La pièce maîtresse

Armé de sondages qui lui permettaient de faire miroiter un avenir radieux aux candidats qu’il voulait recruter, François Legault a pu réunir une « équipe du changement » qui se comparera avantageusement à celle des autres partis.

Les électeurs qui souhaitent un gouvernement le moindrement de gauche devront évidemment regarder ailleurs, mais ceux dont la priorité est de chasser les libéraux seront d’autant moins hésitants à voter pour la CAQ qu’ils se sentiront rassurés sur sa capacité de gérer les affaires de l’État.

Il a déjà choisi ceux qui occuperont les postes clés dans son éventuel gouvernement : Finances, Éducation, Justice, Conseil du trésor… Il manque cependant la pièce maîtresse du casse-tête : un ministre de la Santé.

Quand la CAQ a annoncé que le neurologue Lionel Carmant défendrait ses couleurs à l’élection du 1er octobre, plusieurs ont conclu à tort que M. Legault avait trouvé son homme. L’objectif en le recrutant était surtout de faire une profession de foi dans le système public, que plusieurs soupçonnaient la CAQ de vouloir privatiser en partie.

Si la compétence médicale de M. Carmant est reconnue de tous, il n’a aucune expérience de gestionnaire, sans parler d’expérience politique, et le réseau de la Santé n’est pas précisément l’endroit pour faire ses classes.


 

Si M. Legault devient premier ministre, il héritera d’une situation plus enviable que n’importe lequel de ses prédécesseurs au cours des dernières décennies. Tous les partis d’opposition ont dénoncé sans relâche les politiques d’austérité du gouvernement Couillard, mais il n’en demeure pas moins que les finances publiques sont dans un excellent état.

Le chef de la CAQ déplore continuellement l’écart de richesse entre le Québec et le reste du Canada, mais l’économie québécoise fait actuellement mieux que celle de la plupart des provinces canadiennes et les perspectives sont encourageantes.

Pour l’avenir prévisible, le futur président du Conseil du trésor aura la partie nettement plus facile que Martin Coiteux, malgré la nouvelle cure d’amaigrissement que la CAQ pourrait faire subir à l’État, et son collègue des Finances aura l’agréable tâche d’annoncer de bonnes nouvelles aux contribuables.

Le parc d’écoles est en mauvais état et le réseau de l’éducation ne s’est pas encore remis des compressions budgétaires de la première moitié de mandat, mais Sébastien Proulx l’a remis sur la bonne voie. Qui plus est, un ministre de l’Éducation caquiste n’aura pas à imposer aux enseignants les mesures controversées que la CAQ envisageait au départ.

C’est pour le ministre de la Santé que le programme de la CAQ sera le plus exigeant, au point de s’apparenter aux douze travaux d’Hercule. Après l’extrême concentration des pouvoirs imposée par Gaétan Barrette, la décentralisation du réseau entraînera un nouveau bouleversement de structures, dont on préfère ne pas parler, mais qui paraît inévitable.

Sans compter le dur affrontement avec les médecins qui s’annonce. M. Legault s’est engagé à couper d’un milliard l’augmentation que le gouvernement Couillard a consentie aux spécialistes. Une opération d’autant plus nécessaire que le cadre financier de la CAQ reposera largement sur la récupération de ce milliard.

Parallèlement, un gouvernement caquiste entend modifier le mode de rémunération des omnipraticiens, auquel aucun de ses prédécesseurs n’a osé s’attaquer depuis la création de l’assurance maladie, il y a plus de quarante ans, tout en les forçant à prévoir des consultations à court terme dans leurs horaires. Sans quoi la promesse de réduire à 90 minutes en moyenne le temps d’attente à l’urgence n’aura pas plus de suite que toutes celles qui ont été faites dans le passé.


 

Cela fait beaucoup pour un néophyte. D’ailleurs, un autre ministre médecin aurait-il la crédibilité requise pour négocier avec ses ex-collègues ? M. Legault n’a pas voulu répondre à cette question, mais le simple fait de la poser a valeur de réponse. La CAQ a encore en réserve une demi-douzaine de circonscriptions « prenables » à l’intention de candidats qui préfèrent attendre avant de se manifester publiquement. Le futur ministre de la Santé serait de ceux-là.

