2020, c’est demain

Hier soir, je me suis assise sur le rebord de son lit. On a parlé de sa journée. J’ai glissé cette éternelle mèche rebelle derrière son oreille en me disant combien ce moment était précieux. Car du haut de sa décennie, il est à la fois un enfant et un petit adulte qui prend doucement son envol. À son rythme. Au mien.

Une image entêtante m’est alors revenue, comme souvent ces temps-ci. Lui aussi a dix ans. Ou peut-être onze. Lui aussi est un petit garçon qui promène partout son ballon de soccer. Il s’appelle Matteo. Sebastián. Ou Jesús. Ce soir, à McAllen, au Texas, c’est sur un matelas de mousse posé à même le sol d’un hangar et derrière le grillage de ce qui ressemble plus à un chenil qu’à un centre de détention qu’il va essayer de s’endormir. Ou encore entre les murs d’un ancien Walmart à Brownsville. À son poignet, un bracelet marqué d’un code-barres pour l’identifier, un numéro. Il va peut-être essayer de se bercer en pleurant sous sa couverture, brûlé par le soleil, épuisé par ce voyage qui n’en finit pas. En réclamant sa mère, qui ne pourra pas balayer cette mèche de cheveux de son front. Parce qu’il en a été séparé.

Dans quelques semaines, sa mère, sortie de détention ou déportée de l’autre côté du mur, le cherchera peut-être en vain. Car il pourra faire partie de ces enfants perdus dans les méandres du système de placement en famille d’accueil de l’Office of Refugee Resettlement. Si elle ne parvient pas à avoir accès aux services juridiques, elle pourra être déchue par un juge de ses droits parentaux : en espérant sauver son enfant de la violence de son pays, elle aura tout perdu. Comme Marco Antonio Muñoz, venu du Honduras avec sa famille et qui s’est suicidé le 12 mai dernier dans une prison de Rio Grande City au Texas après avoir appris qu’il serait séparé de ses enfants.

Il y a deux jours, pour justifier cette politique devant les forces de l’ordre en Indiana, Jeff Sessions a invoqué l’épître de saint Paul aux Romains, « car il n’y a point d’autorité qui ne vienne pas de Dieu, et celles qui existent ont été instituées par lui ». Sans ambages. Sans complexe. Faisant de son gouvernement une de ces autorités supérieures. Dans sa version originale, la déclaration n’est pas anodine, car elle établit la prévalence d’un pouvoir d’origine divine sur l’État de droit et conforte cette administration dans l’idée que l’exception juridique est la norme, que la Constitution est un artefact obsolète, que l’humanité, c’est finalement tellement 2012. Et de fait, Sessions a recours de manière atypique à un pouvoir d’autosaisine qui lui permet de renvoyer vers lui-même les décisions pendantes devant le Board of Immigration Appeals. Il a ainsi le pouvoir de redéfinir les orientations des décisions, comme lundi dernier, en établissant que le fait de subir ou de craindre la violence domestique ou celle de gangs ne représentait plus une forme de « persécution » permettant d’obtenir l’asile aux États-Unis.

Or, les leaders religieux — parmi lesquels la Southern Baptist Convention, le groupe évangélique le plus pesant sur l’échiquier protestant américain — commencent à formuler des réserves sur l’inhumanité de la politique de séparation des familles indiquant que l’immigration — les enfants migrants — est en passe de devenir le terrain d’affrontement politique de novembre prochain.

Mais le parti de l’éléphant n’est plus le parti des républicains. Au-delà du grand nombre de républicains « traditionnels » qui ont déclaré forfait, les primaires ont vu (en Virginie-Occidentale, en Indiana ou en Ohio) la nomination de fervents trumpistes. Alors logiquement, l’opposition au sein du GOP demeure frileuse.

En face, les démocrates espèrent faire basculer au moins une des deux Chambres — idéalement, la Chambre des représentants en raison de son pouvoir d’enquête. Mais si 2018 ne permet pas de redéfinir l’alignement des astres, quel démocrate se risquera dans la fosse aux lions pour 2020 ? Qui osera faire face à un président sortant, un candidat incontrôlable, qui a déjà mis sur pied son comité de campagne et recueilli 10 millions de dollars en quatre mois ?

Car 2020 c’est demain.

Pendant ce temps, au début de cette semaine, au palais de justice fédérale de McAllen, 290 migrants non documentés ont été inculpés pour franchissement illégal de la frontière. Soixante enfants ont alors été séparés de leurs parents. On leur a dit, racontent-ils au procureur, que les enfants allaient être emmenés pour être douchés ; ils ne les ont jamais revus. Une maman du Honduras raconte alors, en larmes, comment le bébé qu’elle allaitait lui a été arraché des bras. Alors pour eux, pour ces humains-là, 2020, c’est encore trop loin.

