Portrait de société

L’économie est florissante, le taux de criminalité est à la baisse, les enfants vivent moins pauvres et les femmes sont moins exploitées. Le monde dans lequel nous vivons est incontestablement moins sombre, violent ou méchant qu’il y a un siècle. Je parle bien sûr des pays occidentaux, là où l’éducation est une obligation, les droits de la personne et l’aide sociale sont garantis et la technologie est partout.

Mais alors d’où vient toute cette détresse ? Celle des enfants d’école et des étudiants d’université dont Aurélie Lanctôt et moi parlions la semaine dernière, mais celle aussi partout ailleurs. Car qui n’est pas sujet à cette anxiété très de notre époque ? Le surmenage, la dépression et les crises d’angoisse sont omniprésents. Le New York Times révélait la semaine dernière que l’utilisation de drogues et les rapports sexuels diminuaient chez les adolescents, mais que la dépression, elle, augmentait. En 2017, un tiers des ados américains aurait songé au suicide. D’où ça vient ? Pourquoi des « modèles de réussite » comme Anthony Bourdain et Kate Spade, au sommet de leur carrière, se suicident-ils ?

   

Tout se passe comme si nous vivions un spleen de fin de siècle, la morosité associée à la fin d’une époque, époque qui débuta non pas avec l’an 2000, mais dans l’euphorie de l’après-guerre. Le monde que nous connaissons aujourd’hui est né précisément dans ces années-là. L’essor économique des années 1950 crée non seulement une richesse jusque-là insoupçonnée, mais également la sacrée « classe moyenne », ainsi que le début de la révolution technologique.

Surtout, les années d’après-guerre mettent au monde « l’ordre libéral mondial » basé sur des règles et des institutions communes. La Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) établit pour la première fois une conception partagée de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde. La notion d’un « monde meilleur » entre en scène comme jamais auparavant. À partir de ce moment-là, nous faisons collectivement un énorme pas en avant. Même si l’appât du gain, mieux connu sous l’appellation « néolibéralisme », viendra, dès 1980, gâter la sauce, l’idée que nous allons vers le mieux nous guide et nous réconforte.

Il faut pouvoir sentir qu’on marche vers la lumière, qu’à titre individuel mais aussi collectif on est en mouvement vers quelque chose qui nous grandit. Comment ne pas angoisser sinon ? Sans nier le facteur personnel lié à la santé mentale (certains sont doués pour le bonheur, d’autres pas), les taux de suicide et de dépression ont également à voir avec l’air ambiant. Et l’air qu’on respire est vicié à maints égards. Littéralement, d’abord. Le poids moral de savoir que nous détruisons tous les jours un peu plus la planète ne peut pas ne pas nous affecter. Nous avons beau détourner le regard de ce destin effrayant qui est le nôtre, cette réalité, j’en suis sûre, agit comme une chape de plomb.

Politiquement, ensuite. S’il est normal de vouloir se dissocier des pitreries de Donald Trump, son ascension et ses connivences avec les grands autocrates de ce monde nous concernent tous, qu’on le veuille ou non. Car « un nouvel ordre mondial chaotique émerge actuellement, l’ère des hommes forts qui n’ont que faire des règles de droit ». Rien n’illustre mieux ce dévoiement scandaleux des règles humanitaires, ce détournement de ce qui a été méticuleusement établi il y a 70 ans, que l’enfermement d’enfants immigrants arrivés illégalement aux États-Unis, pratique que même la très détachée Melania Trump a trouvé moyen de dénoncer, du bout des lèvres.

   

Le Canada et le Québec peuvent toujours se féliciter d’être à mille lieues de ses manières brusques et autoritaires, un fait demeure : ce qui a propulsé Trump à l’avant-scène, la valeur suprême de l’argent, est beaucoup aussi ce qui a déterminé notre histoire à nous. Comme le rappelait François Brousseau dans ces pages, Trump n’a pas tout inventé. Depuis les années 1980, partout en Occident, le credo néolibéral — responsable de la mondialisation, de l’économie des marchés boursiers, de la pratique institutionnalisée de paradis fiscaux, et j’en passe — fait ses ravages. « It’s the economy, stupid » est notre slogan depuis longtemps.

