Paris sens interdit

Un clin d'œil coquet aux colonnes de Buren, dans la cour du Palais royal, à deux pas de la place Colette.
Photo: Jo Ann Champagne Un clin d'œil coquet aux colonnes de Buren, dans la cour du Palais royal, à deux pas de la place Colette.

Si je devais me réincarner en mobilier urbain, je voudrais être une « chauffragette » de terrasse de café parisien, ou encore une cariatide de fontaine Wallace pour épier les conversations sur les places entre les pigeons qui roucoulent et les rats qui déboulent.

Tu savais ça, toi, qu’il y a presque deux rats par Parisien, eux qui sont déjà 2,2 millions à se piler sur les pieds plus ou moins poliment ? Il faudrait davantage de chats affamés ou de recettes du temps de la guerre où l’on apprêtait les pigeons aux petits pois. Et hop à la casserole ! On mange bien de l’écureuil, qui n’est qu’un rat assorti d’un plumeau, une danseuse de french cancan.

Mon tour de ville vaguement secret débute à rebrousse-chou avec une anecdote peu appétissante. J’aimerais mieux te dire qu’il y a trois madeleines ou deux cannelés pour chaque Parisien. Tu salives déjà.

Tiens, je t’emmène là où j’aime me réfugier, loin des hordes de touristes, ou alors, d’une façon convenue, mais discrète, sur les pavés usés par des siècles de vie quotidienne, de celle que décrivait Colette à merveille dans ses chroniques dominicales du Figaro, « L’opinion d’une femme », en 1924.

Pour avoir vraiment sa place dans Paris, il faut se fondre dans une mission déguisée en contrainte, ne pas être là par hasard

Tout d’abord, je fais comme Dalí : je suis pratiquante, mais pas croyante. À Paris, je prends soin d’allumer un lampion dans une église sombre et tapissée de voeux exaucés. Tiens, celle-ci où repose le tombeau de sainte Geneviève à l’église Saint-Étienne-du-Mont-de-Paris, près du Panthéon, dans le 5e.

Elle n’a pas chômé, la sainte. Je fais toujours le même voeu pour être certaine de ne pas l’oublier. Toute la misère et le lustre se côtoient entre larmes et pénombre.

Ensuite, direction Nicolas ou n’importe quel caviste décent pour attraper une demi-bouteille de champagne au frigo. À déguster sous le soleil de fin de journée sur le bateau-mouche (le Jeanne-Moreau est très bien), ce sera parfait. Paris est une ville effervescente, mais il faut mettre un peu du sien dans le tourbillon de la vie.

Ce serait trop beau


Photo: Jo Ann Champagne Un pot avec mon pote Alexandre Jardin, un Parisien atypique, pour discuter pro­jets fous aux Abbesses.

Tu prendras soin de réserver tes billets pour aller voir Klimt et Egon Schiele, deux peintres viennois, à l’Atelier des Lumières. C’est tout nouveau. Moment d’immersion en musique et projections sur les murs d’une ancienne fonderie ; de la magie pour tous les âges. J’y ai vu des mamies avec leur canne redresser leur dos voûté, des gamins hyperactifs figés par la beauté. C’est le musée de demain. Je m’y suis assise à terre durant une heure d’éblouissement. J’aurais dû y rester un second tour et même jusqu’à la fin de la présidence Trump.

En ressortant, on se remonte le ressort à l’Atelier de Lili, juste en face. Une nature, la Lili. Elle te donne du « jeune fille » et me surnomme « Josée la garnotte ». On se croirait dans Zola. Son café est un délice avec les madeleines aux pistaches ou celles aux framboises et à la rose. J’en ai repris ; c’était ma madeleine de Klimt.

Tu te feras demander du feu — Paris a encore conservé cette manie de la cibiche crâne — et tu te feras répondre « Ce serait trop beau ! » si tu oses la négation. N’essaie pas d’avoir le dernier mot avec un Parisien pure Seine ; ils sont dressés dès le jardin d’enfance. Je le sais, j’ai fait le mien là, ça laisse des traces dans l’ADN, bien plus que la Sorbonne.

Au retour, tu arrêtes au jardin des Plantes si c’est sur ton chemin et tu vas te faire masser dix minutes au café La Mosquée, juste en face, avec le thé à la menthe trop sucré qui ne vaut pas ses 2 euros. C’est joli, inattendu, et tout à fait dépaysant, ces jardins suspendus hors du temps et cette ambiance arabisante qu’on retrouve plutôt du côté de Barbès.

On gardera le Musée d’Orsay pour demain, car si tu n’as pas vu L’origine du monde de Courbet en peinture, tu n’as pas encore vu le monde. La toile est là, tout au fond d’une salle, elle t’attend. Et il y a moins de Japonais que devant La Joconde, promis. Le sexe sans pornographie, ce n’est pas pour tout le monde. Tu en profiteras aussi pour aller voir l’expo Âmes sauvages, des peintres baltes, une lumière, une ambiance indomptée. Le mot « âme » n’est pas superflu.

