La patte blanche

Quand Pierre Karl Péladeau a soudainement quitté la scène et que le référendum a été reporté à ce qui ressemble de plus en plus aux calendes grecques, François Legault a aussitôt senti que la chance avait tourné en sa faveur. Il allait enfin pouvoir échapper à la polarisation autour de la question nationale, qui condamnait son parti à une relative marginalité.

Il était cependant conscient que le désir de changement des Québécois avait des limites. Après 15 ans de règne libéral, ils étaient prêts à envisager une solution de remplacement au gouvernement Couillard, mais pas à confier les rênes du pouvoir à une bande d’amateurs. En 2008, Mario Dumont pensait lui aussi que son heure était venue, mais il n’avait pas été en mesure de réunir une équipe suffisamment solide pour convaincre les électeurs de donner une chance à l’ADQ. Le réveil avait été brutal.

D’ici le congrès de la fin de mai, la CAQ aura annoncé une soixantaine de candidatures à l’élection du 1er octobre prochain, mais elle est déjà en mesure de pourvoir les principaux postes ministériels (Finances, Santé, Éducation, Conseil du trésor, Sécurité publique, Justice). Il serait exagéré de parler d’une nouvelle « équipe du tonnerre », mais M. Legault sera en mesure d’offrir une solution de remplacement tout à fait présentable et possiblement de former un Conseil des ministres paritaire, le cas échéant.

Marguerite Blais n’était pas un pilier du gouvernement Charest, mais elle n’en constitue pas moins un ajout précieux. Quand elle était ministre responsable des Aînés, elle se classait systématiquement dans le peloton de tête du baromètre des personnalités politiques. Selon le dernier sondage Léger, 40 % des 55 ans et plus appuient la CAQ. Mme Blais fidélisera cette clientèle, qui saura pouvoir compter sur un dévouement et une détermination qui ne sont plus à démontrer.

Plus important encore, elle est perçue comme une progressiste, ce qui est une denrée rare à la CAQ. Quoi qu’on en dise, M. Legault n’est pas lui-même un homme de droite, mais certains de ses députés le sont assurément et ils donnent à son parti une image parfois inquiétante. L’arrivée de Mme Blais vient en quelque sorte équilibrer les choses.


 

Si le Québec se distingue au Canada et en Amérique du Nord par sa fiscalité à l’européenne et la solidité de son filet social, la foi des Québécois dans les vertus de l’État-providence est sans doute moins absolue qu’on se plaît parfois à le croire. Ils ne sont pas disposés pour autant à renoncer aux acquis de la Révolution tranquille.

Libéraux et péquistes répètent à qui veut l’entendre qu’un gouvernement caquiste ramènerait le Québec à l’époque de Duplessis. Les centrales syndicales se sont aussi mises de la partie. Comme si l’austérité de la première moitié de mandat n’avait pas suffi, elles accusent la CAQ de projeter un démantèlement au moins partiel de l’État et la privatisation de certains services publics.

« Si on n’est pas capables de casser ce modèle-là, on va tous se faire prendre un par un : les CPE, les psychologues, les professeurs de cégep, les travailleurs des secteurs privés, le monde des régions… On va se faire prendre un par un et on va se faire planter », lançait le président de la CSN, Jacques Létourneau, en décembre dernier.

Comme par hasard, François Legault a décidé de renoncer à son projet de « modernisation » des pratiques syndicales, hérité de l’ADQ, que la CAQ avait défendu durant les campagnes de 2012 et de 2014. « Il faut savoir choisir ses combats », a-t-il expliqué. Il aurait pu ajouter qu’il devient impératif d’arrêter de faire peur au monde.


 

Dans l’entourage du chef caquiste, on doute toujours que nommer un autre médecin à la Santé soit la meilleure chose à faire après quinze ans de médicalocratie. En recrutant le neurologue Lionel Carmant, qui s’est empressé de faire une profession de foi dans le système public, M. Legault a toutefois envoyé le message qu’il n’est pas question d’instaurer une « médecine à deux vitesses », comme le préconisait l’ADQ.

Il y a encore des partisans de la mixité de la pratique médicale au sein de la CAQ, mais M. Legault a tranché ce débat. Pour le moment du moins. Les projets-pilotes de privatisation qu’on avait jadis promis ont disparu du programme. Toutes les mesures proposées s’inscrivent dans le cadre d’un réseau public universel.

Qualifier la CAQ de parti d’« extrême droite » comme l’a fait le premier ministre était grossièrement exagéré, pour ne pas dire franchement ridicule. En recrutant l’économiste Youri Chassin, dont les positions sont très controversées, M. Legault a néanmoins ajouté à l’inquiétude de ceux qui craignent une « dérive » libertarienne, même s’il semble acquis que M. Chassin n’hériterait ni des Finances ni du Conseil du trésor.

