Le zoo de Donald

Est-ce en raison de la proximité des élections de mi-mandat de novembre prochain, de la déconfiture nord-coréenne (car au fond, au jeu de la poule mouillée, c’est le leader de Pyongyang qui, pour l’instant, mène le bal) ou parce que Mueller se rapproche de la Maison-Blanche en décrivant des cercles au-dessus de sa proie ? Toujours est-il que le président Donald Trump a repris (l’avait-il vraiment abandonnée) la route des rassemblements politiques et la tonalité acide et vindicative de la campagne électorale.

Presque blasés, usés par bientôt 18 mois de discours fielleux, venimeux, mensongers, les acteurs de la scène nationale et internationale — des médias aux élus en passant par les agences américaines comme à l’étranger — ont pris l’habitude de commenter chaque tweet comme un énoncé de politique publique, laissant le président définir, chaque matin, l’ordre du jour. Ce n’est pas sans conséquence.

En effet, l’érosion des normes démocratiques est réelle. Inquiétante. Plus prompte même qu’on n’avait pu l’imaginer. Daron Acemoglu, professeur d’économie au MIT et auteur d’un ouvrage sur la faillite des nations, écrivait, en novembre dernier dans Foreign Policy, que si cette dégradation s’est amorcée avant l’arrivée du nouveau président — en témoignent les pratiques indécentes de charcutage électoral, ou encore l’hérésie des blocages partisans au Congrès — son ampleur au cours de la dernière année va plus loin : or, il faut avoir conscience, disait-il, qu’une fois altérées, les normes démocratiques sont difficilement réparables.

Il n’est pas anodin, comme le fait le président, de louer la décision de la NFL d’interdire aux joueurs de mettre un genou à terre durant l’hymne national. Cela l’est encore moins lorsqu’il remet en question la légitimité de ceux qui continueraient à le faire à rester en territoire américain. Il alimente cette polarisation sciemment : souffler sur les braises est une opération gagnante ainsi qu’il l’a expliqué sans ambages au propriétaire des Cowboys de Dallas, qui l’a mentionné dans le cadre du recours formé par Colin Kaepernick.

Il n’est pas anecdotique non plus, et malgré l’extraordinaire violence dont ils peuvent faire preuve, de nier aux membres du gang MS13 toute humanité, en allant, comme le fait le président, jusqu’à les traiter d’animaux. Cette animalité implicite est également en filigrane de la politique permettant de séparer systématiquement les enfants de leurs parents lorsqu’ils arrivent à la frontière — comme si leur lien familial était plus ténu que celui que les Américains établissent avec leur propre progéniture.

L’ensemble de ce processus s’inscrit dans une logique plus large de « déshumanisation » de l’Autre. Ce vocable redéfinit la manière dont les Américains perçoivent les migrants (selon une étude de Stephen Utych dans Political Research Quarterly), leurs adversaires politiques étiquetés comme ennemis (ce que la professeure Pacilli de l’Université de Pérouse définit comme un processus d’animalisation du politique). La négativité du langage en politique influe également, selon un article paru dans American Politics Research, sur la manière dont ceux qui y sont soumis évaluent les événements sociaux et politiques auxquels ils font face. De fait, affirment les professeurs Steven Miller et Nicholas Davis dans une recherche disponible en libre accès, il y a une corrélation entre l’intolérance et le déclin du soutien aux institutions démocratiques.

Or, la déshumanisation de l’Autre (quel qu’il soit), conjuguée à la polarisation de l’opinion publique, peut emprunter des chemins particulièrement sinistres : elle fait partie des critères établis par le professeur Stanton (Université George-Mason) pour appréhender le glissement vers des mécanismes de violence de masse. Or, cette évolution connaît souvent des débuts presque insignifiants, et le simple fait de travestir l’information, de tolérer le mensonge systémique comme mécanisme électoral, de négliger le rôle central des médias fait planer un danger considérable sur (tous) les régimes démocratiques — ce que Hannah Arendt disait en 1974 à Roger Errera.

