Le pillage de la gauche

Plus que 125 jours avant un rendez-vous « historique », la première élection à date fixe et, surtout, la première en plus de 50 ans à tourner le dos au combat fédéralistes-souverainistes. On parle de cette élection comme d’une confrontation gauche-droite, ce qui n’a pas été vu au Québec depuis la décapitation de l’Union nationale en 1960. Seulement, vous l’aurez remarqué, ladite droite fout le camp depuis quelques semaines. Les transformations survenues au sein des trois principaux partis indiquent un vaste assainissement à gauche.

Avec ses candidatures à plus de 50 % féminines, sa célébration des CPE, des maternelles 4 ans, sans parler de son intention quasi marxiste d’imposer aux médecins des « honoraires fixes », la CAQ ne penche décidément plus à droite. Elle épouse, roulement de tambour et vrombissement d’autobus de campagne à l’appui… passionnément le centre.

Après une autre recrue surprise, Marwah Rizqy, la fiscaliste connue pour ses dénonciations des paradis fiscaux, le PLQ, lui, continue sa transformation « progressiste ». L’arrivée d’Alexandre Taillefer, son rêve de devenir premier ministre surtout, laisse entendre une stratégie de revenir au Parti libéral des grands jours. C’est-à-dire de reprendre le terrain centre gauche, plus branché et plus cool intellectuellement, qu’occupait jusqu’à récemment le Parti québécois.

Ah, mais le parti de René Lévesque et, aujourd’hui, de Véronique Hivon n’a pas dit son dernier mot. Nostalgique de la belle époque, lui aussi, il met le paquet pour reconquérir ses lettres de noblesse sociales-démocrates. Gratuité scolaire, retour au tarif unique des CPE, politique antipétrole, bonification de la loi 101… un programme dont pourrait se vanter Québec solidaire.

Pour résumer, le Québec compte aujourd’hui un parti nouvellement au centre, un parti traditionnellement au centre, mais penchant de plus en plus à gauche, un parti revenu au centre gauche et un parti depuis toujours à gauche. Bye, bye austérité budgétaire, carte identitaire, menace immigrante, signes religieux. Avec ce nouveau positionnement, tout ce qui risque de polariser l’électorat, de faire grincer des dents disparaît comme par magie. Les Québécois n’aiment pas la chicane, c’est bien connu, et les partis en prennent bonne note. La prochaine élection s’annonce celle des bonnes oeuvres et de l’amour infini.

Ce qu’il y a de réconfortant dans ce soudain repositionnement, c’est l’aveu (tacite) que la bonne mesure et les bonnes idées sont davantage à gauche qu’à droite. Les élections « se gagnent au centre », dit la sagesse populaire, mais au Canada comme au Québec, un petit penchant à gauche n’est pas de refus. Pensons à Justin Trudeau en 2015. Pensons à l’Ontario fort probablement sur le point d’élire les néodémocrates plutôt que les conservateurs. Pensons au grand balayage à gauche auquel nous assistons au Québec aujourd’hui.

Ce qu’il y a de déplorable, par contre, dans ce grand mambo électoral, c’est le pillage de la véritable gauche. Celle qui n’a pas bronché, celle qui reste fidèle à ses principes indépendamment des sondages et des insultes sur Twitter, celle qui ne sait supposément pas compter, mais qui a néanmoins fourni, avec les années, les meilleures idées pour ce qui est du développement humain : assurance maladie, éducation pour tous, respect de l’environnement, fin des iniquités financières.

Il y a pour moi quelque chose de mystérieux, troublant même, du fait qu’on n’hésite pas à piquer les idées de la gauche tout en vouant ses légionnaires au mépris et au ridicule. Tenez, Amir Khadir. Depuis que l’élu solidaire a annoncé sa retraite, tous le portent aux nues, saluant son éloquence et son intégrité. On n’a d’yeux que pour le fond de l’homme, alors qu’avant, on ne s’arrêtait qu’à la forme. La mèche courte, le soulier lancé, le ton indigné. L’idée que le député de Mercier n’était pas « raisonnable », le jugement qui pend comme une épée de Damoclès sur l’ensemble de la gauche depuis 40 ans lui collait à la peau.

