Le prix de consolation

En 1985, le gouvernement de René Lévesque avait projeté de vendre 129 succursales de la SAQ de la région de Montréal à des coopératives d’employés, mais les syndicats s’y étaient vivement opposés en déclenchant une grève. Dès leur élection, les libéraux de Robert Bourassa avaient annulé l’opération.

Depuis lors, l’idée refait périodiquement surface. Au printemps 2014, François Legault avait déjà laissé entendre qu’un gouvernement caquiste pourrait privatiser la société d’État, en tout ou en partie, mais pas dans un premier mandat. La plateforme électorale de la CAQ n’en faisait d’ailleurs pas mention. « On ne peut pas mener toutes les batailles », avait-il expliqué.

M. Legault a devancé son échéancier. Un gouvernement caquiste pourrait mettre fin au monopole d’État dès son premier mandat. Si la CAQ est élue le 1er octobre, son leader parlementaire François Bonnardel a indiqué que la question pourrait être examinée rapidement en commission parlementaire.

En mars 2017, le réseau TVA avait révélé que le ministère des Finances se penchait sur la question, mais ce n’était manifestement pas une priorité pour le gouvernement Couillard. Elle en est soudainement devenue une. Carlos Leitão a annoncé jeudi qu’une nouvelle étude au coût de 200 000 $ devra lui être remise au plus tard le 27 août, tout juste avant le déclenchement de l’élection.

De toute évidence, on n’entend pas laisser à la CAQ l’exclusivité d’une idée susceptible de plaire aux consommateurs désireux de payer leur vin moins cher et qui ne demandent qu’à se croire arnaqués par le gouvernement.


 

Contrairement à ce qui s’était produit en 1985, c’est maintenant le PQ qui se porte au secours du monopole d’État, accusant la CAQ — et éventuellement les libéraux — de vouloir assouvir ses « fantasmes d’idéologie de privatisation » au détriment de l’intérêt public.

Dans plusieurs dossiers, la CAQ a plutôt recentré ses positions au cours des dernières semaines, qu’il s’agisse des CPE, des pratiques syndicales ou encore de l’évaluation des enseignants. M. Legault a manifestement voulu offrir un prix de consolation à ceux qui pourraient s’inquiéter de ce nouveau pragmatisme. Certains ne semblent pas avoir compris qu’un indépendantiste « pur et dur » capable de se transformer en fier Canadien pour devenir premier ministre est prêt à bien des compromis.

La privatisation de la SAQ est un des dadas du nouveau maître à penser de la frange libertarienne de la CAQ, Youri Chassin, ci-devant directeur de la recherche à l’Institut économique de Montréal (IEDM), qui a déjà qualifié la société d’État de « relique des années 1920 et de la prohibition ».

« Aujourd’hui, cela n’aurait pas de sens d’inventer un tel monopole public, tout comme cela n’aurait aucun sens de nationaliser la vente des boissons gazeuses ou du chocolat. Alors pourquoi le tolérons-nous » ? demandait-il. Sans doute pour les mêmes raisons qui ont amené la CAQ à appuyer la création de la future Société québécoise du cannabis plutôt qu’à en confier la commercialisation à Couche-Tard.


 

Il y a un an, l’IEDM avait commandé à la firme Léger un sondage selon lequel 71 % des Québécois souhaitaient mettre fin au monopole de la SAQ. À la lumière de ce sondage, il avait proposé un scénario de libéralisation du marché de l’alcool dont la CAQ semble vouloir s’inspirer.

L’IEDM et M. Chassin analysaient la privatisation essentiellement sous l’angle de l’intérêt des consommateurs. La concurrence exercerait une pression à la baisse sur les prix. De nouveaux modèles apparaîtraient, permettant d’offrir de nouveaux produits et de nouveaux services.

La question est cependant de savoir où se situe l’intérêt de l’État et de la population dont il doit assurer le bien-être. Outre les taxes imposées sur les boissons alcoolisées, la SAQ verse chaque année au gouvernement un dividende de 1 milliard qui sert à financer les services publics. Comment le remplacer ? D’ailleurs, le secteur privé offrirait-il réellement de meilleurs prix ?

Une étude réalisée en 2016 par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) calculait qu’en cas de privatisation, il faudrait tripler la taxe sur les boissons alcoolisées pour compenser la perte du dividende, de sorte que le consommateur pourrait payer plus cher. M. Legault ne s’est-il pas engagé à ce que l’augmentation des taxes, tarifs et permis ne dépasse pas le niveau de l’inflation ?

En Colombie-Britannique, où le commerce de l’alcool a été libéralisé progressivement depuis 2002, l’IRIS avait constaté que les prix dans les magasins privés étaient 9,6 % plus élevés que dans les magasins publics et 6,7 % plus élevés que dans ceux de la SAQ.

