L’accouchement

La reine et le roi vécurent heureux et ils eurent beaucoup d’enfants. Nombre de contes se referment ainsi, bercés par la douceur paisible d’un avenir à peine esquissé. Ces histoires font cependant toujours l’économie de nous dire ce qu’il advient ensuite de ce pouvoir perpétué par la loi de l’hérédité sur laquelle se fonde la monarchie, sans se soucier d’une quelconque modernité.

Le pouvoir monarchique s’est maintenu à rebrousse-poil du progrès social. Aussi n’en finit-on pas de tenter de le lisser pour le faire accepter, quitte à réécrire pour aujourd’hui des versions actualisées de ces contes d’hier voués à le légitimer.

Kate Middleton, la duchesse de Cambridge, vient d’accoucher d’un garçon, son troisième enfant.

Son époux, William, duc de Cambridge, né en 1982, est le deuxième dans la ligne de succession à la couronne d’Angleterre, d’Irlande et de quinze autres États et territoires, dont le Canada et la Papouasie–Nouvelle-Guinée.

Montés sur le piédestal portatif sur lequel se présente en permanence cette coûteuse monarchie décorative, le prince William et la duchesse Kate se sont empressés d’offrir leur nouveau-né à la contemplation du vaste monde que forment leurs sujets gavés d’images léchées à la façon Disney.

À l’occasion de cette présentation, soit quelques heures à peine après qu’elle eut accouché, la duchesse semblait sortir tout droit de chez le coiffeur, maquillée, le teint frais, souriante, avenante, rayonnante, vêtue d’une splendide robe rouge, couleur sans doute de circonstance. Quelques cinéphiles n’ont pas manqué de faire remarquer que la duchesse de Cambridge portait alors une robe identique à celle qu’arbore Mia Farrow dans Rosemary’s Baby, l’histoire d’horreur de cette femme qui a vécu un viol et qui devient une simple matrice.

Le petit prince Louis dans les bras, Kate Middleton s’est présentée à la foule telle qu’elle paraît en toute autre occasion, comme si le pouvoir royal se refusait à admettre l’imprévisible déchirure du temps de l’accouchement, au nom des seules prérogatives de sa reproduction et de sa représentation. À croire que rien de vraiment particulier ne s’était passé cette journée-là…

Le pouvoir royal a toujours su jeter illusion afin d’incarner dans l’éclat de sa richesse le principe mécanique et immuable de sa continuation. Selon ce principe, la chair humaine la plus tendre se trouve brandie comme un simple trophée devant lequel la multitude est priée de bien vouloir réitérer sa foi en l’institution royale, en son autorité, en sa fiction.

Pour quel avenir du genre humain plaide ce modèle étouffant pourtant célébré par de doucereuses et constantes caresses médiatiques ?

Contrairement à ce que racontent les belles histoires d’autrefois, les princes n’épousent pas des bergères. Ils se marient avec le pouvoir. Et dans la fabrique du pouvoir, les princesses sont vouées à produire des enfants afin que la monarchie ne perde pas pied en glissant dans une flaque de sang qui, par malheur, ne serait pas du leur.

La royauté offre ainsi un exemple parfait de négation du libre arbitre. La femme d’extraction royale est sur-encadrée et hyper-assistée, au nom des engrenages d’un pouvoir qui s’empare tout entier des corps des monarques pour magnifier l’éclat du nom des familles régnantes.

Le nouveau-né offert ces derniers jours à la vue de tous constitue ainsi le triste trophée que ce système sclérosé s’accorde au nom de la fixité de sa tradition. De cet enfant d’à peine quelques jours, on connaît déjà le rôle qu’il jouera une fois grand : il deviendra à son tour un bibelot vivant.

S’il a été projeté à l’échelle de toute une société, ce modèle que l’on célèbre pourtant serait vite qualifié de catastrophique tant il est contraire à l’idée d’une expérience ouverte du devenir humain.