Car c’est sur la confiance dans les institutions à respecter l’état de droit, dans la capacité des élus à réaliser le bien commun que reposent les démocraties. C’est également sur la confiance dans les partenaires économiques et internationaux que reposent la réussite économique des accords commerciaux et le maintien de la paix internationale. Or, cette confiance n’a jamais été aussi corrodée, élimée qu’aujourd’hui. À la veille d’un sommet nord-coréen qui n’aura peut-être pas lieu (ou peut-être que oui), à la veille d’un G7 en passe de devenir un G6, à la veille d’un durcissement additionnel des frontières tarifaires, d’une animalisation accrue de tous ceux qui ne passent pas le test de loyauté trumpienne, la « brutalisation du monde », comme l’explique la professeure Josepha Laroche, est palpable. Et le titre de l’ouvrage, paru cette année, des professeurs d’Harvard Levitsky et Ziblatt n’a jamais été aussi pertinent : « comment les démocraties meurent » — sans point d’interrogation.

9 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 2 juin 2018 07 h 55

    Magistrale votre article de ce matin.

    A force d'étroitesse d'esprit, d'incapacité d'appréhender le monde dans sa globalité et à force de ne considérer que son patelin, l'humain tue la démocratie et court aux massacres.

    L'égoisme triomphant couvre notre ciel de gros nuages noirs.

  • Claude Poulin - Abonné 2 juin 2018 10 h 43

    L'"idiot"

    Merci, madame, de nous illustrer si brillamment cette situtation et les dangers politiques qu'elle représente pour l'avenir de nos démocraties. Donald Trump serait-il un "idiot". Oui, selon Peter Sloterddijk (Le Point, no 2387) "Est "idiot" du grec "idiôtês", le "particulier", l'"inculte", celui qui s'imagine capable de vivre sans les autres et qui ne pense qu'à son "intérêt propre", loin de l'intérêt général qui fonde les "associations". Mais aujourd'hui, l"idiot" est aussi obsédé par l'image de soi qu'il donnte aux autres. Comme si le "selfie", nouveau genre autophotographique, avait contaminé la politique. On assiste à une revendication du fameux "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", perverti, adolescent, capricieuse; comme s'il fallait affficher de façon permanente son désir narcissique de montrer qu'on ne doit rien à personne". En marge de ce sujet, je souligne au passage l'entrevue très instructive réalisée hier soir par Fareel Zakaria, sur CNN, avec le conseiller de Trump, Streve Bannon. Grave! À ne pas manquer!

  • Cyril Dionne - Abonné 2 juin 2018 11 h 50

    Encore le méchant Trump

    Bon. Encore le méchant Trump.

    Interdire aux joueurs de la NFL de mettre un genou à terre durant l’hymne national constitue un crime de lèse-majesté. Bien oui, ces multimillionnaires noirs qui se foutent éperdument de leurs communautés respectives puisqu’ils vivent dans des environnements clôturés avec les blancs, O.J. Simpson oblige. Évidemment, lorsque vous êtes un joueur marginal ou bien en fin de carrière, c’est plus facile de devenir intouchable si vous devenez controversé. En passant, la NFL compte plus de 70% de joueurs noirs dans la NFL. À quand la parité (lol)?

    Les membres du gang MS13 sont des criminels endurcis. Bien oui, ceux qui tuent des innocents de façon aléatoire lorsqu’ils se mettent sur le chemin de leur trafic de drogue. Et la politique permettant de séparer systématiquement les enfants de leurs parents lorsqu’ils arrivent à la frontière a été instituée bien avant l’arrivée de Trump au pouvoir.

    L’opinion publique aux États-Unis était déjà saturée encore une fois, bien avant l’arrivée de Trump au pouvoir. Faut-il rappeler que les Américains ont vécu deux guerres civiles (la guerre d’Indépendance et la guerre de Sécession) et presqu’une 3e durant la guerre du Vietnam entamée et poursuivie par des présidents démocrates. Pour la déshumanisation de l’Autre, c’est un sujet à la mode ces temps-ci pour les âmes sensibles de la gauche. Évidemment, ils ne voient aucune violence ou de terrorisme de la part de l’Autre. Trump méchant, l’Autre bon. Aucune nuance évidemment.

