La misère des riches

Les ventes-débarras font partie du circuit de l’économie circulaire et sont les derniers soupirs d’envie de la consommation avant le recyclage ou les éboueurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les ventes-débarras font partie du circuit de l’économie circulaire et sont les derniers soupirs d’envie de la consommation avant le recyclage ou les éboueurs.

Je suis passée devant chez toi au pas de course et puis je suis revenue. Chic ! Une vente-débarras dite « de garage ». Elles apparaissent avec les crocus et les tubes de Justin Timberlake qu’on entend fuser des bolides boostés, fenêtres baissées. Il y avait un foyer extérieur, du thé glacé, un jolisofa fleuri à vendre, un tapis moelleux à terre, à adopter également.

La maison aussi était à vendre, la plus belle de la rue, 850 000 $, pas donné, mais elle est unique. Pardonne-moi de te tutoyer ainsi, mais j’ai remarqué que tout le monde se tutoyait désormais, dans les réseaux sociaux et même dans l’entrée de ton garage.

« On est ben négociables, gênez-vous pas ! » Je n’avais pas de monnaie sur moi, même pas une carte de débit. J’étais partie courir, pas m’endetter. Tu m’as fait la tronche lorsque je l’ai mentionné. « Dans ce cas-là, on n’est pas négociables ! » De ménagère pépouze qui joue les marchandes du samedi, tu t’es transformée en mégère snobant la passante qui joue les anthropologues du… dimanche.

 

Je suis toujours curieuse de voir quels profits les riches peuvent encore tirer de leurs bébelles qui encombrent sous-sol, grenier et garage. Le trop-plein d’un désir émoussé ou d’une impulsion vite regrettée a encore un prix. Tes skis alpins avant-dernier cri, cette boîte de vaisselle en plastique, les livres du Pharmachien et ton Guide de l’auto 2016, des lampes de style mauresque, un casse-noisette géant aux côtés des décos de Noël dans le garage, un sac de flûtes à champagne, un tabouret à 50 $ et ta souffleuse à feuilles. 50 $ aussi. Really ?

Tu me donnerais 100 $ et je n’en voudrais pas. Pollution sonore, de l’air, de l’âme, des chakras si tu y crois, de l’intelligence si tu y crois aussi, de la santé globale en tout cas, de ce qui fait que l’humanité a réussi à très bien survivre jusqu’à la fin du XXe siècle avec un râteau entre les mains.

La nature ne fait pas de déchets. Son secret : elle recycle tout.

 

Péril en la demeure

Le Jour de la Terre, c’est toujours pour demain. Aujourd’hui, nous tentons l’économie circulaire. C’est fabuleux et ça donne bonne conscience de pouvoir faire de l’argent avec de futurs déchets. Mais une cochonnerie de départ demeurera une cochonnerie d’arrivée. Ça, c’est si quelqu’un qui ne pratique pas le « mcsweenisme » t’offre 10 $ avant la fin de la journée pour ta $%#? &&@! de souffleuse.

Au mieux, elle s’étouffe bientôt, vaincue par l’obsolescence programmée, et finit au dépotoir pour se décomposer dans mille ans. Au pire, elle continue à empoisonner la vie de tout le voisinage jusqu’à ce que quelqu’un déclare un duel souffleuse-tronçonneuse. Y’a des gens qui pètent les plombs pour moins que ça. Ça s’est vu.

J’aurais dû m’asseoir sur ton sofa semi-neuf, goûter à ton thé glacé Ricardo et jaser de la théorie de l’économie circulaire avec toi.

Mon mari semi-vieux enseigne ça à l’université ; les jeunes ont compris qu’ils n’auraient plus jamais besoin d’acheter de flûte à champagne pour boire leur kombucha. Grâce à toi qui vas les leur offrir. Tu fournis les bulles après avoir vendu ta baraque de rêve ou tu es trop endettée pour ça ?

