1995

Sur le quai du métro, une publicité au profit de l’humoriste Sugar Sammy. On y lit que ceux qui s’attendent à pouvoir acheter une captation de son spectacle gravée sur un disque numérique sont dépassés, que se sont des arriérés, bloqués à une année déterminée : 1995.

Évidemment, la frontière des temps anciens n’est pas fixée par hasard à cette année-là. De cette année référendaire, on voudrait sans cesse faire croire aujourd’hui qu’il s’agit de l’ère glaciaire.

Pour être bien de son temps, suffit-il d’apprécier la rapidité des téléchargements ? C’est un rêve coutumier, bien souvent projeté, que de croire la valeur des idées réductibles à leurs seules applications. Cette tautologie qui consiste à n’envisager la technique que pour la technique nous a ainsi donné des passionnés de chaînes hi-fi plutôt que des mélomanes. Par ce même effet domino qu’adorent les dominants, il faudrait désormais croire que les temps ont changé dès lors qu’on présente les vieilles idées maquillées aux couleurs du présent. À cet égard, la ligne qui sépare un Sugar Sammy d’un Jacques Godbout est plus mince qu’il n’y paraît.

Dans De l’avantage d’être né, les mémoires qu’il vient de faire paraître, Godbout ne témoigne pas de son époque et de choses qui le dépassent, comme tentait par exemple de le faire une Simone de Beauvoir dont l’autobiographie est rééditée ces jours-ci dans la Pléiade. Il parle au contraire toujours de lui, à toute force, dans l’enflure permanente d’un « moi » qui écrase le passé comme le présent.

Dans ses mémoires, le réalisateur d’IXE-13 fait état d’une rencontre qu’il eut un jour de 1983 avec le critique Jean Éthier-Blais et le poète Gaston Miron. Très différents l’un de l’autre, les deux hommes souhaitaient, dit-il, qu’un prochain référendum soit réservé aux seuls natifs du Québec, ce qui aurait exclu, pour ne nommer qu’eux, l’épouse de Jacques Godbout, née en Haïti, et son fils aîné, né en Éthiopie.

En d’autres termes, ce poète de l’universel qu’est Miron aurait fait en privé cette fois-là une déclaration aux visées nationales étroites, anticipant celle qu’un Jacques Parizeau éméché fit en public au soir du 30 octobre 1995.

Voilà une affirmation grave. Miron a-t-il vraiment dit cela, et devant Godbout de surcroît ?

En 1995, en tout cas, jamais je n’ai entendu Miron affirmer une chose pareille. Mes journées, je les passais alors avec lui à discuter, dans un travail commun voué à l’édition. Nos échanges se poursuivaient souvent en soirée, à l’occasion de manifestations politiques et culturelles. Eût-il défendu pareille vision outrancière du monde que nous nous serions vite brouillés. Et cela n’est jamais arrivé.

J’ai en revanche entendu Miron plus d’une fois dire qu’il était sage de se méfier quelque peu de Jacques Godbout. L’homme, disait-il, était agile comme un chat dans tous les théâtres, porté à tenir le rôle le plus en vue, qu’importe d’ailleurs le texte de la pièce pour autant que rien ne lui échappe pour réussir sa cour. Dans ce livre qui vient paraître, Godbout semble en tout cas s’applaudir en sourdine à chaque page.

Peut-être Godbout s’est-il tout bonnement trompé, confondant les positions de ce hibou d’Éthier-Blais, admirateur de penseurs étroits tels Maurras et Groulx, avec les idées d’un poète humaniste pétri de socialisme. L’obscurité de l’un, par un effet rétrospectif sur l’autre, a peut-être recouvert ses souvenirs d’un voile. En ouverture de son livre, Godbout écrit en tout cas ceci pour se dédouaner d’avance d’une erreur du genre : « l’ouvrage peut contenir des inexactitudes ; les souvenirs s’emmêlent parfois ». La mémoire est bien une faculté qui oublie. Reste que l’écrivain, lui, a toujours la faculté de créer à son profit ce qu’il voudra que l’on n’oublie pas…

