Le pari de Dany

«Rien n’est plus excitant qu’une nouvelle ville, un roman infini.» Dany Laferrière, nomade dans son milieu naturel, au canal Saint-Martin dans le 10e arrondissement parisien.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Rien n’est plus excitant qu’une nouvelle ville, un roman infini.» Dany Laferrière, nomade dans son milieu naturel, au canal Saint-Martin dans le 10e arrondissement parisien.

Ce n’est pas tous les jours qu’un livre, au surplus un objet littéraire non identifié (OLNI), vous donne le goût de plier bagage pour flâner Paris. J’ai refermé Autoportrait de Paris avec chat avec une seule envie, celle de me réinventer (un peu), comme si l’audace était contagieuse.

Dany Laferrière aura beau prétendre qu’un livre de fonction, d’académicien, cela n’existe pas, avec ses dessins naïfs il aura décoché un joli pied de nez au conformisme d’un milieu qui peut crouler sous les lettres et le plus-que-parfait du subjonctif. On n’occupe pas le fauteuil d’Hector Bianciotti, Montesquieu ou Dumas fils sans devoir se dégager de certaines attentes, celles du poids de l’institution et du regard prosterné de nos contemporains.

Je le rencontre dans son monde, près de la gare de l’Est, où il réside depuis deux ans. Je pénètre dans l’incarnation physique de son récit décousu où un chat imaginaire lui donne la réplique et où la Ville lumière, muse de tant d’artistes avant lui, se prête au jeu nonchalamment. On ne fait pas ce qu’on veut avec « l’écrivain japonais » en baskets rouges, et c’est lui qui mène l’entrevue, y consent à sa façon, maîtrise à merveille le discours, jusqu’au canal Saint-Martin où nous nous asseyons directement sur la bordure de métal, en face à face, comme deux pigeons qui se jaugent.

Je lui ai demandé dix images de Paris, comme cette journaliste le fait dans son livre avec Hemingway (la rue Mouffetard, le café du Dôme, rue du Cardinal-Lemoyne, le bar du Ritz). Il se rebiffe : « Mais tu liras mon livre ! » Comme si ce n’était pas déjà fait. J’ai même ressorti Énigme du retour, prix Médicis 2009, et l’ai lu en parallèle. Pour mesurer l’évolution de sa voix. « Certains ont un accent, moi, j’ai une voix », balance-t-il.

Il me répondra au hasard que Beaubourg, c’est Madonna avec un soutien-gorge sur ses vêtements, que dans son studio, « c’est très grand resto » ; avec un avocat et une mangue, Paris est une fête. Il aura un sourire surgi de l’enfance devant la fruiterie, comme si venait d’apparaître un étal à Port-au-Prince. Il me pointera le café Chez Prune, où il peut regarder les jambes des filles le long du canal Saint-Martin. Comme Dutronc, il aime les filles, celles qu’on voit dans le Elle, et les intellectuelles. Il ne discrimine pas.

J’entreprends de connaître chacune de ses places, de ses rues, de ses salles de cinéma, de ses boutiques, de ses fleuristes, et c’est l’affaire d’une vie

 

L’ailleurs, c’est ici

Sauf obligations, Dany n’est pas mondain et je le soupçonne de ne pas tellement s’éloigner de son village, quelque part entre Petit-Goâve, Montréal et le 10e. Il prend un café avec Balzac, un verre de rouge avec Henry Miller, une vodka chez son éditeur, Charles Dantzig, avec la même dégaine décontractée du touriste qui n’en est plus un et du nomade sans cesse en mouvement. « J’essaie de suivre la ville, son mouvement. Si je parais heureux partout, c’est que je garde en mémoire le passé », me glisse-t-il en faisant référence à ses années d’usine à Montréal, à son pays d’Haïti, la dictature, un tremblement de terre, tout ce qui rend à la vie son caractère impermanent et notoirement provisoire. Et dont il tire des romans qui lui collent à la peau.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Souvenir d’une rencontre avec chat

Nous parlons de ce Malien sans papiers qui a reçu la citoyenneté française en échange de son exercice d’homme-araignée pour sauver un bambin suspendu dans les airs : « C’est important pour l’État de donner un modèle. Si vous partagez nos valeurs humanistes, vous serez récompensé. L’État a été assez rapide pour traduire l’acte héroïque en geste politique. Mamoudou devient partie prenante du projet social, par le coeur. L’amour est toujours plus fort que la loi… »

Dany connaît le regard qui glisse sur toi sans te voir. Être Noir, c’est épouser l’ombre. « Il faut faire un peu plus pour apparaître sur le radar », me mentionnant ses 30 livres au détour. Récemment, un de ses amis haïtiens me soulignait sa constante résilience. Dany prétend dans son livre qu’il faut être vaniteux pour devenir écrivain. Et pour accéder au rang d’immortel, il ne s’en excusera pas, il faut au moins y ajouter un peu d’ambition. « Quand j’ai reçu le Médicis, je disais que c’était trop en tant que Québécois, mais pas assez en tant qu’Haïtien », rigole-t-il.

Mesurant l’honneur qui lui échoit, il me rappelle simplement les 19 tentatives de Zola (jamais admis), les nombreuses de Voltaire et de Hugo, qui finiront par s’asseoir sous la coupole. Non, il ne rendra ni l’épée ni les années de vaches maigres. Et lorsque j’évoque une quelconque revanche du destin, il me traite de tous les noms, surtout d’une, que je ne divulguerai pas. Exit la psycho de salon et le roman de gare de l’Est.

