L’université fait naufrage (1)

À l’approche des élections provinciales, la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et l’Union étudiante du Québec (UEQ) ont choisi de faire de la détresse psychologique chez les étudiants leur cheval de bataille. On cite des chiffres colligés en 2016 par la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAECUM) : 22 % des étudiants universitaires montrent des signes de dépression nécessitant une consultation et les pensées suicidaires sont trois fois plus courantes chez eux que dans l’ensemble de leur groupe d’âge.

Ces chiffres m’ont troublée sans me surprendre. Quiconque fréquente l’université sait combien cette détresse est courante, voire banale. Je suis passée par là, tiens. En décembre 2015, au cours de ma troisième année de droit. J’avais été sur la route tout l’automne pour la promotion de mon livre, traînant mes manuels et lisant pliée en quatre dans l’autobus pour rester à jour dans mes cinq cours, terrifiée de ne pas être à la hauteur. Je travaillais à droite et à gauche pour payer le loyer et j’acceptais toutes les invitations. Je voulais bien faire, m’engager, être une étudiante et une citoyenne exemplaires. Donc je ramais, mais tout allait bien — malgré le noeud qui serrait ma gorge et rendait ma respiration laborieuse, mes joues qui se creusaient et mes nuits qui raccourcissaient. Tout allait si bien qu’un matin glacial, incapable de continuer, je me suis retrouvée à sangloter dans le bureau du vice-doyen, à m’informer de la procédure à suivre pour obtenir de l’aide.

On m’a vaguement dirigée vers les services de consultation offerts sur le campus. Mais pour du repos, il fallait l’avis de mon médecin de famille — ce qui, je l’avoue, m’avait fait rire. Le lendemain, je faisais la file devant une clinique sans rendez-vous en réfléchissant à ce que j’allais dire au médecin.

Je voulais lui dire que je me sentais trahie par le discours pervers des institutions élitistes, qui louent l’excellence et la distinction des étudiants pour ensuite les inciter à l’absolu conformisme. Qu’il est difficile d’être « excellent » quand un emploi étudiant au salaire minimum ne permet pas de vivre dignement. Qu’on construit des résidences privées luxueuses près des campus alors que les étudiants font la file pour un repas gratuit à la cuisine collective ; que c’est de la violence. Je voulais dire qu’il est dur de savoir agir dans l’espace universitaire lorsqu’on vient d’un milieu qui ne nous y destinait pas ; que la marginalité use autant que les dettes et la précarité.

Je voulais lui parler du délire qu’est cette conception apolitique et marchande de l’université, où l’on s’entête à croire que la réussite n’est qu’affaire de détermination et de résilience. Où la pensée critique est encouragée en théorie, mais discréditée en pratique. Où la finalité de l’éducation n’est pas de penser notre existence en commun mais de faire fructifier le capital humain de chacun. Je voulais lui dire que ma condition était certes mineure, mais qu’il fallait y lire que l’université fait naufrage et qu’elle emporte ses étudiants avec elle.

Évidemment, je n’ai rien dit de tout ça et, en deux minutes, on m’a prescrit du repos. Puis, le temps a passé et, le jour de la remise des diplômes, j’ai pensé sérieusement que je ne devais cette réussite qu’à ma détermination et à ma force morale. Un sceau, une validation institutionnelle, et hop, je souscrivais au discours sur l’excellence et la détresse psychologique comme « rite de passage ». Celui-là même qui empêche de réfléchir à ce que devient vraiment l’université et de politiser la condition de ceux qui la fréquentent.

Pour toutes ces raisons, les chiffres évoqués plus haut m’ont fait l’effet d’une gifle. Sur Facebook, j’ai invité les gens à m’écrire, à livrer un témoignage. J’ai reçu des dizaines de messages. Un doctorant en géographie épuisé par la pression de publier à la chaîne. Une étudiante en linguistique forcée de s’endetter en étirant son bac pour ne pas faire une autre dépression. Un mathématicien ayant côtoyé quatre personnes s’étant suicidées durant leurs études. Des enseignants au cégep, aussi, préoccupés par le niveau d’anxiété et de détresse de leurs étudiants. Ça me semble clair : il y a quelque chose de vicié dans l’air des établissements d’enseignement postsecondaires.

Ces témoignages n’ont aucune valeur scientifique, mais les données probantes sur ces questions existent et confirment la tendance. Les causes de la détresse étudiante sont multiples, on ne peut les réduire à un seul facteur. Or une chose est sûre : les stratégies individuelles axées sur le bien-être et la résilience ne suffisent pas. C’est de l’aveuglement, qui ronge l’éducation supérieure. Les termes de la discussion doivent changer. La suite demain.

13 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 15 juin 2018 06 h 15

    La détresse, celle si bien décrite par monsieur Boris....