Ne vous demandez plus pourquoi un homme dit de gauche comme Justin Trudeau a fini par choisir les pipelines plutôt que l’environnement. Ni pourquoi nous sommes sur le point d’élire au Québec un homme qui se vante de pouvoir faire rouler l’économie, précisément la recette qui a maintenu les libéraux au pouvoir pendant 15 ans. Que préférez-vous au gouvernement, demande aujourd’hui François Legault, « un neurochirurgien ou un homme d’affaires ? »

Appelons ça la déprime d’une époque condamnée à faire du surplace. Triste, ça aussi.

22 commentaires
  • Marielle Gervais Crabbe - Inscrite 20 juin 2018 03 h 12

    Portrait de société

    Madame Pelletier, C'est toujours avec un grand plaisir que je lis votre chronique et en particulier celle d'aujourd'hui. Nous vivons dans un monde chaotiquet hélas mais également sous le signe du progràavenir de l'etre humain. Depuis quelques décennies, notre société occidentale (c'est celle qui m'est la plus familière) aime se dire ouverte au monde....Mais beaucoup d'entre nous avons t perdu le sens de la communauté. Nous préférons le MOI, celui qui isole et qui nous rend impuissants lorsque l'adversité arrive.. Or, nous avons encore et meme toujours besoin de l'autre. L'espoir rime avec la vie et le partage avec les siens.Selon moi, le monde présent s'en porterait mieux.

    • Cyril Dionne - Abonné 20 juin 2018 18 h 23

      Mme Gervais Crabbe,

      Comme M. Vadeboncoeur le mentionne ici-bas, il faut faire attention lorsqu’on prend ses intuitions pour des données probantes. Si les taux de suicides ont augmenté, quels sont les facteurs scientifiques, environnementaux et sociétaux qui nous aident à parvenir à de telles conclusions ? Même si madame Pelletier écrit très bien, ceci ne garantit pas la justesse de son exposé.

      Les jeunes d’aujourd’hui, cette génération hyper-individualiste d’enfants rois 2.0 qui n’ont jamais eu à se battre pour quoi que ce soit, où tous gagnaient un trophée pour seulement participer, frappe un mur lorsqu’ils s’éloignent de la maison et doivent performer au diapason de l’excellence. Ceci n’a rien à voir avec l’état de la planète parce que leur angoisse ne trouve pas son origine dans l’altruisme ou avec la communion des autres, mais bien dans leur confort futur qui est à risque. La prochaine génération sera plus pauvre que celle qui l’a précédée. En plus, elle n’est pas équipée pour faire face aux défis de demain, 4e révolution industrielle et compétition planétaire obligent.

      Bien oui, Donald Trump n’a rien à voir et à faire dans cette équation.

      C’est « ben » pour dire.

  • Clermont Domingue - Abonné 20 juin 2018 03 h 41

    Remède.

    Ce destin effrayant qui est le nötre s'appelle la mort. Matérialisme,individualisme et égoĩsme sont des dépresseurs,Les gens généreux qui acceptent leur condition humaine sont plus heureux que les autres.

  • Jacques Morissette - Abonné 20 juin 2018 05 h 19

    Trump veut-il éteindre la lumière?

    Les élites voulaient l'argent. À présent ils veulent le beurre et l'argent du beurre. Bref, ils veulent gagner sur tous les plans.

  • Gaston Bourdages - Abonné 20 juin 2018 05 h 26

    Fort pertinent, madame Pelletier....