Dans son journal, publié sous le titre de L’écrivain de province en 1991, Jacques Godbout écrivait ceci : « J’ai promis un texte sur les origines. C’est autant plus ridicule que je n’ai pas de mémoire. J’invente tout. Tant pis pour la réalité. Inventons ! » Cette manière de faire expliquerait peut-être qu’il puisse évoquer, dans De l’avantage d’être né, un échange avec André Malraux daté de 1979 alors que l’écrivain était déjà mort depuis trois ans. Cela expliquerait encore de le voir mêler Pierre Falardeau à une émission de Bernard Pivot datée de 1981 alors qu’il n’y apparaîtra qu’après le référendum de 1995. En cette année charnière, Jacques Godbout avait la tête ailleurs, il est vrai, tout affairé à acheter, comme il l’explique dans son livre, un appartement à Paris. Était-il occupé par d’aussi grands desseins lors du référendum de 1980 ? De cette année-là, en tout cas, il ne dit mot dans ses mémoires. Mais il nous offre en revanche le récit de la soirée électorale de 1973 passée à Westmount chez Paul Desmarais, de Power Corporation.

Les couteaux se sont parfois abattus sur Jacques Godbout. Sur le plateau de Bernard Pivot, il s’était par exemple fait taper sur le nez tant par Falardeau que par Lise Bissonnette. Dans ses mémoires, Godbout rappelle par ailleurs que Jacques Ferron et lui n’avaient cessé de se « disputer publiquement ». Mais c’est peut-être Pierre Foglia qui, dans La Presse datée du 11 décembre 1995, souffla avec la plus grande économie de mot ce pape autoproclamé. Permettez, par délicatesse, que nous ne le citions pas. De toute façon, la critique n’a jamais empêché Jacques Godbout de dire tout le bien qu’il pensait de lui-même.

14 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 28 mai 2018 06 h 56

    Voici les extraits vers Bouillon de culture avec Falardeau, Godbout et Bissonnette

    https://www.youtube.com/watch?v=D5oLQ4VvzEk

    https://www.youtube.com/watch?v=kHPoXoXoOhM

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 28 mai 2018 11 h 30

      J'ajouterais: https://www.youtube.com/watch?v=2kUUUXWkt1g
      Le testament de Falardeau...

    • André Joyal - Abonné 28 mai 2018 11 h 32

      Mille mercis M. Lacoursière de m'avoir rafraichi la mémoire par ce lien avec cette émission que j'ai vue en direct.

      Maintenant, j'aimerais bien que quelqu'un en fasse autant avec cette chronique de Fogia que j'ai sûrement lue.
      Une recherche avec Google ne m'y a pas conduit.

      Ayant déjà croisé notre infatué écrivain, je ne suis pas étonné qu'il ait levé le nez sur l'oeuvre de Falardeau.
      Inutile de s'interroger sur lequel des deux l'histoire retiendra.

    • Claude Bariteau - Abonné 28 mai 2018 17 h 07

      M. Joyal, voilà la section, la dernière, du texte de Fogia du lundi 11 décembre 1995 dans le Cahier A.

      Cela me fait penser, je ne sais pas pourquoi,
      qu'au Salon du livre, je suis tombé sur Pierre Falar-
      deau en grande conversation avec Jacques God-
      bout.
      )'ai été tellement surpris de voir ces deux-là en-
      semble ... (e ne me serais pas permis avec quel-
      qu'un d'autre, mais m'autorisant d'un certain cou-
      sinage avec Falardeau ( par la cuisse gauche ), je
      suis allé le voir, après. Il a d'abord cru que je vou-
      lais lui reprocher de m'avoir traité de fou du roi
      dans son livre
      — Mais non. Je n'en suis pas fâche. C'est dit
      avec un sympathique naturel et puis c'est vrai, je
      suis le fou du roi. Ce n'est pas pour ça. C'est parce
      que je te voyais parler avec Godbout, tout à l'heu-
      re.
      Tu fais ce que tu veux, bien sur. La liberté qui
      n'est pas une marque de yogourt n'est pas non plus
      une maison d'édition, mais juste par curiosité, par-
      ce que je te sais prompt à sauter sur tout ce qui pu-
      tasse, le sais-tu que Godbout est une pute ?
      — Ouais, mais c'est pas clair, m'a repondu Falar-
      deau. Ajoutant aussitôt : « le me fais toujours avoir
      par son intelligence. »
      Tu vois Falardeau. on se fait toujours avoir par
      ce qu'on voudrait avoir.
      Moi c'est un peu de confort.

