Matière première

« Voici l’horreur des horreurs », écrit l’imprécateur Léon Bloy en 1909 dans Le sang du pauvre : « le travail des enfants, la misère des tout-petits exploités par l’industrie productrice de la richesse ! » Cette exploitation sans nom se produit dans tous les pays, notait ce bien curieux religieux. Il ajoutait : « Jésus avait dit : “Laissez-les venir à moi”. Les riches disent : “Envoyez-les à l’usine, à l’atelier, dans les endroits les plus sombres et plus mortels de nos enfers. Les efforts de leurs faibles bras ajouteront quelque chose à notre opulence”. »

En Angleterre, en 1860, un magistrat note dans un rapport les conditions de travail des enfants employés par les fabriques de Nottingham. Ces enfant-ouvriers, écrit-il, sont « tirés de leur grabat à deux, trois ou quatre heures du matin et contraints à travailler pour un salaire de misère jusqu’à 10 heures, 11 heures ou minuit, membres usés, corps flétris, visages blêmes, tout leur être sombrant littéralement dans la torpeur comme pétrifié, horribles à voir. »

Les industriels de tous les pays se sont unis et enrichis en bonne partie grâce au travail des tout-petits. Cette exploitation sans nom continue aujourd’hui. Au mépris de leur santé, de l’éducation et de la raison, on pousse encore plus de 150 millions d’enfants chaque année à travailler jour après jour comme des bêtes afin que continuent de se faire entendre les chants de la croissance dont se réjouissent tant les actionnaires.

Au Québec, il fallut attendre la décennie 1880 pour que quelques timides mesures viennent encadrer le travail des enfants dans les manufactures et les filatures. Le dur labeur dans les rues, les mines et les usines va néanmoins perdurer parce que les timides lois du travail semblent avoir été conçues pour être détournées.

Quelques photographies anonymes d’époque révèlent cette misère faite aux enfants. Mais pour comprendre cette déchéance sociale en images, rien n’équivaut au travail de Lewis Hine. Ce photographe américain entreprend, dès avant la Première Guerre mondiale, de témoigner par son art et son engagement de la condition des enfants. Sans ménager ses efforts, il entend tout montrer de leur situation et de leur apparence pour bien confirmer qu’on ne se soucie pas à leur égard des principes élémentaires de la dignité humaine. À la maison comme à l’usine, il montre des adultes de 6 ou 7 ans dont l’enfance a abandonné le regard.

De grandes fortunes se sont bien engraissées grâce à l’exploitation de générations d’enfants. Pourtant, on ne parle quasi jamais chez nous des effets dévastateurs qu’a engendrés pareil laisser-faire.

Au début du XXe siècle, on trouve sans surprise au Québec le plus haut taux d’analphabètes au Canada. L’adoption d’une loi sur l’éducation obligatoire sera sans cesse retardée avec les conséquences que l’on sait. Pour justifier ce report continuel, on évoquera « la liberté de choix des parents » en se gardant bien de parler d’universalité et d’égalité des chances.

Pour les moins de 16 ans, l’école obligatoire ne sera décrétée qu’en 1943, soit plus d’un siècle après un pays comme le Danemark et un demi-siècle après la plupart des pays industrialisés.

Bien sûr, à l’exception de quelques céphalopodes, personne ne trouve désormais acceptable de voir des enfants enchaînés au même régime de travail aliénant que celui de leurs parents.

L’horizon du passé que je viens de décrire est-il pour autant tout à fait dépassé ? Je prétends que non.

Certes, les tout-petits ne sont plus voués chez nous à jouer les ouvriers bon marché. Ils ne participent plus à transformer de leur énergie de la matière première en profit. Mais on continue de faire du profit sur leur dos, sans se soucier de finalités collectives.

Les enfants ne sont plus utilisés à l’usine pour transformer la matière. Ils sont eux-mêmes devenus la matière dont se nourrit un nouveau type d’usines. En témoigne cette volonté de plus en plus affirmée de lancer des garderies privées comme s’il s’agissait là d’entreprises comme les autres.

Marwah Rizqy, cette candidate libérale qui semble sortir de chez Québec solidaire ou du NPD, peut bien plaider qu’elle est en faveur d’un système d’éducation gratuit pour tous. La vérité est que le parti dont elle prend les habits n’a cessé de faire de l’éducation une affaire de savoir-faire réductible aux seules questions de pognon, du préscolaire jusqu’au monde universitaire.

Voyez la porte-parole de la CAQ en matière de famille. Geneviève Guilbault privilégie avec énergie le développement d’un réseau de garderies privées. En octobre dernier, en posant le pied à l’Assemblée, la députée expliquait que son parti « encourage beaucoup le modèle d’affaires que sont les garderies privées non subventionnées ». En d’autres termes, selon ses mots, la garderie est à considérer telle « une forme d’entrepreneuriat ». Puisque son parti « souhaite soutenir » l’entrepreneuriat, tout va de ce côté-là. Et pour justifier cette démission envers les horizons de l’éducation, la députée invoque « la liberté de choix des parents », comme dans l’ancien temps.

Moisissures dans les écoles, listes d’attente pour les garderies, manque d’écoles primaires, professeurs mal formés et épuisés, générations sacrifiées au nom de l’austérité… Le bilan est bien peu reluisant.

