Le musée et Mélanie Joly

Il y aura trente ans le mois prochain, le Canada s’est doté d’un musée national digne de ce nom. L’inauguration en mai 1988 du nouveau Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa, conçu par l’architecte Moshe Safdie et construit au coût de 122 millions, a marqué une étape importante dans l’évolution d’une ville capitale, longtemps considérée comme un désert culturel.

L’ancien musée, incorporé dans un immeuble de bureaux laid et trop exigu, était une honte nationale. L’inauguration du nouveau bâtiment au bord de la rivière des Outaouais, dont les grandes fenêtres encadrent si splendidement les édifices du parlement, a donné un nouvel élan architectural à la ville d’Ottawa et a permis aux Canadiens de découvrir des oeuvres des artistes d’ici et d’ailleurs dans l’espace qu’elles méritaient. Pour la première fois en plus de 100 ans, la collection du MBAC était réunie sous un même toit. C’était un grand moment dans la vie culturelle du pays.

Près de deux ans plus tard, le Parlement canadien a adopté une nouvelle Loi sur les musées instaurant le principe d’indépendance de ces établissements du pouvoir politique. La nouvelle loi fut presque immédiatement remise en question lorsque, quelques semaines plus tard en 1990, le MBAC a été plongé dans la controverse après son achat d’un grand tableau d’art moderne du peintre américain Barnett Newman. Le prix d’achat — 1,8 million à l’époque ou 3,1 millions en dollars d’aujourd’hui — était scandaleux aux yeux de bon nombre de Canadiens, alors que le pays se dirigeait vers une récession et que le gouvernement fédéral du premier ministre conservateur Brian Mulroney effectuait d’importantes compressions budgétaires.

Plusieurs députés conservateurs ont demandé au gouvernement d’intervenir pour annuler la transaction du MBAC. Le vice-premier ministre, Don Mazankowski, qui présidait un comité du Conseil des ministres chargé de scruter à la loupe toutes les dépenses publiques, revendiquait le droit d’examiner la transaction. Mais le ministre des Communications, Marcel Masse, s’est insurgé contre toute intervention politique. Pour une rare fois, il a gagné le débat.

Cet incident a sûrement figuré dans les calculs de la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, ce mois-ci, lorsqu’elle a décidé de ne pas intervenir — publiquement du moins — pour empêcher le MBAC de procéder à la vente aux enchères d’une toile, évaluée à une dizaine de millions de dollars, de l’artiste franco-russe Marc Chagall. La vente proposée — qui devait servir à amasser les fonds nécessaires à l’achat par le MBAC d’un tableau de l’artiste français Jacques-Louis David, détenu par la Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Québec — a créé un tollé. Si rien dans la loi n’empêchait au MBAC de disposer du tableau comme bon lui semble, plusieurs se demandaient s’il s’agissait d’une lacune dans la législation qui méritait d’être corrigée.

La ministre Joly ne voulait pas s’y aventurer. « Je trouve ça regrettable quand une oeuvre d’art importante quitte le pays, mais en même temps, il y a des décennies, on a décidé qu’on ne politiserait pas le financement de l’art et les opérations des musées », a-t-elle affirmé la semaine dernière.

Pourtant, les questions soulevées par la vente du Chagall — que le MBAC a finalement décidé cette semaine d’annuler, au risque de se voir imposer une forte pénalité par la maison Christie’s — relèvent directement de la ministre. Le Canada est l’un des rares pays qui ne contrôlent pas l’aliénation par ses musées publics des oeuvres qui appartiennent, en fin de compte, à ses citoyens.

Si la ministre québécoise de la Culture, Marie Montpetit, ne s’est pas gênée pour intervenir afin de garder le Saint Jérôme de David au Québec, pourquoi son homologue fédérale refuserait-elle de donner des directives encadrant la vente des oeuvres des musées qui relèvent de son ministère ? Après tout, Ottawa fournit les deux tiers du budget annuel du MBAC, qui totalise environ 70 millions de dollars, et la totalité des 8 millions que le musée consacre chaque année à des acquisitions.

Le MBAC a une mission qui est particulière au pays. Il s’agit, selon la loi de 1990, de « constituer, d’entretenir et de faire connaître, dans l’ensemble du Canada et à l’étranger, une collection d’oeuvres d’art anciennes, modernes et contemporaines principalement axée sur le Canada, et d’amener tous les Canadiens à mieux connaître, comprendre et apprécier l’art en général ».

L’objectif de Marc Mayer, directeur du MBAC, d’acquérir le Saint Jérôme convenait tout à fait à ce mandat. Mais sa méthode n’était pas justifiée. Il est dans l’intérêt public d’assurer qu’un tel fiasco ne se reproduise pas. Ottawa ne doit pas dicter au MBAC la façon dont il gère sa collection. Mais de là à lui permettre de la vendre comme bon lui semble, il y a un pas à ne pas franchir.

3 commentaires
  • Daniel Ouellette - Abonné 28 avril 2018 08 h 06

    On tente de "protéger" la ministre, alors que c'est au C.A. du Musée de répondre

    Vous accrédités la « «réaction» ou l’absence de geste de la ministre comme si cela avait été la bonne attitude en vous référant à un événement datant d’il y a 28 ans. Je ne peux partager votre analyse. Un écart de point de vue entre deux ministres en 1990 et la situation en 2018 ainsi que le contexte de la surenchère envers un élément du patrimoine culturel canadien ne se cautionne pas de cette façon et si facilement.
    Ce qui est en cause c’est une manœuvre motivée par « l’égo muséal » d’un directeur de musée mettant à risque la propriété d’un bien national qui n’a pas été interpellé par les « vrais » détenteurs du pouvoir au Musée des beaux-arts du Canada. Indépendamment que Mayer soit Directeur général, ce sont les membres du Conseil d’administration qui ont le véritable pouvoir de décider, particulièrement dans les circonstances.
    On en retrouve facilement les racines de ce pouvoir sur le site même du Musée, dans ces termes...le C.A. du Musée peut et doit intervenir « Gestion des risques … Le Conseil s'assure que les principaux risques découlant de la nature des activités du Musée ont été relevés et que des systèmes appropriés sont en place pour les surveiller et les gérer. Toute décision importante concernant les biens du Musée et leur financement est examinée et approuvée par le Conseil. »

    Ici, les tergiversations ou non de la Ministre ne sont pas importantes, ayant déjà démontré la « profondeur » de ces réflexions quant à la protection de la culture canadienne dans d’autre dossier, dont celui de l’iniquité des moyens de diffusions de cette culture (Netflix). Ce qui est essentiel à éclaircir, c’est la position du Conseil d’administration du Musée. Le Dg a-t-il demandé la validation aux 10 membres du C.A., quand les interventions ou les autorisations ont-elles été demandés ou obtenues ? Etc. Car on doit savoir que le Musée est ultimement redevable non pas à la ministre, mais de par sa charte, c’est au Parlement qu’il doit déposer son rapport annuel.

  • Gilles Théberge - Abonné 28 avril 2018 08 h 30

    Un exemple de plus, qui illustre l’incurie et l’incompétence de Mélanie Joly.

    À quoi tient donc sa nomination ? Et surtout son maintien en poste ?

  • Gilles Delisle - Abonné 28 avril 2018 10 h 43

    " Mélanie Joly a décidé de ne pas intervenir!"

    Et , c'est très bien ainsi! C'est la seule manière qu'on ne risque pas de la voir faire ou dire une gaffe.