Quand on connaît Paris, on ne croit à rien de ce qui s’y dit et on ne dit rien de ce qui s’y fait

Prendre un pot

Place Colette ou place des Abbesses ? Au Nemours, le garçon de café aux cheveux gominés t’offrira : « Dessert ? Café ?… Champagne ? » Paris flonflon et spectacle gratuit des chanteurs d’opéra qui viennent passer le chapeau devant la Comédie-Française. Du côté de Montmartre, aux Abbesses, il y a le mur des « Je t’aime » en toutes les langues. Trop de touristes et de selfies. Tu fuis. De toute façon, comme disait Colette, il n’y a que deux sortes d’amour : l’amour insatisfait qui vous rend odieux et l’amour satisfait qui vous rend idiot.

Ton pote Alexandre promet de venir te rejoindre pour prendre un pot, le sport parisien le plus pratiqué après l’amour. En l’attendant, tu refais l’ascension de la butte et bifurques rue Poulbot avant les troupeaux moutonniers qui s’attaquent aux marches du Sacré-Coeur. C’est là que se cachent Dalí et une collection privée de 300 oeuvres, mi-musée, mi-galerie. Pur bonheur devant quelques montres molles qui relativisent notre rapport au temps et notre passage furtif ici-bas.

Ce n’est pas la surenchère de Figueres, mais c’est l’esprit de Dalí, celui qui te donne l’impression d’être sur la bonne voie, le génie en moins. Tu lui piques cette citation de daliphile et tu files : « Le moins que l’on puisse demander à une sculpture, c’est qu’elle ne bouge pas. » Tu t’en serviras lors d’un vernissage dans une galerie d’art du 6e. Ici, tout le monde s’approprie les bons mots sans citer leur auteur, m’a dit Laferrière. On ne s’embarrasse pas trop du label d’origine, à moins que ce soit du archiresucé, du genre « Ajoutez deux lettres à Paris, c’est le paradis » (J. Renard).

Voilà qu’arrive l’Alexandre Jardin sur son scooter, projets fous à la boutonnière. Faut lui donner cela, il a l’enthousiasme contagieux et la capacité de ne pas « penser dans les clous ». Pour l’heure, il s’amuse comme un kid avec notre Michel Lemieux national et refait l’histoire de Paris dans des flaques d’eau. Il te met en joie et tu baptises à la limonade avec lui.

Tu rentres à pied, le coeur au pique-nique, tu enfiles un mojito sans alcool à la buvette de la Rotonde, au bassin de la Villette, en observant les petites familles, et tu optes finalement pour le bus en oubliant de débarquer. De toute façon, personne ne t’attend.

JoBlog — En zigzag

On aime son histoire et les anecdotes qui ponctuent l’existence d’une adresse. Paris Zigzag circule à la fois entre le présent et le passé.

 

J’aime beaucoup leur page Facebook ; j’y ai visionné une vidéo anglaise sur les balayeurs de rue au siècle dernier, en 1936 : « They may not wrap their bread but they do wash their streets ! »

 

Sur leur site, on peut tout autant retrouver le Paris de Colette que se désoler de la lente disparition du bistrot parisien, dont la présence a diminué de moitié en 20 ans dans les points de restauration.

Acheté Les Parisiens comme ils sont, d’un certain Balzac, présenté par le journaliste Jérôme Garcin. Ce recueil de textes sur la vie parisienne au XIXe siècle (avant la tour Eiffel) évoque les boulevards, la mode, le snobisme, les inégalités sociales, la vie chère. Et l’argent qui mène le monde : « Voilà la première condition pour être heureux dans la capitale du monde ; et la seconde, que du reste on y observe religieusement, c’est l’égoïsme. » Rien n’a changé sur bien des thèmes. Un délice avec les madeleines.

 

Aimé Paris l’instant, de Philippe Delerm, avec les photographies de Martine Delerm. Objet charmant qui divague gentiment sur les images saisies au hasard de la vie parisienne. La sortie de bouche de métro, les toits, les caniveaux, les chauffragettes, les magasins de bonbons, les ardoises. Pour se mettre en train ou pour partir sans quitter son balcon.

 

Consulté Paris je t’aime !, des boutiques, des restos, des adresses et des lieux touristiques, un guide qui date de 2016 et prendra de l’âge rapidement, produit par l’équipe de Paris-is-beautiful (Balzac doit se retourner dans sa tombe). Par contre, mon petit guide Paris méconnu et ses promenades hors des sentiers battus est quasiment éternel, lui. Un must, comme ils disent.

 

Visionné la vidéo d’Âmes sauvages au Musée d’Orsay. Ça donne une bonne idée. Et pour l’Atelier des Lumières, premier centre d’art numérique à Paris, avec Klimt et Schiele, c’est ici.