Après avoir misé sur sa renommée, il n’est cependant pas question d’expédier M. Carmant dans un ministère totalement hors de son champ de compétence. Il serait plutôt le membre junior d’un tandem de la santé qui se partagerait le travail.

M. Legault a lui-même fait l’expérience de cette formule. En janvier 2002, Bernard Landry l’avait nommé ministre d’État à la Santé et aux Services sociaux, en lui adjoignant David Levine, jusque-là directeur de l’Hôpital d’Ottawa, à titre de ministre délégué.

En réalité, M. Legault n’avait pas beaucoup aimé cette cohabitation. Il était plutôt soulagé quand M. Levine a dû démissionner six mois plus tard, après avoir été défait à une élection partielle dans Berthier. Peu importe, il lui faut bien terminer son casse-tête.

25 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 31 mai 2018 02 h 29

    Un peu de sérieux SVP

    Michel David écrit : « Tous les partis d’opposition ont dénoncé sans relâche les politiques d’austérité du gouvernement Couillard, mais il n’en demeure pas moins que les finances publiques sont dans un excellent état. »

    Vraiment ?

    En 2014, la croissance du PIB québécois n’a été que de 1,3% au Québec, en comparaison avec 2,5% pour l’ensemble du Canada.

    En 2015, ce fut respectivement 1,1% et 1,2%.

    En 2016, ce fut encore sous la moyenne canadienne, soit 2,2% et 2,6%.

    Mais en 2017, la croissance du Québec fut des poussières au-delà de celle du Canada; 3,1% vs 3,0%.

    Bref, depuis l’accession au pouvoir de Couillard, l’économie québécoise s’est accru _sous_ la moyenne canadienne (7,7% vs 9,3%).

    Au Québec comme ailleurs, le taux de chômage atteint un creux historique en raison du fait que les babyboumeurs prennent leur retraite (leurs emplois deviennent disponibles) et, dans le cas particulier du Québec, parce que PLQ a fait de notre province le paradis du cheap labour.

    Sous le gouvernement péquiste de Bernard Landry, le revenu disponible par personne au Québec était au 4e rang canadien. Sous Jean Charest, il était tombé au 7e vers 2005. Et à la fin de son régime, nous étions tombé au 9e rang.

    Et sous Couillard, on est tombé au 10e et dernier rang. Bref, le paradis canadien du cheap labour.

    En deux mots, la gestion de l’économie québécoise par le Parti libéral a été catastrophique.

    À l’arrivée au pouvoir des libéraux il y a seize ans, le budget du Québec était équilibré, la croissance économique était _supérieure_ à la moyenne canadienne et la balance commerciale du Québec était excédentaire.

    Je comprends que l’analyse économique n’est pas la spécialité du Devoir, mais j’aimerais y trouver des bilans économiques qui se rapproche minimalement de ce qu’on peut anticiper d’un journal sérieux.

    Je publierai dans un message séparé mes références.

    • Serge Pelletier - Abonné 31 mai 2018 09 h 40

      Prfaitement d'accord avec vos écrits, sauf pour la mention des babys boomers, ce qui couvre en occident la priode de 1946 à 1975 (ce qui correspond aux années dites des Trente Glorieuses). La réelle cause de la demande (ouverture) de main-d'oeure est plus l'ouverture tous azimuts des goussets gouvernementaux à l'approche des élections: constructions et agraandissements d'hôpitaux, constructions et agrandissements des édifices gouvernemantaux, constructions et réparations de voiries et ponds, métros et autres transprts en communs, et repiquages d'études pour justifier le tout, etc.
      Il y en a pour tout le monde... Mais à crédit. Cela fait penser au milieu des années 70: Baie James, Olympique, Métro, etc. Les discours policiens et d'entreprises étaient similaires: on a besoin d'un accroissement de l'immigration pour combler les postes vacants, il y a pénurie de main-d'oeuvre, tout le monde part en retraite, etc.

