Les jours comptés de l’ironie

Vous rédigez un tweet nocturne dans lequel vous comparez une Afro-Américaine à un hybride procréé par « les Frères musulmans et la Planète des singes ». Le grand réseau de télévision dont vous êtes une figure de proue vous désavoue et vous perdez votre populaire émission. Normal. À la radio, en direct, vous poussez une blague d’une vulgarité et d’un mauvais goût aussi renversants que navrants à propos d’un musicien et animateur noir. Vous êtes tenu, au minimum, de présenter des excuses en ondes.

Dans les deux cas, on a un professionnel des ondes qui, croyant faire de l’humour, a laissé dépasser le jupon de ses grossiers préjugés raciaux. Or, on ne rit pas avec l’humour : l’effet comique est devenu si délicat à manier en public qu’il est sans doute appelé à devenir un domaine réservé, une compétence aussi exclusive que celles du plombier et du maçon, chasse gardée de quelques provocateurs à gages. Les politiciens, exilés du royaume du off the record depuis que tout est on the record, l’ont déjà compris. Bref, la bêtise élémentaire et la totale absence de subtilité de ces deux-là les condamnaient au suicide professionnel.

Examinons un troisième cas. Dans Le hibou dans tous ses états (Éditions de l’Olivier, 2018, traduit de l’américain par Thierry Beauchamp), version française d’un livre de David Sedaris paru en 2013 et qui, comme les cinq précédents, a probablement fait la liste des best-sellers du New York Times, l’auteur, un homosexuel qui n’en fait pas un mystère, écrit : « Mon premier mec était noir, mais ça ne prouve pas que je n’ai pas de préjugés, ça montre seulement que j’aime les gros culs. »

Essayez de ne pas rire en arrivant à la fin de cette phrase. Plus difficile encore : essayez de ne pas ressentir, après avoir ri, le plus léger soupçon de culpabilité, de ne pas sentir passer, lisant par-dessus votre épaule, le feu brûlant du regard en forme de puissant projecteur de la collectivité électronique et de sa majorité morale.

Première réaction : on a le droit d’écrire ça aux États-Unis ? D’associer un trait physique péjoratif (même si ça dépend effectivement des goûts…) à une minorité ethnique sans déclencher la moindre controverse ? C’est que le Sedaris en question est un humoriste, présenté ainsi et reconnu comme tel. Mais alors, ça lui donne le droit de faire, dans un livre, le genre de blagues pour lesquelles madame Barr et l’oubliable animateur de radio dont j’oublie le nom ont été obligés de se laver la bouche avec du savon ? D’abord, on doit convenir qu’il y a une différence entre se fendre d’une allusion égrillarde à un stéréotype éculé et comparer quelqu’un à un étron ou à un chimpanzé. Mais la saillie de Sedaris illustre assez bien le genre de corde raide sur laquelle avance son écriture. Si son premier amant avait été juif, aurait-il osé parler de son grand nez crochu ?

Peut-être bien, après tout. Car aucun tabou n’est de taille devant la forme de subversion discursive qu’opère l’ironie, il suffit que celle-ci — c’est-à-dire l’intention — soit évidente. Or, David Sedaris est moins un humoriste patenté qu’un ironiste accompli, il évolue dans le registre de l’intelligence satirique plutôt que dans celui du gag primaire de type pipi-caca, et c’est toute la différence. « Manière de se moquer en disant le contraire de ce qu’on veut faire entendre », dit Le Petit Robert de ce piège hérité de l’arsenal rhétorique de la Grèce antique : l’ironie.

L’ironie est affaire de contexte, de résonance, elle demande à être décodée. Il n’est pas conseillé d’en user hors du cercle constitué par les gens qui vous connaissent bien : amis, lecteurs, etc. Le travail intellectuel qu’elle demande, l’intimité de la communication qu’elle suppose sont précisément ce qui la bannit de la communion superficielle des réseaux sociaux. Son ambivalence déstabilise. On la condamne de plus en plus ouvertement. L’ironie, comme refuge de l’esprit, est un espace menacé.

Dans la phrase citée plus haut, Sedaris se moque en fait allègrement des gens qui, « se [vantant] de leur indifférence à la couleur de la peau », lui servent des arguments imparables, du genre : « Comment puis-je être raciste alors que mon premier petit ami était noir ? » Si on dit seulement ce qu’on veut bien laisser entendre, est-ce vrai pour autant ? La confession des préférences anatomiques de Sedaris passe là-dessus comme une couche de décapant.

Il écrit des essais personnels en forme de journal de bord de ses voyages, de ses séances de signature en librairie (la vie de David Sedaris donne l’impression d’être une longue tournée de promotion) et de ses résidences à l’étranger : en Normandie et dans la campagne anglaise, entre autres. D’un intérêt inégal, mais d’une lecture globalement réjouissante.

Il y a même de l’humour involontaire, comme quand des condoms (rubbers) deviennent en français des « élastiques ». Pissant.