De toute façon, t’as remarqué comme tout le monde s’en fout ? Justin ne voit pas l’utilité d’abolir les pailles en plastique, alors ! Je ne te cause même pas pipeline.

Et le directeur parlementaire du budget a mentionné cette semaine qu’une taxe sur le carbone ralentirait la croissance économique canadienne. Mais on ne parle jamais du coût de l’immobilisme. Ça, non.

Cette externalité négative viendra après les élections de 2019. On peut attendre. Encourageons le petit geste.

Ah ! le petit geste ! C’est merveilleux de demander à 7,5 milliards d’individus de songer à leurs petits gestes alors qu’une poignée de dirigeants (mettons le G20) n’en accompliront pas de grands. « Mais les grands hommes ne naissent pas dans la grandeur, ils grandissent. » C’était dans le film Le parrain ; tu devrais le regarder, c’est un classique de vente de garage.

Au moment d’écrire ces lignes, le concierge de mon immeuble fait brûler sous ma fenêtre l’essence qui reste dans le réservoir de sa souffleuse à neige. Une foule de petits gestes comme ça, chaque jour, sont devenus des classiques. Dans ledit immeuble, il n’y a pas encore de bacs à compost et pas assez de bacs à recyclage. Et tout le monde s’en fout aussi.

Face aux grands périls, le salut n’est que dans la grandeur

 

Tic-tac, tic-tac

Lorsque je veux savoir à quelle heure il sera moins une, je me branche sur un drôle de compte à rebours, l’horloge du MCC (Mercator Research Institute on Global Commons and Climate Change). C’est saisissant de voir que, pour atteindre la cible de 1,5 °C, il nous reste 4 mois — selon des estimations modérées — et pour celle de 2 °C, 17 ans et 8 mois. Ils te donnent ça à la seconde près et avec l’option optimiste ou pessimiste aussi.

Des climatologues hardis suggèrent même la décroissance pour s’en sortir. Ça, ça veut dire qu’il faut arrêter d’hyperconsommer et de bander sur le PIB. Je sais, toute ton identité repose sur ce que tu possèdes. Moi aussi, t’en fais pas. C’est malgré nous. On nous a bien lessivé le cerveau.

« Nous appartenons désormais à une société de désir et non pas de besoins. » J’ai lu ça dans l’excellent livre de la journaliste Gisèle Kayata Eid, Consommation Inc. « La société de consommation est si bien intégrée à la vie des gens qu’il est difficile d’admettre que c’est une construction culturelle. Elle nous semble naturelle. »

Comme nous semble naturelle l’économie linéaire, acheter, jeter, acheter, jeter, épuiser les ressources « naturelles ». Ton sofa fleuri et ton beau tapis, eux, ont fini au trottoir. Heureusement, quelqu’un dans le besoin ou un bon samaritain est venu profiter de l’aubaine le lendemain et il n’avait pas encore plu. Tu as fait des heureux sans-le-sou, sans le savoir. Sans le vouloir non plus. De toute façon, tes impôts servent à ça, donner au suivant sans le vouloir. On appelle ça la misère des riches.

Aimé l’essai et recueil de billets de Gisèle Kayata Eid, Consommation Inc. L’auteure cerne bien le monstre de l’hyper que nous avons déifié, parfois même sous la forme de marques de luxe. « Les marques de luxe essaient de sacraliser leurs objets en les tenant à distance. » Pour réfléchir à une occupation anodine devenue loisir pour les uns, plus-value pour les autres, unique façon de se définir pour presque tous. Le zéro déchet est encore un fantasme, mais toute une génération va devoir se repositionner (et les adolescents sont les plus vulnérables) face à cette culture du trop. Un regard aiguisé et pertinent. 