    ....votre usage du mot « pourquoi ? » Certaines gens parlent de vide existentiel, d'autres, dont je suis, de mal de l'âme, celui si bien décrit par votre consoeur du monde des médias madame Denise Bombardier et du Dr. Claude St-Laurent ( 1988 ). Il y a certes un mal de vivre, peut-être même de mal vivre. Oui, mal vivre sa vie. Et si c'était aussi une aussi simple affaire de dignité humaine mal en point ? La détresse, celle conduisant à tout drame tel suicide ou homicide a sa propre histoire. J'en ai fait une expérience et j'y porte mes parts non quantifiées ni qualifiées de responsabilités. Nous qui formons cette société dont vous faites le portrait....sommes-nous heureux dans notre coeur, dans notre esprit, dans notre corps et finalement dans notre âme ?
    Pour le si peu que je connaisse de la vie, je suis convaincu que cette dernière me souhaite voire me veut heureux. La vie est trop courte pour être et vivre autrement, non ?
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Robert Morin - Abonné 20 juin 2018 05 h 35

    La dérive ver$ un di$cour$ unique...

    ...s'est amorcée vers la fin des années 1980. Pour bien suivre cette dérive où le discours «économique» a pris de plus en plus de place pour finalement prendre TOUTE la place, il suffirait de faire des statistiques sur le choix des manchettes dans les bulletins de nouvelles. Il fut un temps où les nouvelles économiques faisaient partie d'un bulletin de nouvelles au même titre que les nouvelles sur la politique, la culture, les sports, l'environnement, etc. Il y avait alors des émissions spécialisées sur l'économie, mais cette science inexacte et toujours très teintée d'idéologie tenait sa place sans justement prendre toute la place. Mais à un moment donné, les nouvelles économiques ont été priorisées de façon excessive par les chefs de pupitre et autres «décideurs» de l'ombre, sans doute obnubilés par le rendement de leurs placements directement liés à la situation économique. Même les autres types de nouvelles ont dû revêtir un «aspect économique» pour qu'on les couvre dans les actualités. Dorénavant, on parlera de cinéma et de la valeur d'un film en termes de budget de production et de recette$ au guichet. On parlera de hockey en termes de salaire$ des joueurs et de profitabilité des concessions. Bref, ce discours unique fondé sur l'argent, que nous avons allègrement importé des États-Unis, est devenu la norme sans que l'on se rende trop compte de ce glissement idéologique vers ce que Chomsky inclurait forcément sous son principe de la fabrication du consentement. On nous a ainsi inculqué malgré nous que la seule chose qui compte dans la vie, c'est l'argent et l'économie... d'où la tristesse et même la détresse sociale que vous décrivez si bien, Mme Pelletier.

    • Daniel Bérubé - Abonné 20 juin 2018 21 h 02

      Effectivement, Mr. Morin, l'argent et ce sur lequel ils ont le plus d'influence: les marchés. Aujourd'hui, la santé financière des banques et des marchés est ce qui en haut de liste, et même si certaines décisions ont un impact ou auront un impact sur notre milieu de vie, la santé des marchés passe avant celle des humains. Et l'argent représentant le pouvoir dans ce monde capitaliste, les postes les plus importants au niveau des gouvernements n'y échappent pas non plus, et ainsi sont "toléré" les abris et paradis fiscaux, apportant injustice dans le partage des richesses et exagération dans les agirs des multinationales cherchant toujours plus la richesse individuelle.

      Mais tout ceci tire à sa fin, car toute époque ou puissance s'est manifesté, a fini un jour par s'écrouler, et il en sera de même avec celle que nous vivons actuellement, et où de par la loi des marchés, certains peuples ne peuvent plus s'autosuffire et dépendent ainsi de d'autres pour ce nourire, via les marchés, et... le jour où quelque chose n'est plus rentable, les marchés ont tôt fait de l'abandonner, peut importe les conséquence sur le peuple lui même, voir même si pour celui-ci ça représente la famine.