13 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 4 juin 2018 07 h 06

    FLOU TRAGIQUE

    Un flou dans le point de vue des défenseurs de la socialisation des garderies peut camoufler une partie de la tragédie de l'enfance sous le capitalisme: Sociales ou privées, les garderies s'inscrivent dans la colonne des dépenses.

    À chaque crise périodique, pendant lesquelles l'économie du pays s'enfonce, les garderies, privées ou non, doivent davantage rivaliser d'économie sur le dos des enfants ...et de leurs parents.

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 juin 2018 09 h 33

      Merci, monsieur Nadeau, pour une autre réflexion lucide qui nous rappelle la faillite du système capitaliste qui veut commercialiser chaque aspect de notre vie. La supériorité de la qualité des CPE est bien connue et bien documentée. La prétendu "choix des parents," est un argument fallacieux pour cacher une idéologie mercantile qui veut privatiser nos services publics. Les créateurs de la richesse ne se gênent pas de rendre la nature, les êtres humains et même les enfants, des commodités à exploiter pour la gloire des actionnaires. À quand un gouvernement qui serait capable de travailler pour le bien commun et l'intérêt public?

    • Raynald Blais - Abonné 4 juin 2018 10 h 28

      J'ajouterais:
      Les garderies, privées ou non, doivent rivaliser d'économie sur le dos des enfants, de leurs parents... et des employéEs qui y travaillent.

  • Gaston Bourdages - Abonné 4 juin 2018 07 h 11

    « Matière première »...

    ...animée, excitée, stimulée, je dirais, par des « chants de croissance » et de « déchéance sociale ». Ceux-ci nourrissant le coeur, l'esprit et l'âme d'un nauséabond néolibéralisme dont le seul et unique langage s'appelle ( s'il vous plaît m'excuser l'usage de cet anglicisme ) « Money talks ! Period ! » Comment faire autrement alors qu'une bonne part de membres de la société carburent aux bonheurs du nouveau ? dieu argent ? À la suite d'une interpellante conférence de monsieur Alain Deneault, je lui demandais s'il lui était possible de faire un bilan de la santé morale prévalant actuellement sur la planète ? Dans une remarquable humilité, lui de me répondre par la négative.
    Morale, moralité, valeurs, moeurs, conscience....en santé ou malade ?, inconscience dans leurs rapports, leurs liens avec la dignité humaine.
    Dignité humaine au coeur même de la « matière première » de tout être humain : la vie. Il s'y trouve, certes, beaucoup plus à y dire et écrire.
    Merci monsieur Nadeau pour votre invitation à un autre fructifiant rendez-vous avec ma conscience qui, parfois, pleure.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages.

    • Jean-Charles Vincent - Abonné 4 juin 2018 09 h 54

      Merci pour ce commentaire fort éclairant et oh combien réel! Mais M. Deneault n'est pas seul; déjà Camus admettait son désarroi et aussi son espoir.:
      ''Si j'avais à écrire ici un livre de morale, il aurait cent pages et 99 seraient blanches. Sur la dernière, j'écrirais : 'Je ne connais qu'un seul devoir et c'est celui d'aimer'."
      ---- Albert Camus, Carnets I (mars 1935-février 1942)''
      Comme vous dites: la matière première de tout être humain: la vie.

  • Jean Lacoursière - Abonné 4 juin 2018 08 h 27

    Pourquoi y a-t-il tant de candidats qui semblent mêlés?

    Rizqy, Taillefer, Marissal, Blais (François et Marguerite)... .

    Prenons Rizqy. Elle n'est probablement pas séparatiste (exit PQ et QS) et les positions de la CAQ sur l'immigration lui déplaisent.

    Ne lui reste que le PLQ.

    Le monde est vraiment mêlé, comme Taillefer disant que le PLQ est progressiste.

    Humble hypothèse: la question en suspend du Québec dans le Canada brouille le spectre gauche-droite. C'est platte et couteux de ne pas se brancher... .

  • Rose Marquis - Abonnée 4 juin 2018 08 h 41

    Un Québec fou de ses enfants.....

    Ce rapport, fait sous l'égide de Camille Bouchard, publié en 1991 devrait être relu par nos politiciens actuels, certains ne savent peut-être même pas de quoi il est question, c'est triste,

  • Denis Paquette - Abonné 4 juin 2018 09 h 48

    l'humain qu'elle bète difficile a éduquée

    Aurait-on trouvé une nouvelle facon d'asservir les enfants, qu'ont les garderies privées que les garderie publiques n'ont pas, si ce n'est celle d'asservir les enfants encore une fois et ce pour toujours , en fait allons nous un jour reussir a civiliser les humains

    • Gaston Bourdages - Abonné 4 juin 2018 11 h 15

      Merci monsieur Paquette. De votre propos, je retiens,en particulier, le mot « asservir », synonyme de assujettir, enchaîner. Liberté et dignité en arrachent.
      Gaston Bourdages

    • Gaston Bourdages - Abonné 4 juin 2018 11 h 19

      Suite à votre commentaire j'ai oublié de citer Sénèque avec son si juste énoncé: « Il faut toute une vie pour apprendre à vivre » Encore qu'une vie est-elle suffisante ?
      Gaston Bourdages