Respiré et expiré en lisant des bouts de L’art de vivre du moine Thich Nhat Hanh. Tout un chapitre est consacré à la non-avidité. « Tout comme il y a un hameçon caché dans l’appât, il y a un danger caché dans l’objet de notre désir. » Ce qui nous attend lorsque nous visualisons l’hameçon, c’est la liberté. Et contrairement à ce que la publicité nous laisse entrevoir — posséder = bonheur (= endetté = enchaîné) —, nous ne serons jamais libres en consommant davantage. Le célèbre moine vietnamien nous raconte aussi qu’au Village des Pruniers, en France, les moines et moniales n’ont ni compte en banque, ni carte de crédit, ni salaire, et qu’ils vivent très heureux.

Visionné Les déchets des youtubeurs français de Tout le monde s’en fout. « Produire des déchets dont personne ne veut, c’est un peu ce qui nous définit comme être humain. » On ne recycle que 20 % du plastique qu’on produit, et les Chinois ne veulent plus de nos poubelles parce qu’ils ont déjà hérité de notre pollution par l’entremise de tout ce qu’on fait fabriquer chez eux. Où s’en va le monde ?

La Terre vue du coeur

Un autre documentaire sur l’environnement ? Oui. Pas trop décourageant ni trop alarmiste, ce film de Iolande Cadrin-Rossignol où l’on nous répète autrement le même message avec le concours, notamment, de l’astrophysicien Hubert Reeves, du philosophe Frédéric Lenoir, du plongeur-cinéaste Mario Cyr, de la militante végane et directrice de la SPCA Élise Desaulniers. Un film qui recadre l’homme dans son environnement circulaire, la planète bleue et ronde. Est-ce que ça changera le monde ? Non. Mais, au moins, on réalise que l’être humain est probablement la moins intelligente des espèces sur terre, celle qui réussira à anéantir son habitat naturel par désir d’accumulation. La beauté des images ne fait pas oublier la lourdeur du message et on en ressort en se disant que le seul petit geste qui peut encore changer quelque chose est de voter différemment. 

 

 
8 commentaires
  • Francine Levesque - Abonnée 27 avril 2018 06 h 19

    Nous ne sommes pas sortis de l'auberge!

    Bonjour Madame Blanchette,Saviez-vous qu'il s'est vendu 30 millions de voitures l'an passé en Chine et que Ford vient de délaisser la fabrication de petites voitures en Amérique du nord au profit des camions et véhicules utilitaires !!!??? Moi je ne critique pas les chinois qui sommes nous pour leur dire ....vous ne pouvez pas faire comme nous!

  • Patricia Posadas - Abonnée 27 avril 2018 07 h 16

    Lecture matinale

    Chère Josée,
    Vous lire est toujours un grand moment dans la semaine. Je vous remercie pour votre lucidité et pour la richesse des vos réflexions. Tout comme vous, je suis un peu abasourdie par ce que je constate autour de moi: la course à la consommation qui finit dans le cul de sac de la vaste poubelle que nous sommes en train de léguer à nos enfants et à nos petits-enfants. L'espèce humaine, qui a toujours voulu se distinguer des autres par sa supposée intelligence, manque surtout de ce que possède naturellement une grande partie des autres espèces: la sagesse et l'équilibre.

  • Éric Desjardins - Abonné 27 avril 2018 07 h 39

    faut pas lâcher...

    Nous sommes condamnés à espérer que les humains changent... et c'est le cas...mais on n'en parle pas assez....et si ce n'est pas toujours le cas, l'espoir a meilleur goût que la défaite.... il nous entraîne vers l'avant!

    Merci pour votre texte.

  • Christian Dion - Abonné 27 avril 2018 10 h 08

    L'être humain.

    `` Lêtre humain est probablement la moins intelligente des espèces sur terre ``. Je dirais plutôt `` la moins bien faite sur terre ``.
    L' histoire dans son ensemble nous le démontre amplement.
    Christian Dion, abonné

  • Marc Tremblay - Abonné 27 avril 2018 10 h 45

    Le tutoiement.

    Plusieurs personnes se tutoient sur les réseaux sociaux; ça n'en demeure pas moins inacceptable. Puis, essayuez donc de tutoyer quelqu'un sur le site du Devoir? Vous serez censuré.