Évidemment, il y a toujours moyen de rogner sur la qualité des services publics, mais lesquels ? L’aide à la famille, aux enfants, aux aînés… ?

27 commentaires
  • Patrick Boulanger - Inscrit 2 juin 2018 01 h 51

    Quelle bonheur de vous lire ce matin, M. David! Il ne faut surtout pas laisser la CAQ aller de l'avant avec son idée de mettre fin au monopole de SAQ. Quant au PLQ, toutes les options sont sur la table pour elle dont celui de privatiser cette institution qui profite à l'ensemble des Québécois! J'espère de tout coeur que cela ne passera pas et que les Québécois vont s'y opposer farouchement! D'ailleurs, ceux qui s'y opposent devraient commencer à se préparer dès maintenant, à mon avis. Les « mauvais coups » des gauvernement se font souvent en début de mandat pour qu'on les oublie lors des élections générales suivantes...

    • Patrick Boulanger - Inscrit 2 juin 2018 08 h 44

      Excusez-moi pour les nombreuses fautes : Quel bonheur (et non quelle bonheur); celle (c'est une option et non un option...); gouvernements (et non gauvernement).

    • Michel Blondin - Abonné 3 juin 2018 09 h 29

      PRÉCISION Le premier énoncé est FAUX.

      Il n’y a pas eu de contrat de vente en 1985 du gouvernement Lévesque. C’était un contrat pour dix ans d’exclusivité de service pour un bassin de population de la clientèle de 129 succursales. La SAQ gardait le total contrôle et monopole de distribution des produits et de gestion du contrôle des achats.

      C’est encore le meilleur scénario qui devrait prévaloir pour une vache à lait de l’État EN 2018

      Ce n’est rien de comparable à une vente de toute la SAQ. Ce n’est aucunement la grève du syndicat, mais une décision du nouveau gouvernement libéral qui, par un arrêté en conseil, ne voulait pas laisser à des coopératives d’employés de la SAQ une exclusivité de ventes de succursale. Ce gouvernement a été nébuleux sur ses intentions et a finalement abandonné tout projet de vente de la SAQ.

      On ne pourrait même pas faire la comparaison avec Bell qui a privatisé les installations téléphoniques il y a vingt ans.
      Encore aujourd'hui, le gouvernement ne devrait pas faire de la distribution, mais de la gestion de ce monopole payant.

      À contrario, on connaît la voracité des compagnies pétrolières dans un oligopole de pacotille qui fixe les prix en augmentant leurs marges sur le raffinement du pétrole. et laissent des petites marges aux distributeurs. Je ne vois pas pourquoi quand c’est bon pour pitou ce ne l’est pas pour minou, sous prétexte qu’il est un gouvernement.

      Le monopole doit être payant comme les pétrolières à ses actionnaires. Les dividendes qui reviennent à l’État québécois sont nécessaires. Les comparables dans les provinces et ailleurs à meilleurs coûts des clients sont de la poudre aux yeux. Comme les PPP ce sont des idéologies toxiques qui ne font que faciliter la corruption avec les bons amis. Des chemins de fer à la poudre magique, les bons amis ne cessent de nier et de prétendre que tout est légal et propre.
      Porter n’est pas l'exception, mais la règle dans ce pays corrompu depuis sa fondation.

  • Normand Carrier - Abonné 2 juin 2018 07 h 25

    D'indépendantiste pur et dur a fier Canadian ........

    Monsieur David a bien décrit Francois Legault et le défini très bien dans ses ambitions illimités d'exercer le pouvoir .... Francois Legault est prêt a toutes les compromissions pour être élu et la solidité de ses convictions ne tient qu'a un fil .... A gauche , a droite au milieu , il est prêt a zigzager et accepter tous libéraux qui choisissent son parti compte tenu des sondages actuels ...
    Son parti est un ramassi de candidats hétéroclites dont Youri Chassin qui n'adhère pas a la théorie du bien public dont il se dissocie .... Que va-t-il faire dans cette galère , si ce n'est de privatiser tout ce qui bouge ?
    Beaucoup de travail pour le PQ de J.F. Lisée qui devra le démasquer et le forcer a divulguer tout ce que la CAQ veut privatiser ce qui augure d'une belle campagne électorale cette été .....

  • Françoise Labelle - Abonnée 2 juin 2018 07 h 51

    Et on pourrait ajouter l'exemlpe de l'Alberta

    Le Edmonton Sun titrait, en janvier 2016:
    «Alors que le prix du pétrole albertain vacille, les vins et spiritueux sont les plus élevés au Canada.»

    Et soulignons que Mike Harris, «M.Thatcher», avait refusé de privatiser la LCBO.

  • Jean Lapointe - Abonné 2 juin 2018 08 h 13

    La nationalisation est un choix raisonnable à mon avis.