11 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 16 juin 2018 06 h 07

    Vaudeville à la bourgeoise

    Un porte-parole républicain révèle:
    « Nous nous trouvons en ce moment dans une situation où soit nous choisissons d’appliquer la loi, soit nous décidons de l’ignorer »

    Et un démocrate, de rajouter:
    "La loi permet une marge d’interprétation."

    Fin

  • Nicole Delisle - Abonné 16 juin 2018 07 h 31

    L’administration Trump dévoile son art de la stupidité et de l’indignité!

    Comment un pays supposément évolué et se croyant une grande puissance peut-elle tomber aussi bas? Ce président et son administration se déshonorent complètement dans la déchéance, l’irresponsabilité et l’absence totale de valeurs humaines. Ils gouvernent pour épater les concitoyens qui les encensent toujours, malgré leurs pitreries, leurs mensonges, leurs décisions prises sans réelle réflexion, bref avec une totale incompétence. Comment peut-on séparer des enfants et les arracher de force à leurs parents, sous prétexte de respecter une loi injuste et d’une haine pour tous les immigrants? Comment peut-on invoquer en plus un
    passage biblique pour expliquer une telle atrocité? Cette absence de moralité, de sens éthique, de gros bon sens laissent perplexe. Comment nos voisins ont-ils pu en arriver là et accepter un tel gouvernement indécent, brouillon, illogique et désastreux? C’est de l’incompétence à un niveau jamais encore inégalé!
    L’avenir demeure inquiétant pour tout américain qui se respecte!

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 juin 2018 07 h 49

    Dépasser le nazisme

    Ni dans les ghettos, ni dans les camps de concentration, les nazis n’ont osé séparer la mère de ses enfants. On les retrouvait leurs cadavres empilés en ouvrant les portes des chambres à gaz.

    Ce que nous appelons la droite américaine est, en réalité, l’extrême droite au sens européen du terme.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 juin 2018 12 h 06

      M. Martel, vous avez atteint le point Godwin en quelques mots seulement.

      Les nazis séparaient les mères des enfants. Ils séparaient les parents des enfants à moins qu'ils veuillent les envoyer directement dans les chambres à gaz lorsqu'ils sortaient du train. Relisez votre histoire et vous allez vous apercevoir aussi que Staline et Mao Zedong ont causé à eux seul, plus de 100 millions de victimes. Hitler et les philosophes de l’eugénisme jouaient dans les ligues mineures si on les compare à nos érudits gauchistes.

      C’est « ben » pour dire.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 juin 2018 18 h 14

      Vous vous trompez si vous croyez que dans les camps de concentrations, les nourrissons, les bébés et les jeunes enfants vivaient séparément de leur mère.

      Quant à vos comparaisons avec les régimes communistes, nous n’en sommes pas à savoir qui a fait pire, eux ou les États-Unis.

      Les USA n’hésitent pas à violer les droits de la personne lorsque cela convient à leurs ambitions hégémoniques. Que ce soit la torture ou, à l’interne, séparer cruellement les mères de leurs enfants.

      S’ils veulent faire partie de la même catégorie que Staline et de Mao, ils doivent cesser de faire la morale aux autres.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 juin 2018 19 h 11

      Pour ajouter M. Martel, les migrants sont envoyés dans des centres de détention (prisons) aux États-Unis lorsqu'ils traversent la frontière illégalement. Vous voulez qu'ils envoient les enfants aussi? Cela serait tellement, comment dire, humaniste.

      En passant, un certain Barack Obama a été le champion des déportations toutes catégories incluses lors de son règne de huit ans. Mais cela, personne n’en parle parce qu’il violait les dogmes non écrits de la très Sainte rectitude politique aux accents de gauche caviar et de gauche salon. Mais il faisait tellement de beaux discours.

      Encore une fois, c’est « ben » pour dire.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 18 juin 2018 00 h 35

      Cyril Dionne écrit : « Pour ajouter M. Martel, les migrants sont envoyés dans des centres de détention (prisons) aux États-Unis lorsqu'ils traversent la frontière illégalement. Vous voulez qu'ils envoient les enfants aussi? Cela serait tellement, comment dire, humaniste. »

      Absolument. On ne sépare pas la mère de ses enfants. Sous aucun. prétexte.

      Dans toutes circonstance la mère aimante doit être accompagnée de ses enfants. Y compris en prison, dans les camps de concentration, et ailleurs.