Il y a là une profonde injustice ou, en tout cas, une confusion intellectuelle. Bien qu’on puisse croire ceux qui carburent « au gros bon sens » plutôt qu’aux idées mûrement réfléchies, les vrais « pelleteux de nuages », on s’apprête au Québec à élire un parti sans grande vision ni projets particuliers, sans grand changement non plus, vu le réalignement de dernière heure, mais qui, malgré tous les efforts du PQ et PLQ à cet égard, ne fait tout simplement pas peur.

Mystère et boule de gomme.

42 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 30 mai 2018 00 h 50

    L'opportunisme crasse de la droite!

    Vous avez tout à fait raison, madame Pelletier, les bonnes idées sont toujours à gauche. Mais il faut faire attention, les néolibéraux ne se gênent pas de faire la campagne à gauche, mais une fois élu, ils gouvernent de droite.

    • Jean Richard - Abonné 30 mai 2018 10 h 12

      Faire la campagne à gauche pour ensuite gouverner à droite ?
      C'est souvent ce qui arrive. C'est qu'en campagne électorale, on vous vend une façade. Or une façade n'est pas garante de la qualité de l'édifice.
      On ne peut à la fois promettre davantage de services publics et des baisses de taxes et d'impôts. Quiconque a compris ses mathématiques du primaire sait ça. Mais la CAQ mise sur la naïveté des gens pour leur faire avaler l'incohérence de son discours électoral.

  • Jean-Yves Bigras - Abonné 30 mai 2018 05 h 58

    Pillage de la gauche

    Et tous ces gens sans grande vision qui se sont succédés à la tête de nos différents gouvernements ont quand même réussi à bâtir un “des plus meilleurs pays du monde”, quoi que vous en disiez.

  • Denis Grenier - Abonné 30 mai 2018 06 h 47

    Un de ces parti a inscrit avec le concours de ses nombreux déléguéEs des propositions adoptées dans son programme dès septembre 2017. Une commission politique du parti a par la suite mis de l'ordre dans la syntaxe, l'orthographe et la révision politique en vue de la publication en novembre 2017. La plateforme électorale maintenant dévoilé est le fruit de ce processus. Le résultat est-il sincère ou purement stratégique ? Certes, en tant que militant le chef et les députéEs ont eu en septembre une influence sur l'adoption de quelques propositions selon leur compétence. La position de ce parti sur l'immigration a été salué par les commentatrices et commentateurs.

  • Anne Arseneau - Abonné 30 mai 2018 06 h 56

    Quand «la véritable gauche», le centre et une certaine droite acceptent de travailler, ensemble, au sein d'un même parti

    Juste préciser que, contrairement aux «pilleurs» et électoralistes libéraux et caquistes, la plate forme du PQ est issue de son programme, lequel a été élaboré, débattu et voté par des membres - tous ses 80 000 membres y ont été invités - d'abord dans chacune des 125 circonscriptions, puis dans des instances nationales.

    Un long et extraordinaire travail d'équipe ! :-)

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 30 mai 2018 12 h 34

      JFL joue pour gagner; il a de grandes qualités, ainsi que madame Hivon.

  • Hélène Gervais - Abonnée 30 mai 2018 07 h 27

    Il y a une petite erreur concernant l'Union Nationale

    elle a été décapitée non pas en 1960 mais le 19 juin 1989

    • Micheline Gagnon - Abonnée 30 mai 2018 11 h 02

      Ce parti n'a pas été élu suite à l'élection du parti libéral en 1960, j'imagin que c'est ce qu'on voulait dire.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 30 mai 2018 12 h 12

      L'Union Nationale de Daniel Johnson n'avait plus grand chose à voir avec celle de Duplessis.