La liste des «faut que»

La liste des «faut que» est assortie d’une quête de perfection, de performance, d’un sentiment de culpabilité, de tâches banales ou herculéennes pas toujours bonnes pour Instagram.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoirt La liste des «faut que» est assortie d’une quête de perfection, de performance, d’un sentiment de culpabilité, de tâches banales ou herculéennes pas toujours bonnes pour Instagram.

D’abord, il y a eu cette enseignante/mère de famille morte de fatigue qui a attiré mon attention. RIP d’épuisement et décrite comme « dévouée et perfectionniste ». Puis la une du magazine L’actualité du mois de mai sur le burn-out parental qui nous montrait une mère vêtue de mou, exténuée, avec deux enfants en bas âge à ses pieds. Ce sont surtout les femmes qui tombent au combat. J’ai tout de suite songé à deux de mes arrière-grands-mères qui ont accouché respectivement de 12 et 15 enfants, mais travaillaient à la maison et ne passaient pas leur existence à comparer leur dernière fournée de biscuits à l’avoine sur Instagram.

Pas que j’idéalise cette époque où elles n’avaient même pas le droit de vote. Elles mouraient avant la ménopause et sans pédicure, sans avoir consulté d’experts en éducation pour leur dire comment, quoi faire et à quelle heure. La religion leur tenait lieu de coach de vie, le chapelet de méditation, et la pression sociale faisait le reste.

Aujourd’hui, la liste des « faut que » est assortie d’une quête de perfection, de performance, du FOMO (fear of missing out), d’un sentiment de culpabilité et de tâches banales ou herculéennes, jamais totalement accomplies, toujours à recommencer. Nos enfants, notre couple, notre job, notre épanouissement personnel, notre intérieur et notre extérieur, nos réalisations, nos fiertés du jour et nos réseaux, notre désir de plaire.

 

Sourire, liker en masse, être fine, plus que ça, écouter, ne pas oublier les dix fruits et légumes par jour, faudrait bien faire pousser un jardin cette année (locavore), je l’ai mise où, la maudite mère kumbucha (lactofermentation maison), je n’ai pas dépassé le cap de deux épisodes de The Handmaid’s Tale, cette histoire d’horreur de la maternité politisée, je vais lire le livre, promis, mais quand ? Comment elles font, les autres ?

Chassez le ressentiment. Bannissez les “ il faut ”. Ne vous sentez pas obligé de faire quoi que ce soit.

Le nouveau normal

Cette semaine, mon rural de mec qui va au dépanneur en pyjama m’a parlé des gens « normaux » qui prennent le métro le matin, font du 9 à 5, ont deux semaines de vacances (bientôt trois, on se plaint de quoi ?). Je lui ai répondu que je n’étais pas normale, n’y ai jamais aspiré et que je ne connais pas de gens normaux. Juste des filles au bout du rouleau, surtout des mères courage découragées qui se couchent tout habillées pour gagner 10 minutes le matin. D’après un récent sondage Léger, 55 % des parents québécois seraient prêts à changer d’emploi contre une meilleure conciliation travail-famille. Voilà pour la norme.

Le nouveau normal, je le cherche. Je vois des millénariaux préférer travailler dans des espaces collectifs, réinventer la mobilité dans des cafés ; l’horizon est aux cônes orange et au télétravail. L’avenir appartient peut-être aussi à des Bianca Longpré, ces papesses de la maternité F off.

J’ai feuilleté son livre Mère ordinaire à l’épicerie et j’ai aperçu son magazine où elle tient un verre de vin aussi large que son sourire avec un de ses trois enfants qui joue dans ses cheveux. Il semble que la maternité dévoyée ait besoin de beaucoup d’alcool (d’antidépresseurs) et de café pour s’assumer. On ne réinvente rien. Ça, c’est avant ton premier cancer. Après, tu te recycles dans les jus verts ou tu cultives ton microbiote sur ton microbalcon.

Récemment, j’ai replongé à pieds joints dans un livre que j’avais abandonné l’année dernière. Ça me semblait un brin flyé. Et puis, non. On en prend et on en laisse. Juste le titre, c’est déjà très ambitieux : L’art d’être libre dans un monde absurde. C’est écrit par un journaliste britannique anarchiste qui a longtemps chroniqué sur la décroissance et la pensée punk dans The Guardian, de 2003 à 2016.