      C’est pourtant simple à comprendre , M. Dionne.

  • Cyril Dionne - Abonné 16 juin 2018 14 h 56

    Encore le méchant Donald Trump !

    Primo, ce n’est pas Donald Trump qui a mis cette loi en place. Le « Flores settlement » date de 1997 et impute que les familles peuvent être détenues ensemble, ou bien, on peut les diviser. Mieux connu sous le nom de « catch and release”, c’est une collection de politiques et de décisions judiciaires passées sous les administrations démocrates et républicaine des dernières décennies.

    Deuxio, depuis octobre 2017 à février 2018, il y a eu une augmentation de plus de 315% de migrants illégaux qui utilisent souvent des enfants pour faire croire qu’ils sont une famille afin de faciliter l’entrée aux États-Unis.

    Tertio, les États-Unis ne sont pas le pays frontière puisque la plupart des illégaux proviennent des pays de l’Amérique centrale (Honduras, Guatemala, Belize, El Salvador, Nicaragua) ; c’est le Mexique. Il n’y a pas de filet social au Mexique et surtout pour les illégaux.

    Enfin, s’il n’y a pas de contrôle des frontières, c’est l’anarchie qui risque de s’installer au pays. Alors, il n’y a plus de démocratie, l’économie et la classe moyenne disparaît et tout le filet social prend le chemin pour le sud. Mais bonté divine que l’empathie devient une vertu publique obligée chez notre gauche salon, elle-même souvent issue de l’immigration, qui prêchent à leur congrégation.

    • Claude Poulin - Abonné 16 juin 2018 23 h 44

      Décidément, cher monsieur Dionne, vous ne lachez pas prise. J'ai entendu ces arguments à Fox News cette semaine. Cette chaîne de télé qui s'est donné comme mission de diffuser la doctrine républicaine radicale et qui voue un culte absolu au Président Trump..Et ce, avec support de l'immense fortune des Murdoch. Cette chaîne d'extrême droite qui justifie l'horreur de la séparation des enfants de leurs familles (du jamais vu) par un verset biblique. Parole du Créateur! Pas possible, Pourtnat bravo pour la foi et l'esprit de croisade qui vous anime, cher monsieur. Sachez pourtant que seule l'histoire saura dire la vérité sur ce régime moralement corrompu. Et les premières pages de ce récit sont en train de s'écrire ces jous-ci: devant les cours de Justice.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 juin 2018 11 h 57

      En parlant de cours de justice, l’Histoire, comme vous le dites M. Poulin, ne sera pas tendre envers Bill Clinton, celui qui a été destitué comme président et qui recevait des faveurs sexuelles d’une stagiaire de l’âge de sa fille, et ceci, dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche. En parlant d’écarts culturels, Clinton, l’architecte du libre-échange et de la mondialisation néolibéraliste aux accents des paradis fiscaux, n’est certainement pas un exemple à suivre.

      On pourrait poursuivre avec George W. Bush qui a causé une guerre inutile en Irak avec un million de morts. En plus, en déstabilisant ce pays, le terrain a été fécond pour l’apparition de la pire incarnation terroriste du 21e siècle, les djihadistes de l’EI. Et que dire de la crise économique de 2008 dont il est l’architecte indirect de cette crise mondiale ?

      Il y a eu un certain Barack Obama qui utilisait des drones pour assassiner des gens partout sur la planète en multipliant les victimes collatérales. Pour cela, on lui a décerné le prix Nobel de la paix. En plus, il a participé activement à déstabiliser la Syrie en appuyant les opposants du régime qui étaient en fait, des terroristes. Et que dire de son implication avec la Libye ?

      Tout cela pour dire M. Poulin, qu’il existe une gauche revancharde qui n’accepte pas qu’on leur dise qu’ils ont tort. Selon leur crédo, si notre schème de pensée ne suit pas les règles de la très Sainte rectitude politique, évidemment que nous sommes racistes parce que pour eux, l’immigration est un droit et non pas un privilège.

      La plupart des gens tendent vers une démondialisation parce que cela n’a apporté que des malheurs pour la classe moyenne. Les gens en ont assez du libre-échange et du capitalisme sauvage qui s’y rattache. De même pour les élites de l’establishment aux souliers cirés, du mondialisme et de l’altermondialisme. Même si la plupart ne sont pas d’accord avec la forme que Trump utilise, tous sont d’accord avec le contenu.

  • Réjean Martin - Abonné 16 juin 2018 15 h 35

    et les démocrates ?

    parfois Madame, vous semblez avoir de l'espoir que les démocrates foutent dehors ce personnage mais pas cette fois, hélas...