Paris n’est plus une fête. Depuis la ménopause de Juliette Gréco, Paris n’est plus une fête du tout.

 

Vivre dans un roman

Dany Laferrière ne s’est jamais pris pour un autre (sauf un écrivain japonais), il se prend pour lui et c’est déjà bien suffisant. « Je ne vais pas m’excuser de rester moi-même ! » Il vit dans une ville de roman où il est le prince d’une perle des Antilles. Il se plaint des mêmes questions sur l’identité qui reviennent sans cesse alors qu’il est le seul étranger chez les académiciens, et le seul Noir aussi. On lui demande constamment d’où il vient. Il a déjà décrété qu’il a le corps à Miami, la tête à Montréal et le coeur en Haïti. Il a l’âme à Paris aussi. « Ils me prennent pour un meuble IKEA qu’on veut remonter. Je voyage sans cesse, on l’oublie. Je suis comme un insecte qu’on veut piquer quelque part, une cible mobile. C’est une vieille proposition, celle du nomade et du sédentaire. Le sédentaire veut savoir où est le nomade. Ils veulent que je ne m’agite pas trop. Le sédentaire est perdu s’il ne sait pas où est le nomade. »

Pour l’heure, le nomade flâne dans Paris et cela demande un temps fou. L’art de vivre est une posture de dandy. « Paris, ce n’est pas la France, c’est un microcosme du monde entier. Je me perds tout le temps. Les rues ne sont pas droites et je ne suis pas pressé. »

Revenus dans le jardin de son immeuble, nous nous asseyons, il sort ses feutres pour me faire un dessin, comme un enfant content, tout en mentionnant qu’il en a croqué 1200 dans son Autoportrait de Paris avec chat. Basquiat m’aurait fait cadeau d’une couronne sur le coin d’une nappe que je n’aurais pas été plus ravie. Je lui chante La complainte de la butte, qu’il ne connaît pas. Mouloudji arrive, talonné par Piaf. Ils s’installent à la table à côté, commandent un pichet. Picasso vient les rejoindre. Paris, c’est aussi cela : une valse de fantômes à nos trousses. Et Dany est un des leurs.

Parler seul

C’est mon humoriste préférée ; elle cartonne en France, vient de recevoir le Molière de l’humour, la première femme de surcroît à y parvenir. Blanche Gardin nous fait fondre, et pour cause. Tant d’intelligence confond, et son passé d’enfant terrible hameçonne les médias. Je vous avais parlé de son célèbre numéro sur la fellation, l’automne dernier. Depuis, j’ai visionné son spectacle complet, Je parle toute seule, sur Netflix (en français). Quand elle décrit Paris, elle est tordante : « Paris est un dortoir pour bobos insomniaques qui pissent du thé vert la nuit. C’est ça Paris, aujourd’hui. » Si vous voulez rire de bon coeur, sans grossièreté (même si elle peut verser dans le scato ou parler de sodomie), c’est par ici pour l’extrait. Et pour la totale (abonnés Netflix).

Laissé l’écrivain « japonais » en compagnie de son traducteur nippon. Ça ne s’invente pas…

Noté que Dany Laferrière inaugurait le 36e Marché de la poésie cette semaine à Paris, le Québec y étant l’invité d’honneur jusqu’à dimanche. Nos poètes québécois ont la cote ; j’en ai rencontré deux par hasard, Claude Beausoleil et Yolande Villemaire, place Colette (ma chérie), face à l’Académie française. Y’a pas de hasards, que des rendez-vous.

Reçu une invitation pour assister à une conférence de Dany Laferrière à Montréal, dans le cadre du festival Haïti en folie, le 27 juillet à 18 h à la Grande Bibliothèque. C’est 40 $, mais vous recevez l’un de ses 30 livres. Il sera interviewé par une personnalité mystère… 

Écouté Les madeleines de Proust, de Christiane Taubira, à France Culture, récemment. Comme Dany Laferrière, l’ex-garde des Sceaux maîtrise brillamment et la plume et le discours. Une potentielle académicienne, il va sans dire. Elle parle ici de son dernier livre, Baroque sarabande, qui trône sur la table de chevet de mon cher et tendre. Elle y rend hommage aux livres et aux écrivains qui l’ont marquée. 

Décidé de présenter mon Paris à Dany, la semaine prochaine, ici même. Ce sera un « Autoportrait de Paris avec chatte ». À moins que je ne vous parle de vulve, je n’ai pas encore tranché. 

3 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 8 juin 2018 08 h 30

    Quel texte, du grand Blanchette. Merci de nous présenter le grand Danny comme un homme, presque complet.

    Dany Laferrière, quand je pense à lui, je vois le Québécois d’abord.

    Et merci surtout de n’en pas être tombé, dans les Jérémiades du texte d’à Côté...

  • Robert Goyette - Abonné 8 juin 2018 09 h 18

    Blanche Gardin...

    Quelle intelligence... Encore! Merci! xx

  • Céline Delorme - Abonnée 8 juin 2018 11 h 46

    Merci

    Merci de votre article très intéressant qui nous montre, une fois de plus la vive intelligence, et l'humanité de Danny.
    Je cours acheter son livre, après avoir lu tous les précédents.
    Heureusement que vous êtes là, cela nous console de l'article simpliste de l'éternelle victime, cité en page 9.