L’apprenti sorcier

La première fois, j’y suis entrée par la porte de Damas en me frayant un chemin parmi les chalands, dans la moiteur, le bruit, les arômes et les cris. Plus tard, j’y suis revenue par la porte des Maghrébins, plus dure, plus intimidante en raison du poste de contrôle, plus sécurisée aussi, celle qui donne sur le mur du Temple. Mais aussi sur le long couloir qui mène au dôme du Rocher.

Ici, il y a une tension palpable. Pas politique, non… presque mystique, comme si le coeur des civilisations battait là, sous la vieille ville. Vite, parfois trop vite. Il y a, à Jérusalem, cette sensation qu’on y vieillit plus rapidement qu’ailleurs, que le temps s’accélère lorsque la politique s’en mêle et qu’il ralentit lorsque les pèlerins montent lentement la Via Dolorosa.

C’est là, au coeur du monde, que deux millénaires se superposent, s’enchevêtrent et s’emmêlent. Ce sont les mêmes symboles, les mêmes histoires, les mêmes mythes racontés d’un point de vue différent. Là, à cinq minutes de l’église du Saint-Sépulcre, le mur des Lamentations — lieu saint juif — est de fait le mur de soutènement de l’esplanade des Mosquées — troisième lieu saint de l’islam sunnite. Emblème, s’il en fallait un, du canevas de la région, complexifié par les politiques coloniales à la chute de l’Empire ottoman.

Et c’est dans cet ensemble que la Maison-Blanche est venue donner un coup de sécateur, à l’aveugle. Pour des raisons de politique nationale qui concernent l’auditoire américain, et des visées électoralistes et populistes d’un leader mal entouré et mal conseillé. Nul ne devrait s’en surprendre, d’ailleurs, alors que les hoquets du sommet qui doit se tenir avec la Corée du Nord montrent les limites de la diplomatie du tweet et la difficulté qu’a le gouvernement à naviguer entre des courants parfois antinomiques — du dogmatisme de John Bolton au pragmatisme de James Mattis, en passant par l’opportunisme de Kushner.

Ouvrir une ambassade à Jérusalem une semaine après s’être retiré de l’accord avec l’Iran est avant tout un geste symbolique, car le déménagement des services n’est pas pour demain. Ni pour l’an prochain. Peut-être pour dans trois ans. Sans doute pour après la fin du mandat du président actuel. Où était l’urgence, alors que le principe était acquis depuis 1995, lorsque le Congrès avait adopté le Jerusalem Embassy Act et que, depuis lors, les présidents s’étaient contentés d’en différer l’application pour des raisons de sécurité nationale ?

En fait, comme l’explique David Rothkopf de l’Université John Hopkins, deux facteurs déterminaient traditionnellement la politique américaine dans la région : les intérêts nationaux américains et les intérêts nationaux israéliens. Or, les décisions récentes de la Maison-Blanche vont à l’encontre des deux.

En effet, les dommages sont réels pour l’image des États-Unis. Dans le discours américain, le fait d’embrasser pleinement les propos de Nétanyahou et de faire porter au Hamas la responsabilité des morts gazaouies comporte un parti pris important que les présidents antérieurs avaient tenté d’éviter. Il vient modifier la perception des différents acteurs au sein du Machrek, l’Orient arabe, au point où plusieurs groupes, dont des groupes juifs de gauche comme J Street, y voient des dangers importants. Car ces décisions, qui sonnent le glas d’une hypothétique solution politique, placent l’État hébreu face à des risques sécuritaires accrus. En ce sens, l’ensemble des décisions présidentielles qui concernent le Moyen-Orient contribue à réécrire les rapports de force entre Israël et ses voisins, entre Téhéran et Riyad. Ces décisions pourraient finir par convaincre l’Iran de renoncer à tout rapprochement alors que l’Arabie saoudite et Israël bénéficient du soutien américain, et crisper les voisins de l’État hébreu, attiser une violence inédite sur fond d’impasse politique et d’une désespérance qui atteint son nadir dans les territoires palestiniens. Avec des conséquences dont nul n’est aujourd’hui capable de mesurer l’ampleur.

Dès lors, qui bénéficie de cette décision ? Nétanyahou, car, comme l’affirme Foreign Policy, la droite israélienne « a besoin du conflit pour survivre » : les tensions sont la garantie de sa popularité et musellent le centre, tandis que la gauche s’est étiolée depuis plus d’une décennie.

Trump également, parce qu’il tient une promesse (dans une perspective électorale, qu’il s’agisse des élections de mi-mandat ou de sa réélection, le fait de dire « la vérité » et de « livrer la marchandise » est un puissant argument électoral). De surcroît, il consolide son socle électoral en galvanisant la droite religieuse : la présence de deux pasteurs évangéliques lors de l’inauguration en atteste. Et certains chrétiens évangéliques voient d’ailleurs dans le retour à Jérusalem l’accomplissement d’une prophétie parfois apocalyptique — les violences actuelles ne font donc que confirmer dans leur psyché l’accomplissement d’un grand dessein dont, de toute évidence, les voies sont impénétrables.

4 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 19 mai 2018 11 h 00

    Danger!

    Trump: un inculte bout de feu qu'il faut contenir encore quelque temps. De même que Nétanyahou. Le monde vit des moments fort pénibles et dangereux. Espérons que la lumière sortira un jour du tunnel.

    M.L.

  • Philippe Martin - Abonné 19 mai 2018 21 h 24

    Bout de feu ?

    Wow !

    Boute feu...

  • Claude Poulin - Abonné 20 mai 2018 11 h 37

    Une forme de ravissement

    A suivre l'affaire Trump au quotidien à partir des grandes chaînes d'info américaines (CNN MSNBC et même Fox) on a l'impression que la situation se dégrade de manière continue. Et pourtant! Voilà l'énigme! Une énigme qui trouvera, peut-être (nous l'espérons) dans les résultats des élections qui viennent. Entre-temps, ce lot d'informations avec multiples scandales révélés par les médias est un forme de ravissement à suivre pour l'esprit, et ce malgré son caractère ulta-dramatique.

  • Diane Boissinot - Abonnée 20 mai 2018 14 h 21

    Boutefeu!
    les deux premiers sens selon Larousse:
    1. Autrefois, bâton muni d'une mèche servant à enflammer la charge de poudre d'une bouche à feu ; aujourd'hui, artifice qui produit une flamme.
    2. Familier et vieux. Personne qui suscite ou exacerbe les querelles