  • Mathieu Bouchard - Inscrit 28 mai 2018 08 h 58

    DVD

    Godbout n'ayant pas le monopole des anachronismes, au référendum de 1995, les DVD dont parle Sugar Sammy n'existaient pas encore, les compagnies productrices de DVD n'avaient même pas fini de s'entendre sur ce qu'allait être un DVD.

  • Gilles Delisle - Abonné 28 mai 2018 10 h 04

    Intéressant, M. Nadeau!

    Je n'en étais pas sûr, mais j'avais des doutes sur M. Godbout! Serait-il un fumiste? Votre article et les liens de M. Lacoursière sur une émission de Bernard Pivot, le laissent croire. Tant qu'à Sammy le Sucré, il continue de cracher son venin sur les Québécois et le Québec à chaque fois qu'il ouvre la bouche!

    • Pierre R. Gascon - Abonné 28 mai 2018 13 h 44

      ... le Sucré est un sans-gêne qui agit à sa guise où qu'il soit; il parle mal, et sa façon de se moquer c'est de la sous-culture.

      Lorsqu'Il présente sa prestation dans une salle publique subventionnée vouée à la culture, je suis d'avis à l'effet que les points de vue différents ne devraient jamais être une occasion d'étouffer la liberté d'expression ... et, je me permets de lui rappeler qu'il n'existe pas de droit d'offenser.

      Conséquemment, si le liberté d'expression est un droit humain fondamental qu'il faut toujours soutenir et protéger, elle implique cependant l'obligation de dire de manière responsable ce que l'on pense en vue du bien commun.

      Soyons francs, la liberté d'expression constitue un droit et même, dans certains cas, un devoir, mais qui, dans le même temps, a des limites et ne peut arrivée à froisser. Alors, le liberté d'expression donc tenir compte de la réalité humaine et se doit d'être prudente. Essentiellement, chacun, chacune avons l'obligation de parler ouvertement, d'avoir cette liberté, mais sans offenser.

      Dorénavant, en négociant un contrat avec le Sucré, une salle publique subventionnée doit prendre en considération le fait que les personnes sont plus importantes que leurs convictions ou leurs croyances et qu’elles ont un droit inné à être respectées, simplement parce qu’elles sont des êtres humains,

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 mai 2018 20 h 22

      Voici le texte :

      '' Cela me fait penser, je ne sais pas pourquoi, qu'au Salon du livre, je suis tombé sur Pierre Falardeau en grande conversation avec Jacques Godbout.

      J'ai été tellement surpris de voir ces deux-là ensemble... Je ne me serais pas permis avec quelqu'un d'autre, mais m'autorisant d'un certain cousinage avec Falardeau (par la cuisse gauche), je suis allé le voir, après. Il a d'abord cru que je voulais lui reprocher de m'avoir traité de fou du roi dans son livre.

      – Mais non. Je n'en suis pas fâché. C'est dit avec un sympathique naturel et puis c'est vrai, je suis le fou du roi. Ce n'est pas pour ça. C'est parce que je te voyais parler avec Godbout, tout à l'heure. Tu fais ce que tu veux, bien sûr. La liberté qui n'est pas une marque de yogourt n'est pas non plus une maison d'édition, mais juste par curiosité, parce que je te sais prompt à sauter sur tout ce qui putasse, le sais-tu que Godbout est une pute ?

      – Ouais, mais c'est pas clair, m'a répondu Falardeau. Ajoutant aussitôt : « Je me fais toujours avoir par son intelligence. »

      Tu vois Falardeau, on se fait toujours avoir par ce qu'on voudrait avoir.

      Moi c'est un peu de confort. ''

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 mai 2018 07 h 53

      Des plans pour que Godbout annule son abonnement au «Devoir».

  • Denis Paquette - Abonné 28 mai 2018 19 h 39

    voila la question que serait le monde sans les avares et les orgueuilleux

    vouloir etre bien vue meme si la posture est ambigue n'est ce pas la posture habituelle de ces gens souffrant d'être des gens communs, n'avons nous pas appris jeune que l'orgueuil était une faute importante, que serait le monde sans les avares et les orgueilleux