Aimer les enseignants

En entrant dans la salle de conférence de l’hôtel, quelque chose dans l’air et dans les questions qui fusent vers Yvon Rivard me chavire en moins de deux. Le conférencier, romancier et auteur d’Aimer, enseigner (Boréal, 2012) répond à la femme au micro : « Désobéissez. » La réplique est péremptoire, sans appel, et je perçois physiquement la vague de reconnaissance qu’elle provoque dans l’auditoire attentif mais bruissant.

Quelque chose se redresse aussi en moi : où suis-je donc tombée ? Moi qui n’attendais rien de particulièrement bouleversant de ce colloque de l’Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial, où on m’a invitée à venir parler de mon rapport au collectif et à l’engagement, je me retrouve soudain en émoi.

J’écoute avec soif l’échange qui suit entre eux, venus des quatre coins du Québec pour rencontrer des auteurs et réfléchir ensemble autour de la littérature. Je comprendrai par bribes (puis avec l’aide des témoignages de mes amis présents) que ces enseignants, depuis la réforme Robillard de 1994, sont constamment écartelés entre les froides compétences de rédaction de texte qu’ils ont à transmettre à leurs étudiants en vue de l’Épreuve uniforme de français et leur désir de former de véritables lecteurs. Et non pas des technocrates de la dissertation.

« Un professeur, c’est quelqu’un qui un jour éprouve un choc devant une œuvre, et qui ensuite, sa vie durant, s’applique à tenter de transmettre ce choc à ceux à qui il enseigne. » Rivard poursuit, son public en redemande. Moi comprise. Ce choc dont il parle, je le reconnais. Il m’a été donné de l’éprouver à quelques reprises, particulièrement à l’adolescence.

Tout comme Samuel, le narrateur du divinement nostalgique Récolter la tempête de Benoit Côté (Tryptique, 2018), qui sera changé à jamais par la grosse boîte de livres qu’il trouve dans la cabane de son oncle : « C’est comme si elles attendaient juste ça, de me bondir dessus après que j’ai ouvert la boîte et commencé à fouiller timidement dedans. De là, les choses ont commencé à fouiner en moi à leur tour. »

Comment arriver à enseigner ça, précisément (cette manière qu’ont les livres et les idées de fouiner en nous) à l’intérieur des cadres rigides des devis ministériels ? Comment arriver à étudier la littérature par ces deux fenêtres : l’œuvre en elle-même, mais aussi l’oeuvre en soi, dans le sens de ce que l’oeuvre produit en soi, en nous, de ce qu’elle y fabrique, au creux de l’intimité de l’acte de lire, de ce qu’elle y érige, de la façon clandestine avec laquelle elle nous altère et nous construit ? Personne ne peut arriver à observer ces reflets fragiles dans une forme agencée d’avance, phrase par phrase, de laquelle toute liberté de penser est évacuée. Ni les élèves ni les profs.

Désobéissez, donc. L’impératif, plus large que le contexte dans lequel il est énoncé, s’adresse à tout le monde. Aux artisans de la poche de résistance au cœur de laquelle je me suis retrouvée un lundi pluvieux de juin, aux étudiants, aux citoyens. Comme le personnage de Côté, qui conquiert chaque pouce qu’il peut sur la conformité ambiante.

Son professeur de français, justement, lui fournit une de ces occasions : « OK, monsieur Bousquet, des fois, i’d’vient toutte intense, pis, comme, i’fait des discours. Faque un moment donné, i’a dit que l’école, c’tait pas toutte, qu’la vie c’était plus que ça. I’a même dit […] : “Laissez pas l’école nuire à votre éducation.” Faque, le cours suivant, j’ai apporté mon livre pis j’me suis mis à lire. Monsieur Bousquet a dit : “Samuel, qu’est-ce que tu fais ?” J’i ai montré mon livre pis j’i’ai dit : “J’vous laisse pas nuire à mon éducation.” »

J’ai parlé longtemps avec Isabelle et Simon-Pierre, mes ardents amis profs, pour essayer de me faire un portrait juste de la situation. Au bout de leurs explications, j’ai surtout compris que beaucoup d’enseignants se posaient aujourd’hui (et depuis plus de vingt ans) de vastes questions sur les meilleures façons d’éveiller le désir de lire, de transmettre la culture de la lecture littéraire, et surtout d’arriver à faire de la fréquentation des œuvres un geste de liberté plutôt que de soumission.

La question de la liberté des enseignants eux-mêmes semble d’ailleurs une des causes de l’aliénation pédagogique mise en place par l’obsession de la dissertation : comment faire pour normer, contrôler l’enseignement d’une matière qui a pour but de comprendre mieux le monde et l’humain, et ultimement (on l’espère), de vivre mieux ? Que sait-on vraiment de ce qui se transmet, une fois les portes des classes refermées ?

Ce matin-là, je crois avoir percé une toute petite partie du mystère. Quoi qu’il en soit, et peu importe les énoncés de compétence, derrière les portes de ces classes, il se transmet beaucoup, beaucoup d’amour. D’amour de la littérature. Et d’amour tout court.

1 commentaire
  • Sylvie Demers - Abonnée 16 juin 2018 21 h 54

    Art de vivre...

    Et si l’on cherche bien,peut-être trouverions-nous que plus que toute matière,ce que l’enseignant peut transmettre de mieux doit de rapprocher d’un certain ‘’art de vivre’’ qui ,indéniablement accompagnera l’élève ou l’étudiant les reste de sa vie...!
    S.Demers
    Orthopédagogue retraitée