Refuges

Au XIXe siècle, une chasse commerciale florissante décime sans distinction ni aucune restriction toutes les espèces d’oiseaux. Sur les étals des marchés se retrouvent aussi bien des hérons que des pics-bois, des chapelets de parulines, et même des hirondelles ! Autour de 1820, à La Nouvelle-Orléans, un rouge-gorge (merle d’Amérique) vaut six cents et quart.

C’est aussi l’époque où la nuit, dans les grandes forêts de noyers du Kentucky, les tourtes migratrices dont les vols obscurcissent le soleil pendant des heures sont massacrées à coups de bâtons pour nourrir les cochons. Au Labrador, Audubon a admiré les évolutions nerveuses des vols compacts de courlis esquimaux s’abattant sur les terres moussues et y dévorant jusqu’à la dernière baie des buissons d’éricacées. Leur chair était prisée. La dernière observation d’un courlis vivant date de 1988.

Les masses de bipèdes emplumés qui traversent les cieux nord-américains à l’époque de l’expansion vers l’ouest semblent inépuisables. Ce sont des nuées d’hirondelles qui virevoltent là-haut. Des millions de pluviers, d’oies, de canards et de bécassines déferlent sur les rivages, titanesques volées que les innombrables coups de feu ne paraissent guère entamer.

Un chasseur effréné

On mesure, à lire les descriptions qui nous en sont parvenues, les immenses quantités de vitalité sauvage perdues en l’espace d’un siècle et demi, l’abondance faunique et aviaire sacrifiée, rendant nos firmaments du troisième millénaire — nos azurs qui voient passer, n’importe quel après-midi, plus d’avions sécrétant leurs soyeux panaches de gaz blanc sale que de cardinaux rouges et de roselins pourprés — pratiquement déserts en comparaison.

Le premier refuge faunique du continent est créé en 1903 par Theodore Roosevelt, lui-même un chasseur effréné. La première convention concernant la protection des oiseaux migrateurs entre les États-Unis et la Grande-Bretagne (au nom du Canada) est signée en 1916. Les pesticides et le bulldozer vont bientôt prendre le relais du fusil.

Avril 1917. L’armée canadienne, ayant obtenu la permission de faire massacrer ses hommes sous son propre commandement, réussit à prendre la crête de Vimy. Elle y laisse 15 000 garçons sous la forme de cadavres en pièces détachées et de blessés destinés à la charcuterie. Un grand moment pour le nationalisme canadien.

L’Australie s’est battue, elle aussi, pour que la dynastie des Windsor puisse continuer d’asservir l’Inde et de régner sur les mers du globe. Ashley et Jim se sont connus dans le Queensland, où Ashley, éduqué à Cambridge, venait d’hériter du vaste domaine familial, comprenant les zones marécageuses qui servent de filtre naturel entre les terres cultivées et l’océan Pacifique. Jim, lui, est un passionné d’oiseaux et un habitué du marais. Jim et Ashley sont des personnages du très beau roman de l’écrivain australien David Malouf paru il y a 35 ans et aujourd’hui traduit en français (L’infinie patience des oiseaux, Albin Michel, 2018, traduit de l’anglais par Nadine Gassie).

Un rêve

De la rencontre de ces deux jeunes hommes va résulter un rêve : un refuge d’oiseaux, pour y accueillir les loriquets, les ptilobes, les colombines, les carpophages à double huppe, les huîtriers à long bec, le rolle oriental, le martin-chasseur sacré, la poule sultane et les oiseaux de proie, faucons et crécerelles. Ashley engage Jim pour continuer de faire ce qu’il aime : approfondir le mystère de ce monde si vivant, de la menue créature qui « a été jusqu’en Sibérie. Son minuscule oeil vif a vu quelque chose de vaste. Toute une moitié de la Terre ». Il charge son ami de recenser les espèces, de noter les différentes dates de départs et arrivées, « une idée nouvelle qui venait d’Europe, même si le Queensland avait voté une loi de protection des oiseaux près de quarante ans plus tôt, bien avant tout autre endroit de l’Empire britannique ». Ce n’est malheureusement pas la seule idée neuve à venir de l’Europe… Un archiduc vient d’être occis au nom de l’indépendance serbe et le monde va s’écrouler.

Jim et Ashley se retrouvent à Armentières, petite bourgade du nord de la France qui va bientôt être rasée à 90 %. « Ashley, dont l’esprit avait tendance à généraliser, avait vu très clairement depuis le début que ce qui était à l’oeuvre ici, c’était l’émergence d’un nouvel ensemble de conditions. Rien, après cela, ne serait jamais plus pareil. La guerre était en train de se développer comme une branche de l’industrie. Plus tard, ce qui avait été appris sur le champ de bataille remonterait à l’arrière… » Et alors… « la guerre, ou quelque chose de semblable portant un nom différent, continuerait de s’étendre […] jusqu’à ce que la terre entière soit impliquée ».

Une industrialisation de la destruction qui mettait la table pour l’actuelle civilisation du plastique. Si l’hiver vous paraît si long, c’est que les hirondelles ont cessé de faire le printemps.