Le casse-tête de Justin Trudeau

La violence survenue cette semaine dans la bande de Gaza a donné lieu à un changement de ton envers Israël de la part du gouvernement du premier ministre Justin Trudeau. Il aura tout de même fallu attendre 48 heures après que les forces israéliennes eurent tiré lundi sur les manifestants palestiniens rassemblés près de la frontière entre Gaza et Israël pour que M. Trudeau ajoute sa voix à celles de certains chefs européens et du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, Antonio Guterres, en réclamant une enquête indépendante sur la violence qui avait causé la mort de plus de 60 personnes. Des centaines d’autres ont été blessées, y compris le docteur canadien Tarek Loubani, touché par balle alors qu’il portait son uniforme de médecin.

« L’emploi présumé d’une force excessive et de munitions réelles est inexcusable, a dit M. Trudeau dans une déclaration publiée mercredi par son bureau. Le Canada réclame qu’une enquête indépendante soit réalisée immédiatement afin d’évaluer la situation sur le terrain, notamment la violence, l’incitation à la violence et l’emploi de la force excessive. »

Bien que M. Trudeau n’ait pas dit qui devrait mener une telle enquête — certains critiques d’Israël voudraient que la Cour pénale internationale s’en occupe —, le premier ministre a employé les mots les plus durs envers l’État hébreu qu’il ait utilisés depuis son élection en 2015. Deux jours plus tôt, sa ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, s’était limitée à se dire « très préoccupée » par la situation à Gaza. Sa déclaration s’inscrivait parfaitement dans l’approche adoptée par son gouvernement depuis son élection.

Tout en rejetant le discours résolument pro-Israël de l’ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper, le gouvernement Trudeau s’est aligné sur les politiques de son prédécesseur. La délégation canadienne à l’ONU a continué de s’opposer à la plupart des résolutions condamnant Israël. Le Canada s’est abstenu sur la résolution onusienne condamnant la décision du président Donald Trump de déménager l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, une démarche visant à éviter toute confrontation avec M. Trump, au moins jusqu’à ce qu’une entente sur le renouvellement de l’Accord de libre-échange nord-américain soit conclue. En tout cas, c’est ce que prétendaient certains observateurs. Selon eux, tout ce qui se fait dans ce gouvernement tournerait autour de la sauvegarde de l’ALENA.

Le prédécesseur libéral de Mme Freeland aux Affaires étrangères, Stéphane Dion, aurait voulu modifier certains votes canadiens sur les résolutions à l’ONU qui visaient Israël. Mais dans le livre de l’ancien conseiller de M. Dion, Jocelyn Coulon, (Un selfie avec Justin Trudeau, Québec Amérique), on peut lire ceci: « Les conseillers du premier ministre lui rappellent la promesse faite à la communauté juive pendant la campagne électorale de ne rien changer. Le premier ministre recule. Six mois de travail afin de trouver l’option la plus équilibrée pour le Canada tombent à l’eau. »

Alors, pourquoi M. Trudeau devient-il soudainement plus critique envers Israël ? Le Canada n’a pas officiellement abandonné son objectif de gagner un siège non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU lors du prochain vote en 2020. Pourtant, il n’est pas certain que le pays soit encore dans la course, d’autant que l’Irlande et la Norvège, les autres candidats en lice, n’ont pas hésité à voter pour la résolution condamnant le déménagement de l’ambassade américaine.

Mais la base progressiste du Parti libéral du Canada penche pour le peuple palestinien, tout comme les électeurs néodémocrates, sur lesquels les libéraux comptent pour gagner les élections en 2019. Or, le chef du NPD, Jagmeet Singh, fut parmi les premiers à condamner la réaction d’Israël envers les manifestants à Gaza. « Notre gouvernement a gardé un silence honteux… et le premier ministre devrait condamner la violence, demander à Israël de cesser de bafouer le droit international et appuyer une enquête indépendante sur ces morts », avait reproché M. Singh avant que M. Trudeau ne réponde deux jours plus tard.

Le chef conservateur, Andrew Scheer, s’est démarqué des autres chefs fédéraux. « En condamnant les forces israéliennes, Justin Trudeau ignore le rôle que l’organisation terroriste qu’est le Hamas joue dans l’incitation à ces affrontements. En répondant à ces événements seulement par des critiques d’Israël, Justin Trudeau échoue une fois de plus pour les Canadiens sur la scène mondiale », a-t-il martelé, faisait ainsi écho à certains groupes juifs canadiens dont B’nai Brith Canada, qui a demandé des excuses de la part de M. Trudeau.

Contrairement à M. Singh et à M. Scheer, dont les partis ont adopté des politiques diamétralement opposées sur Israël, M. Trudeau se retrouve coincé entre les ailes pro-Israël et pro-Palestine à l’intérieur de son propre parti. Ce qui n’a pas fini de lui causer des ennuis.

2 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 19 mai 2018 16 h 23

    Il est des groupes tels Voix Juives Indépendantes (IJV) qui rompent avec l'orthodoxie des puissants lobbys juifs.

    Mais la moindre critique à l'égard d'Israël, même juive, est dénoncée, semoncée, admonestée, muselée par l'establishment sioniste.

    Et surtout, l'argent - on le voit avec Sheldon Adelson - parle en maître.

  • Gilbert Troutet - Abonné 20 mai 2018 08 h 20

    Pilate

    Pourquoi une enquête « indépendante » quand on a sous les cieux les violences de l'armée israélienne ? C'est une façon de gagner du temps et de se laver les mains. Pilate n'aurait pas fait mieux.

    L'auteur de l'article a raison de citer Jocelyn Coulon : « les conseillers du premier ministre lui rappellent la promesse faite à la communauté juive pendant la campagne électorale de ne rien changer.» Rien ne changera, en effet, et le gouvernement israélien continuera d'enfermer et de bombarder la population de Gaza, de s'accaparer la Cisjordanie et de perpétuer son régime d'apartheid.