    ....Cyrulnik j'ai connue, j'ai expérimentée. Quoi vous « dire » madame Lanctôt après vous avoir lue ? Et si tout ce que vous décrivez si bien se résumait par ces quatre mots comme ? « Une quête de bonheur ( s ) » Ou encore « En quête de bonheur ( s ) » puis « besoins viscéraux d'être aimé, d'être reconnu, d'être valorisé en ayant recours aux moyens qu'une certaine société nous fait miroiter » La vie, petit et grand « V », nous désire, nous veut heureuse et heureux, bien dans notre coeur, bien dans notre esprit et bien dans notre âme. Oui, oui nonobstant. Libre je suis d'adhérer à ce qu'une certaine société m'envoie comme modèles à suivre comme voies et voix conduisant au ( x ) bonheur ( s ). Nombre d'entre nous refusons de reconnaître que nous sommes libres. Pourquoi ce refus ? À cause des responsabilités attachées et rattachées à la liberté ? Libre et responsable je suis. Responsable de la gestion que je ferai de ma liberté. Oui, oui je sais comme monsieur Gabin que la non-responsabilisation, la déresponsabilisation, l'impunité courent les rues, pullulent et surtout polluent nos quotidiens. Faute de compétences et de connaissances, impossible pour moi de vous commenter sur le fond de votre très belle chronique...à savoir le rôle, la responsabilité de l'institution universitaire dans la détresse étudiante. À quand un département universitaire sur l'existence du bonheur, son rôle, ses réponses au pourquoi de son existence, à qui s'adresse-t-il, de quoi il est fait, les voies et voix y conduisant ? Une simple question pour conclure : « Comment est-ce que je me sens ? » pour peut-être faire faux bond à une éventuelle détresse.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux au Québec.

  • Philippe Dubé - Abonné 15 juin 2018 07 h 34

    Maudite ambition

    Tout mettre sur le dos de l'institution, crier au naufrage comme on crie au secours ou au feu, alors que le problème me semble ailleurs, voilà le symptôme d'un mal (malaise) de notre temps, de notre époque. L'ambition personnelle, celle de tout vouloir tout de suite (instantané) en claquant des doigts a un prix cher à payer et les étudiant(e)s d'aujourd'hui préfèrent accuser l'université de tous les maux (qui offre pourtant un moment d'exception dans une vie) que de se remettre en question, voire mettre un peu d'ordre dans leurs priorités. Comment peut-on raisonnablement réussir des études supérieures tout en travaillant à l'extérieur à gagner des sous pour assurer son nécessaire, vivre en appartement avec toutes les commodités que le manque de temps exige, militer et publier par dessus le marché pour commencer à "se faire un nom", etc. Il me semble que le "Qui trop embrasse mal étreint" n'a plus de résonance autour de nous. Pourtant, cela me semble être le véritable problème. La détresse évoquée est celle d'une société qui craque de partout car la recherche du temps perdu est devenue la recherche perdue du temps car il n'est plus. À qui la faute? Checher l'erreur. À mon sens, nous en sommes tous et toutes collectivement reponsables. Y a rien à faire, nous devons mettre un frein aux ambitions personelles et en avoir peut-être un peu plus pour la collectivité en toute humilité.

  • André Joyal - Abonné 15 juin 2018 08 h 13

    Versons une larme!

    «En décembre 2015, au cours de ma troisième année de droit. J’avais été sur la route tout l’automne pour la promotion de mon livre, traînant mes manuels et lisant pliée en quatre dans l’autobus pour rester à jour dans mes cinq cours, terrifiée de ne pas être à la hauteur».

    Était-ce une obligation d'écrire ce livre?
    Pour écrire mon premier livre, j'ai attendu d'avoir 35 ans, autant pour être à l'aise de le faire (donnant la priorité à me 3 cycles d'études) que pour avoir...quelque chose à dire.
    Étudiant au 1er cycle, pour rester à jour dans mes cinq cours, je n'étudiais jamais passé 22:00. Oui, heuuuuuureux! Comme le cousin du regretté Fernand Raynaud (qui lui n'était pas heureux...)

    Je ne verse pas une larme sur le sort de notre sémillante chroniqueuse.

  • Pierre André - Abonné 15 juin 2018 08 h 17

    Une réalité trop souvent occultée

    Merci pour cette chronique qui témoigne d’une réalité trop souvent occultée.

  • Jean Lapointe - Abonné 15 juin 2018 08 h 20

    Ça fait des années que ça se prépare.

    «Je voulais lui parler du délire qu’est cette conception apolitique et marchande de l’université, où l’on s’entête à croire que la réussite n’est qu’affaire de détermination et de résilience. » (Aurélie Lanctôt)

    J'ai pris ma retraite de l'enseignement en 1997. J'avais déjà constaté qu'on était en train de faire des universités québécoises des entreprises de fabrication de diplômés pour répondre soit-disant aux besoins de la société marchande.Les universités étaient de plus en plus gérées comme des entreprises privées et les étudiants considérés comme quasiement des machines à perfectionner et non pas comme des êtres humains.

    Et il semble bien que ça n'a fait qu'empirer depuis. Une remise en question s'impose d'urgence d'après moi. Et ce n'est pas la CAQ qui pourrait s'y consacrer parce que je suis porté à penser que la CAQ n'y voit aucun problème. Il n'y a que le Parti québécois qui pourrait s'y consacrer. Guy Rocher malgré son âge pourrait sûrement y contribuer. La nouvelle association créée par madame Chartrand aussi.