Le blues des rouges ontariens

Le premier ministre Justin Trudeau en a fait sourciller plusieurs lorsqu’il a voté par anticipation dans la circonscription d’Ottawa-Vanier en vue des élections ontariennes de jeudi prochain. Le geste de M. Trudeau, qui représente la circonscription montréalaise de Papineau à la Chambre des communes, était parfaitement conforme aux règles, même si cela a pu en froisser certains qu’un député fédéral du Québec choisisse de voter dans une élection provinciale en Ontario.

Mais il ne s’agit pas d’une élection ontarienne comme les autres et, pour la première fois depuis des décennies, la forteresse libérale d’Ottawa-Vanier risque de tomber aux mains d’un autre parti politique. On comprend alors mieux pourquoi M. Trudeau s’est empressé d’y voter.

Les déboires des libéraux ontariens viennent de s’ajouter à d’autres ennuis qui guettent M. Trudeau, alors que les fédérales de 2019 auront lieu dans seulement 15 mois. Est-ce que cela laissera suffisamment de temps à la marque libérale pour retrouver son lustre en Ontario, la province la plus riche en sièges fédéraux (121 sur 338) ? Parce que, pour le moment, la désaffection des Ontariens pour le gouvernement sortant de la première ministre Kathleen Wynne fait très mal aux libéraux fédéraux, qui ont vu leurs appuis dans les sondages chuter avec ceux de Mme Wynne. Le premier ministre fédéral est fortement associé aux libéraux ontariens, en raison de la grande proportion des vétérans des gouvernements de Mme Wynne et de son prédécesseur, Dalton McGuinty, au sein de sa propre équipe. C’est notamment le cas du conseiller principal de M. Trudeau, Gerald Butts, et de sa chef de cabinet, Katie Telford.

Tout indique que les libéraux de Mme Wynne subiront une défaite historique jeudi prochain. Si la tendance dans les sondages se maintient, certains analystes prévoient que les libéraux pourraient ne gagner qu’une dizaine des 124 sièges. Les libéraux constitueraient alors le troisième parti à Queen’s Park pour la première fois depuis les années 1970.

Le malheur des libéraux ne fait pas forcément le bonheur des progressistes conservateurs de Doug Ford. Sous leur chef nouvellement élu, les conservateurs ont vu leur avance de plus de vingt points de pourcentage fondre comme de la neige au mois de mai, alors que M. Ford a enchaîné les bourdes pendant la campagne, qui a officiellement débuté le 9 mai dernier. Mal préparé lors des débats, le populiste de droite a mis à la poubelle la plateforme électorale adoptée par le parti sous l’ancien chef Patrick Brown, qui prévoyait équilibrer les finances publiques grâce, notamment, à l’instauration d’une nouvelle taxe sur le carbone. M. Ford a promis de baisser les impôts des Ontariens de 20 pour cent et de réduire les tarifs d’électricité de 12 pour cent. Il a promis de réduire les dépenses publiques de 4 pour cent en rendant le gouvernement plus efficace. Mais il a failli à sa promesse de produire un cadre financier détaillé, ce qui a beaucoup nui à sa crédibilité. À un point tel que même le chef conservateur fédéral, Andrew Scheer, a préféré garder ses distances par rapport à M. Ford.

Si les conservateurs perdent ces élections ou se retrouvent avec un gouvernement minoritaire, tout le monde saura à qui faire des reproches. M. Ford manque non seulement d’expérience, mais son style cowboy fait fuir les électeurs centristes que les conservateurs doivent rallier afin d’obtenir une majorité de sièges. À moins d’une semaine du vote, le parti se retrouve maintenant nez à nez avec les néodémocrates d’Andrea Horwath, voire derrière eux dans les sondages. La forte concentration du vote néodémocrate à Toronto et dans le nord de la province pourrait faire en sorte que les néodémocrates gagnent plus de votes, mais moins de sièges que les conservateurs. Il n’est pas non plus impossible qu’une vague néodémocrate déferle sur l’Ontario jeudi prochain.

La dernière fois que le NPD a formé le gouvernement en Ontario, en 1990, ce fut un désastre. L’économie entrait déjà en récession avant les élections, forçant le premier ministre Bob Rae de recourir à des déficits énormes afin de réaliser ses promesses. Les entreprises ont fui la province, et son équipe de ministres et de députés inexpérimentés mettait constamment le gouvernement dans l’embarras. Afin de réduire le déficit, M. Rae a imposé des jours de congé sans solde aux employés de la fonction publique, ce qui a provoqué une révolte au sein de son propre parti, qui se voulait le champion des travailleurs et des syndicats.

Il est facile d’imaginer qu’un scénario semblable puisse se produire si Mme Horwath était élue première ministre jeudi prochain. Avec ses promesses d’augmenter les dépenses et les impôts, le NPD ontarien joue avec le feu économique. Et Mme Horwath risque de se retrouver avec un conseil de ministres formé de néophytes et de gauchistes convaincus.

C’est sans doute ce que souhaite M. Trudeau.

3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 2 juin 2018 08 h 23

    Une inconsistence

    Vous écrivez qu'un gouvernement NPD pourrait subir le même sort que celui de Ray en 1990. Vous soulignez aussi qu'en 1990 une récession débutait ce qui avait totalement empêché Ray de financer ses promesses. Mais actuellement l'économie tourne à plein, la situation est plus favorable à l'établissement de nouveaux programmes coûteux sans s'endetter catastrophiquement.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 juin 2018 16 h 15

      L'économie ontarienne est très vulnérable. Avec la fin de l’ALENA prochaine et les taux d’électricité qui ne sont pas compétitifs, l’Ontario risque d’en baver dans les années à venir. Si les tarifs sur l’acier à la hauteur de 25% imposés par les États-Unis se concrétisent, Hamilton deviendra une ville fantôme. L’endettement ontarien est devenu la risée au Canada même pour le Québec. L’Ontario subventionne les coûts d’énergie électrique à la hauteur de 25 à 33%. Position intenable pour une économie provinciale, réacteur nucléaire CANDU oblige.

  • Cyril Dionne - Abonné 2 juin 2018 12 h 08

    Non merci pour un Bob Rae 2.0 unilingue

    Les conservateurs vont gagner l'élection et vont être majoritaire. Plus on s'approchera de la date buttoir des élections, plus le support pour les néodémocrates sera en baisse. La classe moyenne se rappelle encore des abus du gouvernement de Bob Rae et que c’est elle qui en a fait les frais. Augmenter les dépenses et les impôts, pas pour les Ontariens. Et qui dire des investissements étrangers qui ont fondu comme de la neige sous un soleil ardent de juillet lorsque les néodémocrates de Bob Rae étaient au pouvoir?

    Beaucoup vont se pincer le nez et voter pour Ford. En politique, vous votez non pas pour le meilleur, mais pour le moins pire. Et en Ontario, c’est toujours la devise, « it’s the economy stupid » qui prime.