Le livre de Tom Hodgkinson a été traduit l’année dernière en français, mais son best-seller date de 2006. Tom a déjà eu le temps de changer de vie depuis. Il en appelle toujours à une saine distance entre nous et la société capitaliste, de surconsommation, nommez ça comme vous voulez. Disons un McSween pop-psycho qui serait mentor dans l’émission Les fermiers en fredonnant Aujourd’hui peut-être de Fernand Sardou.

Je crois que cette société gaspille les gens, les consume, les consomme et les jette après quand elle n’en a plus besoin

Couper le pusher

Pour retrouver des vies créatives, l’ami Tom nous incite à devenir des travailleurs autonomes, à déménager à la campagne avec notre gang d’amis et à faire pousser notre jardin (notre cannabis quand ce sera légal), à nous procurer un ukulélé, à vivre plus simplement et à nous contenter du minimum. Histoire de diminuer la pression dans la cocotte-minute, il suggère d’annuler nos prélèvements automatiques et nos cartes de crédit, de couper la télé (j’ai fait ça en début d’année, c’est libérateur et ça allège le montant que j’allonge mensuellement à mon ami PKP). Et puis de trouver notre talent plutôt que de faire « carrière » : « La carrière n’est qu’un esclavage chic, une attente institutionnalisée, un paradis reporté. »

Il nous incite à travailler quelques heures par jour, tout juste ce qu’il faut pour assurer nos besoins de base dans une sobriété heureuse chère à l’écologiste Pierre Rabhi, qui signe la préface. Tom est parti vivre dans le Somerset avec sa petite famille durant une douzaine d’années. Très épris de l’époque médiévale, « anticapitaliste par essence », il s’appuie sur cette période moins productiviste pour décrire le modèle des guildes et des cercles vertueux sans concurrence.

Et la meilleure, pour une perfectionniste, il conseille de s’éclairer à la chandelle pour ne pas voir les défauts (ménage ou rides, même combat). Des plans pour foutre le feu. Moi, ça va, j’ai donné. J’ai plein d’amis pompiers maintenant (allo Dave !).

L’anar-punk n’a pas tort, s’affranchir est un job de longue haleine qui exige un puissant imaginaire et une solide personnalité. Turbiner au ralenti n’est pas donné à tous, apprivoiser l’ennui sans culpabilité non plus.

Il nous invite à laisser tomber la montre et à retrouver le goût de l’instant : « La drogue étire le temps : aucun consommateur d’héroïne n’est ponctuel. » Il ne recommande pas de sortir la seringue pour autant, mais plutôt de couper avec le temps commercial. C’est l’idée. Et au final, on se demande qui est le drogué dans l’histoire, le ponctuel ou le punk.

Philo pour les nuls

Passer une heure en compagnie du philosophe Alain Deneault, ce n’est jamais perdre son temps. On l’écoute sans se lasser sur les paradis fiscaux et notre paradis terrestre en perdition. Cet intellectuel hors norme qui a pris la bête par les cornes de toutes les manières est l’un de ceux qui osent prononcer le nom de Voldemort, le capitalisme. Il l’a payé cher et il persévère.

« Y’a un désespoir du capital pour maintenir son régime. Le capitalisme ne va pas disparaître, mais se contracter au profit d’une poignée de privilégiés. Et pour ceux que nous désignons “la classe moyenne”, ce sera fini. Il faudra repenser les choses. Là où je serais optimiste, disons enjoué, c’est que dans cette idée d’effritement rapide d’un système dysfonctionnel qui est le capitalisme, il y aura une chance de générer autre chose, à d’autres échelles. »

On peut l’entendre ici, interviewé cette semaine par Marie-Louise Arsenault à l’émission Plus on est de fous, plus on lit. Un régal pour l’oreille et le cerveau.

Dégusté l’essai de Kimberly Harrington dans The New Yorker : « I am the one woman who has it all. » De toute beauté. Sur la maternité, le no-win permanent de l’irréconciliation travail-famille, la moralité flexible et l’immaturité rigide. J’aime beaucoup cette phrase : « J’ai des enfants qui me forcent à tout faire dans ma vie avec une plus grande efficacité et l’hypothèse professionnelle que je suis moins efficace depuis que j’ai des enfants. » Tiré du recueil d’essais sur la maternité Amateur Hour : Motherhood in Essays and Swear Words. Ça décharge le mental. Et nous met une certaine forme d’injustice biologique et sociale en pleine face.

Savouré ce texte de Tom Hodgkinson publié en 2013, qui explique pourquoi il retournait vivre à Londres après 12 ans au vert. C’est honnête et cela nous montre les deux côtés de la médaille après l’enchantement rural. Au-delà du besoin de gagner sa vie, bien sûr, il y a… l’ennui qui finit par nous rattraper. 