      Puis en début 80 tout le monde dehors, retour à la dure réalité... avec des taux de chômage structurel frisant les 15/16% et d'inemployabilité de 49%... Dettes pharaonniques de tous les gouvernements canadiens...

      Le réveil sera similaire.

    • Jean-François Trottier - Abonné 1 juin 2018 08 h 10

      M. Pelletier,
      L'éclairage au sujet du Québec en particulier diffère largement.

      Hors du fait démographique, le baby-boom est considéré au Québec comme terminé en 1965, à cause de la cassure de la Révolution Tranquille. On ne peut absolument pas confondre les enfants nés en 1945 et ceux nés en 1966 pour causes d'éducation, de communications et aussi de glissement dans les pouvoirs politiques : la toute-puissante Église a sciemment esquissé une éclipse qu'elle espérait, et espère encore(!!), temporaire.
      Cet épisode capital dans notre histoire est trop souvent oublié.

      D'autre part le secteur économique primaire a lui aussi décliné fortement, d'abord au profit du secteur de transformation, dit secondaire, puis des services. L'import-export a pris une expansion énorme partout dans le monde, avec explosion des marchés et bulldozage des frontières.
      Depuis, chaque gouvernement subit le chantage journalier des investisseurs étrangers s'il veut surnager dans la piscine mondiale : faveurs. passe-droits, et bien sûr le devoir de fournir la main-d'oeuvre ad hoc.
      S'iil y a manque de main d'oeuvre c'est d'abord une question de spécialisation. De ce point de vue le Québec n'est pas mal placé du tout, mais pas très bien sur la longitude canadienne.
      Il est vrai que le départ des baby-boomers fait mal, côté gestion entre autres.

      Ce sont les nouveaux marchés, et employeurs, qui demandent une main d'oeuvre spécialisée et... très docile.

      Ceci dit les déficits actuels sont des pinottes par rapport à ceux des années '80.
      Alors quel réveil ?

      Le gros bon sens voudrait que les gouvernements se décident enfin à puiser directement dans les profits selon une participation active dans l'industrie plutôt que via des impôts dont les corporations se moquent ouvertement.
      Il faut relire Keynes à la lumière de l'actualité. Les Trente Glorieuses n'auraient jamais eu lieu sans ses politiques, et elles ont pris fin quand on s'est débarrassé de ses préceptes.
      Honteux.

  • Serge Pelletier - Abonné 31 mai 2018 05 h 04

    Encore et toujours le « jouage » de structures, et la situation ne fait que s’envenimer. Et si le problème était autre. À quand une vraie de vraie mesure contraignante? Il est tout à fait anormal que les étudiants en médecine n’aient qu’environ 300$ de plus en frais de scolarité par session que les étudiants des autres concentrations universitaires. Pire, ce sont les seuls à avoir un emploi quasi assuré au terme de la formation… Sans parler du salaire à l’acte avec un seul payeur, le contribuable. Le tout avec aucune obligation…

    À quand l’obligation à la fin de la formation d’un service minimum de 5 ans dans les régions, ou dans les territoires qui sont laissés à eux-mêmes (style Hochelaga-Maisonneuve)? À quand l’obligation de s’y conformer sans cela pas de diplôme, car incorporation de cette période aux différents cursus universitaires en médecine – avec bien entendu l’obligation de cette période de travail avant l’autorisation de poursuivre dans une spécialisation…

    L’un des problèmes porte sur la féminisation de la médecine… Pourquoi travailler 5 jours pour 450,000$ alors que trois jours de travail donne dans les 250,000$... Ce qui laisse amplement de temps pour s’occuper des enfants… Et comme ils se marient généralement entre eux… L’un paie l’hypothèque de la grosse maison et l’autre le « screening » pour les sorties, voyages, etc.

    Actuellement, les médecins sont comme des petits enfants à qui diraient les parents « si tu ne manges pas ton souper, tu n’auras pas de dessert »… Et comme les petits enfants rechignent… Papa et maman diraient « Ok debord, v’là ton dessert »… Après les parents se questionnent sur les raisons qui font que les petits enfants ne mangent pas le souper…

    • Marguerite Paradis - Abonnée 31 mai 2018 11 h 57

      Monsieur Pelletier, comme vous le savez au Québec, on préfère « la culture de la maladie » plutôt que la santé.