Dans cette perspective, Marguerite Blais et sa compassion arrivent à point nommé. Elle est la patte blanche que doit montrer la CAQ. Il serait quand même préférable de lui trouver un peu de compagnie.

30 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 10 mai 2018 05 h 06

    Marguerite Blais, cette insignifiante ministre dit des aînés est bien la preuve que la CAQ est prêt à tout pour prendre le pouvoir.

    Après la défection d’Anglade, de Barrette et de Proulx, voilà que la valse hésitation repart dans le sens inverse. On avait la CAA/PLQ, on a maintenant PLQ/CAQ...

    Ça fait un peu PLAQUÉ dans un coin. Pas sûr que ça ferait des enfants forts!

    • Christian Montmarquette - Abonné 11 mai 2018 15 h 08

      À Gilles Théberge,

      "Marguerite Blais, cette insignifiante ministre dit des aînés est bien la preuve que la CAQ est prêt à tout pour prendre le pouvoir."- Gilles Théberge

      - Eh bien! Il semble que nous soyons d'accord au moins une fois par année au Devoir M. Théberge !

      - Ça se fête non?

      ...lol!...

  • Claude Bariteau - Abonné 10 mai 2018 05 h 39

    La patte bleue !!!

    Mme Blais n'est pas une patte blanche et M. Chassin une patte écarlate. Les deux suivent la patte bleue de M. Legault.

    Le départ de M. Péladeau n’est pas la cause des succès de la CAQ. L’est plus le « quatre ans » de surplace de M. Lisée même s’il est un temps pour cibler un nouvel horizon.

    Ce l’est aussi parce que le PQ n’arrive pas à quitter ses fantômes et à prôner une démarche citoyenne, qui était implicite chez M. Parizeau.

    Comme le PQ entend chercher, la génération de la révolution tranquille du « petit peuple » de Groulx, Lapalme et Lévesque, si elle ne sait pas trop ce qui s’annonce, voit que le PLQ, avec le PLC, déconstruit ce qu‘elle a mis en place.

    Dans ce contexte, M. Legault ne se faufile pas entre le PQ et le PLQ. Il attire parce qu’il veut ramener dans la « communauté » les aventuriers d’hier secoués par les assauts post-1995, qui se sentent démunis pour faire face à la tempête.

    Comme le président Trump auto-défini protecteur des hommes blancs menacés par les changements qui ont secoués leur sécurité, M. Legault est vu le protecteur d'aventuriers craintifs tout perdre avec ce qui s’annonce au Canada et sur la scène internationale.

    Aussi voient-ils, comme les invite l’homme à la patte bleue, leur « communauté » tel un refuge, et ce d’autant plus facilement qu’elle fut façonnée par exclusion et valorisée par une élite de connivence avec les autorités britanniques et canadiennes.

    Alors que l’indépendance est présentée le projet d’ultra-nationalistes ou de gauchistes révolutionnaires et que les médias bloquent toute information sur le renouvellement de l’idée d’indépendance, le « petit peuple », qui ne craint pas l’aventure, se met en attente et s'adonne au « cocooning collectif ».

    Là s’explique l’attrait de M. Legault. Le PLQ craint cette mise en attente, car elle sape ses visées. Quant au PQ, il peut la stopper plus qu'un peu avec un réalignement citoyen vers l’indépendance.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 10 mai 2018 08 h 01

      Difficile de démêler vos idées car vous ne semblez pas trop savoir où vous allez et nous encore moins.
      Legault, un ancien souverainiste, s'est trouné vers l'ADQ ou la CAQ mais cherche toujours sa voie. Son orientatin n'est pas claire. Je ne le le vois pas diriger le Québec. L'arrivée de Maguerite Blais vient mêler les cartes et je me méfie des "changeurs de partis" qui semblent se cherche un poste ministrable... Le seul qui nous propose une direction claire et solide est le PQ et le passé de ce parti est une garantie vers l'avenir.

    • Claude Bariteau - Abonné 10 mai 2018 11 h 03

      Mme Desjardins, je sais très bien où je me dirige. Ça fait plus de vingt ans que je signale clairement. Je ne sais pas si vous avez pris connaissance de mes écrits, mais avancer que je semble ne pas savoir où aller et dire que le PQ, nanti de son passé, a une direction claire étonne, parce qu'il demeure trop aligné sur un passé défini pour rassembler des « nationalistes » et des indépendantistes progressistes.