Reçu cette vidéo de Fernand Sardou, le père de Michel. C’est d’une autre époque, mais ça vaut le coup, histoire de bien enligner la saison des terrasses et du farniente avec « l’assengnn ».

Visionné cette courte entrevue avec l’écophilosophe français Pierre Rabhi. À la question « Quelle planète va-t-on laisser à nos enfants ? », il répond : « Si ça continue comme ça, y’aura pas d’enfants ! » Deux minutes de gros bon sens et de retour à la mère Nature. 

7 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 25 mai 2018 06 h 32

    Vous connaissez certes ces oiseaux d'Afrique du sud...

    ...que sont les inséparables ? Dans votre autre très belle, intéressante et nourrissante chronique madame Blanchette, j'y ai revu ( figuré ) ces deux oiseaux. Un qui est identifié et l'autre qui ne l'est pas. Le 1 er identifié : « Faut que...» alors que le 2e s'appelle « Je n'ai pas le choix ».
    Oui, « Faut que » et « Je n'ai pas ( au présent, au passé ou même au futur ) le choix » Mettez les deux ensemble et je courbe le dos, prisonnier je deviens. « Faut que » serait-il ennemi du grand cadeau qu'est celui de la liberté ? Quel carcan que celui de se sentir obligé ! Suis-je obligé d'aimer, d'haïr, d'être indifférent, d'être généreux ou égoïste, de sourire ou d'avoir « l'air bête » ? Plus encore :suis-je obligé de vivre ? Il est lourd, pesant le « Il faut ». Pire encore lorsqu'il devient accablant, étouffant, oppressant voire même indigeste.Et si sous le « Il faut » se cachait ce viscéral besoin d'être aimé, d'être reconnu, d'être valorisé, de se sentir quelqu'une ou quelqu'un ? Comment conclure ?
    Il en coûte parfois très cher d'être adepte du « Il faut » et des silences et des non-dits qui y sont sous-jacents, sous-entendus.
    Merci aussi madame Blanchette pour avoir cité monsieur Hodgkinson.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Christian Montmarquette - Abonné 25 mai 2018 06 h 46

    Capitalisme et hypertrophie du Surmoi

    Le système productiviste capitaliste s'applique à développer, et ce, dès le plus jeune âge, des Surmoi hypertrophiés subordonnés à la valeur absolue de l'emploi avec ces deux principes religieux de bâton et de carotte ou de ciel et d'enfer :

    1) La plus grande des vertus : Le travail

    2) Le pire des péché : La paresse (mère de tous les vices).

    Et pendant que les travailleurs culpabilisent sur leur manque de productivité, les patrons se la coulent douce sur leurs yachts dans le Sud ou à leurs résidences secondaire en campagne.

    Christian Montmarquette

  • Denis Paquette - Abonné 25 mai 2018 07 h 41

    madame, la vie,malgré tous nos savoirs, quel inconnu

    Chere madame maintenant que vous êtes une mère et vous devez partager avec un conjoint, l'éducation d'un enfant ,il est normal,ue vous vous posiez certaines questions, faut il ,ou ne faut-il pas, un enfant n''est-il pas un individu qui devra inventer sa facon de faire et peut être le monde dans lequel il devra vivre , madame on a beau posséder tous les savoirs du monde,peut être ne suffiront ils pas a combler certains aspects,madame voici,mon commentaire se justaposant aux vôtres

  • Marie Bourbeau - Abonnée 25 mai 2018 07 h 50

    Foutez-vous la paix

    De Fabrice Midal....juste le titre m’inspire chaque jour!

  • Chantale Desjardins - Abonnée 25 mai 2018 09 h 17

    Egalité homme/femme

    Il faudrait plutôt dire complémentarité homme/femme.
    Une femme est une mère donc des enfants qu'elle a mis au monde et dont elle doit s'en occuper. C'est une tâche qui peut l'empêcher de siéger à l'Assemblée nationale...Madame Marois pouvait le faire car elle avait l'argent pour se payer une gardienne présente au foyer. Mais toutes les mères n'ont pas les sous pour le faire. Le mari doit aller chercher l'argent pour subvenir au foyer. On lui refuse encore $15.00 de l'heure. Pour compléter le revenu, la mère doit occuper un travail peu payant. Il serait temps de réfléchir sur la situation de la femme vis-à-vis l'homme. Faut que ...la réalité devienne une nécessité et non l'égalité.