous pourrez disposer. Bonnes vacances…

1 commentaire
  • Cajetan Larochelle - Abonné 23 juin 2018 10 h 05

    La leçon de littérature

    La mort de Virgile a une autre vibration que celle des orgues!
    Cajetan Larochelle@hotmail.com