Ayons confiance

Avril 1843. Sur le vapeur Omega, qui remonte le Missouri en crue, Audubon voit s’abattre, soulevant de scintillantes gerbes au-dessus des eaux déchaînées, de grands arbres déracinés par la poussée du courant, « spectacle magnifique quoique douloureux ». « S’il ne faut pas voir là, écrit-il, une terrible illustration des volontés de la Nature, que tout ce qui est vivant doit mourir, alors, vraiment, on ne peut guère compter sur la philosophie de nos savants esprits ! »

Plus en amont, il verra descendre au fil du courant les carcasses pourrissantes de centaines de jeunes bisons tués par une vague de froid tardive. Le chasseur bipède n’est pas le seul gaspilleur au pays du bison. La nature elle-même détruit et « gaspille » autant qu’elle crée et prodigue. C’est sa loi. Gaspillage d’ailleurs tout relatif, puisque dans le Haut-Missouri de cette époque, les loups sont omniprésents et bien gras.

Au cours des deux siècles suivants, l’esprit humain, savant ou pas, allait continuer de se détacher de la nature et, à l’occasion, de se révolter contre sa loi fondamentale, qui n’est pas tant le trépas que l’inévitable processus de corruption, de destruction et de recyclage des matériaux dont nous sommes composés.

Mais à l’ère du plastique, on voudrait des humains de plastique. Un Beigbeder se lève un beau matin et demande : « Pourquoi tolérons-nous ce carnage quotidien sous prétexte que c’est un processus naturel ? » (tiré du résumé à des fins publicitaires d’Une vie sans fin). Il y a comme un malentendu, ici. Car si les humains, aidés de leurs ingénieuses religions, se sont remarquablement autogonflés d’importance avec le temps, à l’échelle du cosmos, nous sommes d’industrieuses fourmis souffrant d’une illusion d’individualité, et on est très capables d’imaginer un point de vue suffisamment élevé et détaché qui ferait de nous une vermine particulièrement nuisible dont les ravages sont bien documentés. D’autre part, l’idée d’un monde sans Beigbeder est-elle vraiment si insupportable — je veux dire, à part pour Beigbeder lui-même ?

Soit, mourir est absurde. Comme si ce n’était pas assez d’« imaginer Sisyphe heureux » (Camus), il faut encore se le représenter écrabouillé sous son rocher. Nous vivons comme si nous n’allions jamais mourir, parce que c’est la seule manière de vivre, mais la peur de la mort, qui chez Homo sapiens mêle instinct de conservation et inquiétude métaphysique, est normale. Mais elle est aussi mauvaise conseillère, et je m’étonne toujours de voir un être intelligent atteler sa puissance de raisonnement à la réfutation du sort commun, comme s’il était aussi difficile de croire que nous sommes des assemblages de molécules ultimement promis à la dispersion que d’envisager le bonheur posthume du fou d’Allah choyé comme un coq en pâte par ses quarante houris.

Elias Canetti. Écrivain européen de langue allemande. Prix Nobel de littérature en 1981. Un de ces hommes dont la stature intellectuelle domine le vingtième siècle. Il avait sept ans à la mort de son père, 32 à celle de sa mère, qui lui causa, dit sa notice wikibiographique, « une grande crise psychologique ». Des clés parmi d’autres, sans doute, pour expliquer la genèse du grand « livre contre la mort » qu’il envisagea très tôt, pour lequel il accumula l’immense masse de notes manuscrites dont est tiré l’ouvrage posthume qui paraît maintenant en français, et qui fut très certainement une des grandes affaires de sa vie (laquelle, terminée en 1994, devient ainsi l’illustration de la vanité de l’entreprise, sinon de l’oeuvre elle-même : Le livre contre la mort, Albin Michel, 2018, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss). Car la mort, Canetti était contre, tout contre.

« J’aime la bêtise des vivants. / Je hais la mort. », lance, en manière de défi, l’auteur de ce bouquin de près de 500 pages, à mi-chemin du journal personnel et du recueil d’aphorismes. « Comme ils paraissent risibles, les efforts des puissants pour échapper à la mort, et comme ils sont grandioses, les efforts des chamans pour la surmonter. » « L’âme sans le corps est à mes yeux une bouffonnerie, et toute croyance fondée sur l’âme a glissé sur moi comme une pluie stérile. » « Car c’est en nous que s’ouvre l’immense fosse commune des créatures ».

Les notations de ce « professeur de désespoir » (Huston) sont souvent d’une beauté et d’une profondeur à couper le souffle. C’est aussi l’exercice éminemment anthropocentrique d’un homme qui, captif de ses orgueilleuses conceptions humanistes, soyons clairs, ne comprenait pas grand-chose à cette chose qu’on appelle la vie. « Aucune mort n’est naturelle », insiste-t-il.

J’entends encore mon père m’expliquer que « la mort est la seule justice ». À l’époque, il la craignait, et cette pensée lui procurait un certain réconfort. Il aimait me citer le mantra de son père à lui, mon grand-père : « Ayons confiance, mais ayons peur… »

3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 27 mai 2018 05 h 34

    Dilemme....

    J'aime la vie. Je sais aussi que sans la vie il n'y a pas de mort, que les deux sont inséparables comme ces oiseaux d'Affrique du sud. Si j'aime la vie, pourquoi est-ce que je haïrais la mort ? Oui, absurde aussi je la trouve. Un jour que je déambulais dans la « petite cour » du pénitencier où je résidais, à broyer du noir j'étais, à faire du ressentiment et de me lamenter sur mon sort ( je faisais de l'apit...vous connaissez... de l'apitoiement ) entre autre sur mon âge lorsque m'est arrivée comme ça, sans s'annoncer cette réflexion : « C'est quoi mon âge dans son rapport avec l'éternité ?» Puis après ? J'ai change de sujet....Parlant d'éternité, il semble que Woody Allen ait un jour dit : « L'éternité, c'est surtout long à la fin....» Je garde confiance sans avoir peur. Pourquoi aurais-je peur ?
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    P.S. Merci monsieur Hamelin de me nourrir de la sorte.

  • Yves Poirier - Abonné 27 mai 2018 08 h 41

    Concept,la mort est un concept.

    Il me reviens cette ligne d'une chanson de Beau Dommage "La vie, la mort ca prend son pli sur le meme support". Pour abolir la mort il faut que tous les humains meurent en meme temps. Comme ca il ne reste plus personne pour la penser. Que de la nature qui continue son petit bonhomme de chemin toute seule.

  • Hélène Morin - Abonnée 27 mai 2018 20 h 34

    Bref

    Lire Louis Hamelin est un pur bonheur. Rien de plus à dire.