Canadienne ou autre, la royauté est l’expression du racisme le plus éhonté, reconduit au nom d’un système où le sang et la lignée établissent d’emblée un rang social définitif. C’est l’école du privilège qui l’emporte sur celle du mérite, de l’oisiveté qui se substitue à la créativité, de la naissance qui supplante l’intelligence comme principe d’existence.

Que ce soit sous le nom d’Elizabeth, de Charles, de William, voire sous celui de leurs incarnations creuses et interchangeables, façon Michaëlle Jean ou Julie Payette, la royauté se fonde sur le principe ridicule d’un mérite qui viendrait de la seule division cellulaire, au nom de la perpétuation figée de cette bête tradition qui nie les forces vives de l’histoire.

Voilà en somme un monde obscurantiste, qui nous dit que la volonté ne sert à rien puisque, en définitive, tout est entendu d’avance.

Comment ne pas voir dans la royauté et ceux qui la flattent quelque chose de terriblement vulgaire, bien que les monarques et leur famille aiment plus que tout croire être d’un parti tout contraire ?

23 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 30 avril 2018 03 h 49

    La «titulature» d'EII et... (!)

    L'Angleterre n'est plus un «pays» depuis le début du XVIIIe siècle. C'est une «nation» du UK de «Grande-Bretagne». L'Écosse n'est pas un pays, etc. L'Irlande est indépendante depuis le milieu du XXe siécle. Le résidu nordique «orangiste» (Ulster) est une province du même pays (UK) qui reste le «futur» lien économique avec l'UE malgré le «Brexit». (!) La «belle passe»! Bref. Grosse fatigue.

    JHS Baril

    • Sylvain Auclair - Abonné 30 avril 2018 07 h 29

      En effet. Il n'existe plus de reine ou de roi d'Angleterre depuis 1707. Elisabeth II est la reine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et l'Irlande du Nord, en plus d'autres royaumes, dont le Canada ou la Nouvelle-Zélande.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 30 avril 2018 19 h 10

      @ JHSB J'aime bien votre "TITULATURE"...un mot que je viens de découvrir...n'ayant jamais eu à l'utiliser.

  • Gaston Bourdages - Abonné 30 avril 2018 05 h 31

    Quel superbe et descriptif témoignage....

    ....d'un de ces « processus » inavoués de déshumanisation que celui de votre chronique monsieur Nadeau ! Vous possédez une de ces plumes ! À cette époque où les expressions : « Je l'adore...je t'adore et als » pullulent, les usagers de cette expression sont certes d'une certaine royauté...J'ironise.
    Serais-je ici inrrespectueux à l'égard de lady Diana si je mentionnais son nom ? Je le fais en me référant à l'esprit vos écrits du jour.
    En conclusion, je préfère, nettement « ma » pauvreté.
    Gaston Bourdages

  • Gilles Bonin - Abonné 30 avril 2018 06 h 01

    Oh! la, la

    se taper une chronique pour la naissance d'un mioche «royal». Il faut le faire!

    • Serge Lamarche - Abonné 30 avril 2018 16 h 26

      Ils sont si mignons! Il faut se réjouir de ne plus avoir de guerres avec les anglais. S'ils parlent français en plus, je ne vois rien de mal à dire.

  • Paul Toutant - Abonné 30 avril 2018 07 h 06

    Le roi est nu

    Rarement lu un aussi vif et pertinent commentaire sur la royauté. Cher Nadeau, grâce à vous, ma semaine part d'un excellent pied.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 30 avril 2018 10 h 08

      Le racisme de la monarchie.

      La stupidité de ses admirateurs.

  • Jacques Lamarche - Abonné 30 avril 2018 07 h 14

    Mise en scène burlesque!

    Voltaire a dit : ¨La monarchie est bien la plus inutile des choses et est bien sot le peuple qui se proterne à ses pieds!¨ Pourtant, dans maints pays encore, elle a résisté aux assauts de l'idéal républicain et continue toujours à faire rêver les foules!!

    Une autre fois, texte sublime! Le festin du lundi matin!

    • Serge Lamarche - Abonné 30 avril 2018 16 h 28

      Ouais il peut parler ce Voltaire. Éliminer la monarchie pour instituer une dictature est assez ironique.