      Depuis 1995, il hésite à cibler l'indépendance en faisant la promotion d'une nation de citoyens et de citoyennes plutôt que de cibler les Québécois d'origine « canadienne-française » et leurs associés, ce qui a conduit à rendre craintifs nombre d'entre eux et explique leur transfert momentané à la CAQ, transfert que recherchera aussi le PLQ en misant sur le progressisme des Taillefer et cie.

      Là est le problème. Je note seulement que vous ne le voyez pas. Pourtant, il est évident. C'est ce que j'explique, ce qui est une lecture aux antipodes de celle de M. David. Si le PQ clarifiait sa position, il rejoindrait les jeunes du Québec et, le faisant, éveillerait les gens de la génération de la révolution tranquille.

      Aussi je vous demande ce que vous n'arrivez pas à comprendre.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 10 mai 2018 17 h 10

      Depuis longtemps, deux camps principaux s’opposent dans la politique québécoise, les fédéralistes d’un côté, les souverainistes de l’autre, en fait un duel entre mondialistes et patriotes.

      Mon avis est qu’il faut remettre à la mode les mots patrie et patriotes dans la politique québécoise. Le concept de patrie est en relation directe avec l’identité des peuples. Une identité nationale existe à divers degrés dans la psyché des personnes qui s’y rattachent, qu’elles soient sur le territoire propre de leur nation ou ailleurs dans le monde. La patrie a quant à elle une assise bien matérielle, étant le territoire où la majorité des membres de cette nation vivent.

      Cette notion de patrie en rapport avec la gouverne de l’État et en rapport avec l’indépendance devrait logiquement conduire à un nouveau paradigme dans le domaine politique, au-delà des partis traditionnels : le Regroupement des forces patriotiques, la présence d’un Mouvement Patriote ou d’un Parti Patriote.

      Regroupement Patriotique, qui devra aller chercher tous les vrais patriotes, qu’ils soient des Québécois de longue date ou des néo-Québécois, qu’ils soient de gauche, de droite ou du centre. Et surtout aller chercher la cohorte des cyniques qui ont perdu toute confiance dans la politique.

      On doit actualiser l’esprit des Patriotes de 1837, qui luttaient pour la maîtrise de leurs propres affaires sur leur territoire.

  • Richard Légaré - Abonné 10 mai 2018 06 h 28

    Complaisance

    Je suis étonné de constater la complaisance des médias envers madame Blais. Au-delà de son changement d'allégance , ce qui n'est pas surprenant pour une femme qui cherche que le pouvoir. Il y a à peine 4 ans, elle est réélue député. Elle démissionne dans la même année car elle a été mise de coté par son chef. Elle a provoqué une élection partielle qui à couté plus de trois quarts de millions de dollars au contribuables. Il y a à peine un mois, elle donne son appui à la candidate libéral dans la circonsceiption qu'elle veut représenter sous la banière d'un parti adversse. Et vous nous palez d'une candidature de choix. Un peu de rigueur svp.

  • Jean Lapointe - Abonné 10 mai 2018 06 h 46

    Une femme au service des partis plutôt qu'aux vieux.

    «Quand elle (Marguerite Blais) était ministre responsable des Aînés, elle se classait systématiquement dans le peloton de tête du baromètre des personnalités politiques» (Michel David)

    Moi je trouve qu'il faut se méfier d'une personne qui passe du PLQ à la CAQ parce qu'elle était populaire losqu'elle était ministre.

    Elle m'apparaît comme ayant été davantage au service du PLQ, comme elle semble vouloir être au service de la CAQ, qu'au service des gens âgés.

    J'y vois plutôt chez elle de l'opportunisme qu'un engagement sincère dans la défense des personnes âgées. Elle semble être indifférente face à ce que ses futurs collègues pourraient faire dans la mesure où elle pourrait ellle conserver sa réputation. Elle serait là pour que la CAQ ait une meilleure image au sein de la population.

    Ça révèle aussi que le PLQ et la CAQ c'est du pareil au même étant donné qu'on y passe de l'un à l'autre aussi facilement.

    Elle semble aimer rendre service aux vieux en tant que vieux mais pas en tant que Québécois.

    Ce n'est pas suffisant pour rendre la CAQ acceptable pour diriger le Québec. Les bons sentiments c'est bien gentil mais il y a plus important que ça. J'espère que les Québécois vont se réveiller avant de faire l'erreur d'élire la CAQ C'est encore possible malgré les sombres pronostics de MIchel David.

  • Robert Aird - Abonné 10 mai 2018 07 h 43

    Bonnet blanc, blanc bonnet

    Bref, la CAQ et le PLQ sont idéologiquement identiques, à part la façade, disons, plus nationaliste affichée par la CAQ. Il y a aussi que nous ne pouvons, pas encore du moins, accuser la CAQ de corruption endémique.