La parole fluide

Fragments de ciel, troisième recueil du poète franco-ontarien Daniel Groleau Landry (L’Interligne 2018), m’enchante et me stimule intellectuellement. Après avoir résidé dix ans à Montréal et dix ans à Ottawa, m’autoproclamer Québécoise ou Franco-Ontarienne serait absurde. Je me perçois toujours, malgré mes vingt ans de résidence au Canada, comme une immigrante de première génération. Arabophone, francophone, Cairote-Montréalaise-Ottavienne, Canadienne, Égyptienne, nomade. Me prévaloir d’une identité culturelle pour laquelle des communautés de souche plus anciennes ont souffert et ont versé du sang me semble incongru. Voire obscène.

J’avoue que vivre en nomade de la pensée octroie une force libératrice incommensurable. J’aime croire que la nouvelle immigrante que je suis a toujours choisi de fraterniser avec les anciens immigrants anglophones et francophones au-delà des étiquettes et des appartenances. Mes appartenances multiples se superposent sans angoisse, sans perte ; la perte est plutôt minimale puisque je continue de faire fi des gains que m’aurait apportés une attache unique, définie, conditionnelle, réductrice. J’aime croire que j’ai le choix de ma liberté. « I made the choice to walk away », dit Landry dans la coda.

Poésie tout court

Au-delà de la question identitaire, je lis la poésie de Daniel Groleau Landry pour la musique et pour la cadence, à la recherche d’images et de mots captivants, à l’affût d’une scène qui raconterait en poésie ce qu’une nouvelle ne pourrait raconter en prose. Je lis par fascination pour et solidarité avec les damnés de la terre, les marginaux, les minoritaires, les autres en déplacement, mes semblables, mes frères. Je lis plus pour l’affect poétique que pour percer le mystère de l’angoisse identitaire déshumanisante, fabriquée par le discours, imposée par les blocs de pouvoir.

Une certaine audace esthétique s’exprime dans le long poème intitulé « Babel », où le poète fait triompher l’allitération et l’assonance, marqueurs d’une fraternité ludique entre les sons et les mots : « Babel/ bible je babille je balafre la peau pure du ciel / j’oublie la mémoire que j’avais, l’Hydromel sucré du Kansas dans mon fiel ». Étrange fragment, rythmique et exalté. Dans la grande famille des poètes franco-ontariens, ce jeu en soi revient souvent comme une affirmation du brio linguistique du poète.

Et pourtant, les liaisons dangereuses entre poésie et activisme identitaire refont surface. Créer en français en Ontario est, pour Daniel Groleau Landry, un acte de courage, un acte de résistance. « Babel » se transforme alors en arme de propagande sans portée et sans martyres ; elle s’érige soudain au coeur de la réflexion sur soi afin de « faire couler mon sang / mon sang queer / mon sang franco-ontarien de franglais mutant / mon sang de Canadien invisible dans l’hégémonie culturelle / le sang de mes ancêtres et de toute ma lignée ». Par un geste sacrificiel superflu, l’intrusion de l’affect politique fait couler le sang du poème.

Poésie entre-deux

Tout le long du recueil, Landry nous fait part des séquelles de cette vacillation identitaire qui le hante : « je vacille entre deux mondes / fluide comme l’air entre les fenêtres […] je vacille en équilibriste sur un fil de dentelle ». Fluidité bénéfique pour la poésie. Car ici et là le poème respire, surtout lorsque la « petite leçon d’histoire franco-ontarienne » se raconte à partir du point de vue d’un adolescent (ou d’un amoureux) gai : « ce petit gars-là / qui avait sérieusement besoin de thérapie / à la place / a découvert le sexe, la drogue / et la motherfucking poésie ».

L’oscillation entre le français et l’anglais, trait de marque des poètes franco-ontariens, n’est pas nécessairement le point d’aboutissement d’une quelconque affirmation identitaire ; elle est le point de départ qui propulse le poète dans un monde brisé, « qui titube / vacille / mais tient bon ». Ce monde nous rappelle l’univers poétique du Milieu de partout de Thierry Dimanche et de L’homme invisible de Patrice Desbiens ; son centre d’attraction est le français émaillé d’anglais, alors que son horizon demeure la périphérie, la ville nordique, lieu de résistance et de perdition, selon François Paré.

Fragments de ciel donne à voir, réveille les sens, raconte en images, fredonne des airs mélancoliques, fait dialoguer musique, cinéma, poésie et récit. Le poète fait appel à plusieurs médias pour dire le vertige des temps présents avec la clairvoyance d’une conscience rebelle : « notre bière cheap sur le quai près de la canne à pêche / près des enfants qui jouent près du soleil fulgurant / prisonniers du moment présent / heureux dans nos cages / they made us this way ».

Cette poésie inter-médiale est née du déplacement dans la mémoire proche et lointaine, de l’errance dans un espace familier et étrange, dans le pays intérieur de l’écriture. Elle permet au poète de repenser sa marge de manoeuvre dans un monde en mutation, de « vivre le moment présent / comme une série de pertes de temps ». Et bientôt, qui sait, de vivre de ses rêves.

1 commentaire
  • Ève Marie Langevin - Abonnée 20 mai 2018 13 h 46

    Identité

    Vous donnez vraiment le goût de lire ce poète !
    Oui, le nomadisme semble conférer, à terme, «une force de liberté incommensurable». C'est ce qu'on appelle couramment la richesse de l'immigration. Mais cela prend beaucoup de temps, et selon les personnes, les tempéraments, le bagage éducationnel et culturel etc. certains n’y arrivent jamais, bien au contraire.
    Cependant, vous relatez également une autre expérience personnelle sur les vécus/enjeux identitaires qui m'étonne. Vous mentionnez que dans vos «appartenances multiples, la perte est minimale». J’enseigne aux adultes immigrants depuis 15 ans et ce n’est pas ce que j’entends. Par ailleurs, vous parlez de «l’angoisse identitaire déshumanisante, fabriquée par le discours, imposée par les blocs de pouvoir.» Que vouliez-vous dire exactement ? Niez-vous qu’il y a une angoisse identitaire dans l’expérience d’immigration ? Ou voulez-vous parler de la récupération (ou, au mieux, tentative d’explication) des partis politiques ?