Nos ressources et nos médias

La conversion de La Presse + en un OBNL témoigne des profondes transformations que vivent les médias. Avec la généralisation d’Internet, le public accède de plus en plus aux contenus d’information et de divertissement en se connectant au réseau. Cela transforme les conditions du financement de l’information et des autres contenus. Par-delà les enjeux que soulèvent les modes d’organisation des médias, notamment pour leur permettre de bénéficier des aides publiques et de la philanthropie, les changements dans nos façons de consommer les informations appellent la révision du cadre régulateur dans lequel évoluent les médias.

Tant les médias écrits que les médias audiovisuels sont confrontés à des défis convergents. Tous assurent des fonctions essentielles pour informer les citoyens et rendre disponibles des oeuvres exprimant les cultures des Canadiens. Or, au Canada, nous avons l’expérience des politiques publiques assurant le réinvestissement dans les productions canadiennes des sommes que les Canadiens consacrent à leur consommation médiatique. La régulation des radios et des télévisions se fonde sur le fait qu’elles exploitent les fréquences qui appartiennent à la collectivité. Désormais, ce sont les plateformes qui font de juteux profits avec une ressource qui est aussi un bien public : les données générées par l’ensemble des Canadiens.

L’attention des internautes

On accède de plus en plus aux informations par Google, Facebook et d’autres plateformes Web. Au quotidien, ces plateformes ordonnancent et contribuent à visibiliser les informations qui coïncident avec les intérêts des différents lecteurs et spectateurs. Au passage, ces plateformes captent et analysent les masses de données que produisent les internautes. Ces changements dans les modes de consommation des informations ont engendré le transfert massif vers les plateformes des revenus publicitaires autrefois perçus par les médias.

Les modes de fonctionnement inhérents à Internet fragilisent le financement des médias. Les revenus qui servaient à financer les médias qui produisent de l’information en embauchant des journalistes sont désormais perçus par les plateformes intermédiaires qui ne produisent pas d’informations originales. Pour l’essentiel, ces plateformes permettent le « partage » d’éléments d’information au gré des préférences des internautes. Le modèle d’affaires de ces plateformes est fondé sur la valorisation de l’attention des internautes.

Pour valoriser l’attention des internautes aux fins de vendre de la publicité, les plateformes intermédiaires utilisent les contenus produits par les médias de même que les données générées par les internautes. Avec cette transformation, les revenus publicitaires sont passés des médias qui éditaient des contenus à des plateformes qui pour l’essentiel se consacrent à distribuer les contenus produits par les médias.

Lorsqu’on envisage ces changements en fonction des impératifs démocratiques, on constate que l’environnement informationnel engendré par la généralisation d’Internet prive les médias des revenus nécessaires à la production de contenus. Le financement de l’information libre comme composante des processus démocratiques est en danger.

La valorisation des données

On peut faire le pari qu’une partie de la population sera toujours encline à payer pour obtenir de l’information de qualité. Mais le fonctionnement des plateformes qui agglomèrent une multitude d’éléments d’information provenant de toutes sources s’accommode mal d’un modèle par lequel les internautes n’accéderaient qu’aux nouvelles provenant des médias auxquels ils sont abonnés. De même si on convient d’emblée du mérite de la philanthropie, il serait étonnant qu’elle puisse suffire à long terme à garantir la viabilité de nos médias.

Par-dessus tout, le financement par des dons charitables et des avantages fiscaux revient pour l’État canadien à financer les revenus des plateformes d’Internet qui engrangent de juteux revenus. Si l’on convient qu’il est peu approprié de financer les médias canadiens appartenant à des entreprises milliardaires, on voit mal en vertu de quelle logique il serait décent de financer les profits des Facebook et Google de notre monde numérique !

Pour assurer un environnement d’information pluraliste, il faut un cadre régulateur qui canalise une partie des revenus publicitaires désormais captés par les plateformes vers les producteurs de contenus. Une telle politique serait pleinement justifiée, car les plateformes Web utilisent de précieuses ressources appartenant aux Canadiens. La valeur qu’elles créent et qui leur permet de capter les revenus publicitaires résulte de l’exploitation massive de données que tout un chacun produit. Les laisser profiter de cette richesse sans exiger de contrepartie, c’est leur offrir un généreux passe-droit.

1 commentaire
  • François Beaulé - Abonné 15 mai 2018 10 h 13

    La « valorisation » des données

    Notons d'abord que M. Trudel emploie le terme « plateformes » pour désigner Facebook, Google, Twitter, etc. Il les oppose aux « médias » alors que ces entreprises sont aussi des médias.

    La valorisation économique des données personnelles que réalisent Facebook et Google est dépendante de la vente de publicités par ces médias. Alors que la valeur économique de ces publicités dépend de leur aptitude à augmenter les ventes des annonceurs. Ce que les annonceurs achètent aux médias est la possibilité d'imposer des publicités aux auditeurs, téléspectateurs, lecteurs de journaux et internautes qui, pour la plupart, regardent et écoutent les médias pour leur contenu et non pas pour subir les publicités. La valorisation économique des publicités par les médias passe par la réduction de la liberté des gens qui se voient imposer des messages publicitaires contre leur gré. Ce phénomène n'est pas nouveau, il existait avant internet, Facebook et Google.

    Il n'y a donc pas de valorisation économique des données personnelles sans l'imposition de publicités aux usagers des médias. Pour défendre les libertés individuelles contre les volontés manipulatrices des annonceurs et des publicitaires, il serait préférable d'interdire la publicité dans les médias. L'aide au financement des médias se ferait non pas par le prélèvement d'une partie des bénéfices de certains médias, comme Facebook, Google ou autres, mais plutôt par l'utilisation d'une parcelle de la TPS.

    Ainsi on assisterait à une dévalorisation économique des données personnelles. Ce qui metterait un frein à l'intrusion des entreprises médiatiques dans la vie privée des gens. L'interdiction de la publicité dans les médias règlerait donc deux problèmes. Elle permettrait de financer les médias d'information actuellement menacés et elle protégerait la vie privée des citoyens et consommateurs.