    La fin de la mondialisation ne fait pas plaisir à certains; ceux qui en ont profité et ceux qui continuent en profiter. Aussi, on essaie de marquer des points en soulevant l’idée que tout était beau et que les démocraties étaient démocratiques avant l’arrivée de vous savez qui. Les partenaires économiques et internationaux riment avec le libre-échange, le mondialisme, le néolibéralisme, les paradis fiscaux et l’appauvrissement de la classe moyenne à la vitesse d’un V.

    • Solange Bolduc - Abonnée 2 juin 2018 17 h 46

      Enfin, vous mettez les pendules à l'heure, M. Cyrille Dionnne! Et à 24/60, c'est toujours la même chose: on nuance que rarement quand il s'agit de Trump! Et je l'ai dit souvent sur Facebook!

      Je vous remercie d'être plus honnête, sinon juste , que bien des journalistes qui se prennent pour le nombril du monde. Et la journaliste Élisabeth Vallet ne fait pas exception dans ce bavardage journalistique qui ne même qu'à se contempler le nombril en démolissant sans vergogne Trump!
      Mais on ne parle jamais des erreurs d'Obama, et pourtant il n'aurait pas toujours été à la hauteur des décisions importantes qu'il aurait dû prendre durant son règne! Mai, il fut parfait, surtout un grand séducteur, et discoureur !

      Trump s'en fou de faire beau, i a des idées et les met en application que cela plaise ou non! Bien sûr, on est bien loin d'un Obama, dont la femme nous en met plein la vue également. On est bien loin de la jolie et discrète Mélania ....

    • André Joyal - Abonné 3 juin 2018 13 h 58

      @ Mme Bolduc: faut-le faire! Oui,faire l'apologie de Trump. Misère!!!
      Et comparer Mélania à Michèle Ouf!!!!!!
      Si les prédécesseurs de Trump, beaucoup s'en faudrait, étaient loin d'être sans défaut,
      à commencer par Obama et Clinton, mais, quand même! Trump est une calamité pour l'humanité.

      je commence à comprendre pourquoi vous étiez aussi opposée à Martine
      dont le piètre 32% ( incluant mon vote) doit vous réjouir en ce jour ensoleillé.

  • Claude Poulin - Abonné 2 juin 2018 12 h 45

    L'"idiot"

    Merci, madame, de nous illustrer si brillamment cette situation et les dangers politiques qu'elle représente pour l'avenir de nos démocraties. Donald Trump serait-il un "idiot"? Oui, selon Peter Sloterddijk (Le Point, no 2387): " "Est "idiot" du grec "idiôtês", le "particulier", l'"inculte", celui qui s'imagine capable de vivre sans les autres et qui ne pense qu'à son "intérêt propre", loin de l'intérêt général qui fonde les "associations". Mais aujourd'hui, l"idiot" est aussi obsédé par l'image de soi qu'il donnte aux autres. Comme si le "selfie", nouveau genre autophotographique, avait contaminé la politique. On assiste à une revendication du fameux "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", perverti, adolescent, capricieuse; comme s'il fallait affficher de façon permanente son désir narcissique de montrer qu'on ne doit rien à personne". En marge de ce sujet, je souligne au passage l'entrevue très instructive réalisée hier soir par Fareel Zakaria, sur CNN, avec le conseiller de Trump, Streve Bannon. Grave! À ne pas manquer!

  • Yvan Rondeau - Abonné 3 juin 2018 00 h 51

    Là,vous me décevez

    Madame Vallet, vous qui pouvez être si intéressante, là, vous me décevez grandement.
    Votre chronique n'en est pas une, on dirait un travail d'étudiant qui veut impressionner la galerie avec ses références multiples, comme si n'aviez pas d'opinion propre. Malgré des études de maîtrise en science polique, ce genre de références ne m'intéresse pas dans un article de quotidien.
    Y. Rondeau