      Si toute notre $ était mis pour l'application des déterminants sociaux du bien-être (logement, environnement, alimentation, revenu, etc.), nous serions moins malades.

  • Michel Lebel - Abonné 31 mai 2018 06 h 25

    Quel intérêt?


    Je ne vois guère d'intérêt dans cette chronique sur un cabinet hypothétique de François Legault. Comme si la CAQ formerait nécessairement le nouveau gouvernement! Que les dieux nous en préservent!

    M.L.

    • Patrick Boulanger - Abonné 31 mai 2018 08 h 45

      Sans avoir lu les programmes de la CAQ et du PLQ, j'ai l'impression que ces deux formations se ressemblent beaucoup. Sachant que vous êtes libéral, je me pose la question suivante : pourquoi les dieux devraient nous garder loin de cette formation et non celle de M. Couillard?

    • Michel Lebel - Abonné 31 mai 2018 12 h 45

      @ Patrick Boulonger.

      Philippe Couillard a l'étoffe d'un premier ministre, pas François Legault. C'est aussi simple et important que cela. Je choisis donc les libéraux, avec une équipe renouvelée et solide.

      M.L.

    • Patrick Boulanger - Abonné 31 mai 2018 13 h 16

      @ M. Lebel

      Merci!

    • André Joyal - Abonné 31 mai 2018 22 h 02

      «Je choisis donc les libéraux, avec une équipe renouvelée et solide.»
      Qu'est-ce qui vous fait croire, M.Lebel, que cette nouvelle équipe sera solide
      et ne fera pas comme celle actuellement au pouvoir : continuer à démenteler les conquêtes apportées par la Révolution tranquile?

  • Marguerite Paradis - Abonnée 31 mai 2018 06 h 56

    PIÈCE MAÎTRESSE : INTELLIGENCE COLLECTIVE

    Je trouve dommages monsieur David que vous mainteniez « des structures » aussi archaïques avec des 'tits chefs ou des 'tites cheffes plutôt que de promouvoir une réelle collaboration pour l'émergence de l'intelligence collective.

    • Serge Pelletier - Abonné 31 mai 2018 09 h 10

      Laissez faire l'intelligence collective... Elle est façonnée par les faiseurs d'opimion... Et ce n'est pas drôle pantoute. Quand aux p'tits, moyens, grands, et grands grands chefs et chefs des chefs, vous avez parfaitement raison. Le Québec a copié en pire le système français qui avait lui-même copié en pire le système de l'empire des Ming...

      La différence marquante est qu'ici dans ce merveilleux système des chefs et sous-chefs plus personne n'est responsable de rien, absolument rien, RIEN PANTOUTE DE PANTOUTE. Dans le système français pour les fautifs, c'est la garde à vue, et possiblement l'emprisonnement; dans l'empire des Ming c'était la décoltation. Ici, c'est la promotion et au pire la tablette une couple de mois...

      Tenez un exemple parmi tant d'autres: voici quelques années une douzaine de morts dans un centre hospitalier... Cause coupures budgétaires - application particulière aux préposés à l'entretien. Les journaux nationaux (La Presse, Le Devoir, Le Journal de Montréal) nous apprenaient que le directeur général du centre avait été blâmé... et que sa punition avait été le tranfert comme directeur général adjoint dans un centre hospitalier de Laval... Avec salaire et avantages conservés il va de soit... Ces deux adjoints ont subits le même sort... Maintenant ces chers hommes sont soit de nouveau directeur général pour le premier et les deux autres ont depuis été promus à directeur général. Avec des "punitions" de ce type, le système des chefs et petits grands chefs en devenir à de l'avenir.

    • Marguerite Paradis - Abonnée 31 mai 2018 13 h 49

      On me traite encore d' «idéaliste», pour moi, c'est un merveilleux compliment. J'image mieux cela que «déficit cognitif» ;)

      Vous avez totalement raison monsieur Pelletier, à quand l'impitabilité à tous les niveaux de la chaîne alimentaire, dit l'organigramme adimistratif?