    «Alors pourquoi le tolérons-nous » ? Sans doute pour les mêmes raisons qui ont amené la CAQ à appuyer la création de la future Société québécoise du cannabis plutôt qu’à en confier la commercialisation à Couche-Tard.» (Michel David)

    Contrairement à ce que pense, paraît-il, monsieur Chassin, il y a beaucoup de Québécois je pense qui trouvent que c'est une bonne chose qu'on fasse appel à un bien commun quand il s'agit pour un gouvernement de prendre des décisions. Le bien commun n'existe pas en lui-même ce sont des humains qui se veulent responsables qui le déterminent. Autrement ce serait sûrement l'anarchie.
    Il est évident qu'il n'est pas indispensable que le commerce des boissons alcoolisées soit nationalisé. C'est un choix qui a été fait et s'il a été fait c'est parce que les décideurs y voyaient des avantages.
    Avant donc de penser privatiser en totalité ou en partie la SAQ, il importe donc à mon avis de se demander quels en sont les avantages et les inconvénients plutôt que de le faire pour des raisons d'ordre idéologique ou parce que ce serait populaire comme mesure.
    Il y en a une de ces raisons dont n'a pas parlé Michel David. C'est qu'à mon avis un gouvernement vraiment responsable se doit de mettre en place des conditions qui favorisent une meilleure santé de toute la population. Cela implique entre autres la modération en matière de consommation de boissons alcooliques. Et qui d'autre de l'Etat pourrait y voir? Ce ne serait sûrement pas des entreprises privées dont le but principal est de faire des profits.
    La SAQ a déjà amené les Québécois à boire du vin plutôt que des boissons fortes comme on les appelle. On ne peut qu'en être reconnaissant. La SAQ pourrait aussi se comporter de telle sorte que les gens soient amenés à réduire davantage leur consommation contrairement à ce qu'elle fait depuis un certain temps avec son malheureux système de points qui est un moyen de faire acheter davantage.La SAQ peut donc avoir un rôle social à jouer.

  • Jean-François Trottier - Abonné 2 juin 2018 08 h 29

    Combien ça paye ?

    Merci, M. David.

    L'alcool est un produit de luxe.

    Donc le "coût par famille"...bof. Le coût par bouteille, bon, d'accord, mais dans les revues spécialisées, au "mieux" les articles pour consommateurs.

    Pour le reste, à peu près aucun Québécois ne manque d'approvisionnement d'alcool dans son environnement immédiat pour... pour quoi au juste ? Assurer sa survie ?
    Reste à savoir où est le bien commun.
    Parce que le luxe n'est pas de mes affaires.

    Si l'on me démontre que le gouvernement ne perdra pas un sou sur dix ans, ou mieux s'il s'en trouve avantagé, alors qu'on privatise si l'on veut. Je me poserai des questions sur le contrôle de la vente eu égard aux mineurs, et c'est tout.

    Mais que la privatisation représente la moindre perte de revenus et je vais hurler. Ce sera la partaite illustration de l'esprit idéologique et borné qu'il faut absolument combattre dans un coin de Terre où il existe encore un certain filet social soutenu par l'État.

    Il estabsolument faux que le consommateur a un quelconque pouvoir sur les compagnies privées, et surtout pas un genre de pouvoir "démocratique". Ça, c'est la boulechite des "wizz kids" de l'université de Chicago, tout comme la pétendue inefficacité de l'État en matière de finances. Le genre de préjugé facile à répandre et difficile à démonter.

    L'État et son profit doivent primer en tout, en autant qu'il sert le bien commun, et tiens ? C'est justement le cas de la SAQ!

    Alors qu'on me prouve que le bien commun sera mieux desservi autrement. Bonne chance!!

    Déjà Legault me fait rager. Il semble qu'il faudra rugir.

    • André Joyal - Abonné 2 juin 2018 16 h 05

      M. Trottier, faites une recherche : Le Devoir 1979. C'était un samedi je crois, notre journal chéri devait être en manque d'articles, car on a publié en une page complète l'article que je lui ai envoyé pour dénoncer la proposition de privatiser la SAQ. Preuve qu'il s'agit d'un vieux débat.
      Si je reprenais mes arguments de l'époque pour les publier à nouveau dans notre journal ,je doute que j'aurais la même chance aujourd'hui. Le Devoir, surtout le samedi, ne manque pas d'articles.

      Pour votre lanterne, je me rappelle avoir fait part de diverses expériences pas trop heureuses vécues dans des «Liquor stores» américains.

      Aujourd'hui, je dirais qu'il m'mporte peut de payer mon beaujolais 2 $ de plus que dans le privé pour auatnt que cette différence soit attribuée à des services publics auxquels je tiens mordicus.