La confusion organisée

Il y avait longtemps qu’on n’avait pas vu Gaétan Barrette d’aussi bonne humeur. Sourire aux lèvres, le ministre de la Santé brûlait visiblement de dire aux journalistes que la rémunération des médecins n’était plus de son ressort.

Après avoir été exclu des négociations avec les fédérations médicales, il s’est fait un plaisir de renvoyer les médias à son collègue du Conseil du trésor, Pierre Arcand, pour tout commentaire sur la manchette du Devoir, qui révélait mercredi que la hausse consentie aux spécialistes est en réalité deux fois plus importante que ce qu’on avait laissé entendre.

Il est de notoriété publique que M. Barrette était mécontent de l’entente intervenue en février dernier. On lui a beaucoup reproché d’avoir cherché à favoriser ses anciens confrères depuis son entrée en politique, mais il était sans doute trop orgueilleux pour se laisser mettre en boîte dans une négociation. Ceux qui avaient demandé au premier ministre Couillard de l’écarter ne le connaissaient que trop bien.

Face aux questions des partis d’opposition, comme à celles de la presse, les explications de M. Arcand ont été tout sauf convaincantes. Après avoir d’abord reproché au Devoir d’avoir mélangé les pommes et les oranges pour arriver à la conclusion que l’entente rapporterait 4 milliards additionnels aux spécialistes, plutôt que 2 milliards, il a fini par admettre que ces chiffres étaient bons, mais que « ça dépend de la façon dont vous les interprétez ».


 

Précisément. Il est évident que le gouvernement et la Fédération des médecins spécialistes avaient tout intérêt à laisser croire que l’entente était la moins coûteuse possible pour le contribuable. Comme par hasard, les textes d’ailleurs très obscurs qui la détaillaient n’étaient pas disponibles quand elle a été rendue publique.

Dans un communiqué visant à « rectifier les faits » publié plus tard dans la journée, M. Arcand s’est défendu d’avoir cherché à minimiser les coûts de l’entente. Il en veut pour preuve un fascicule annexé au discours sur le budget, le 27 mars, soit un mois et demi après le dévoilement de l’entente. Cela lui permettra d’obtenir la bénédiction de la vérificatrice générale dans le rapport sur l’état des finances publiques qu’elle publiera en août prochain.

Entre l’interprétation avantageuse et le tripotage de chiffres, la ligne est mince. Tout le monde convient que la rémunération des médecins est un sujet complexe et les rééchelonnements successifs du rattrapage consenti aux spécialistes ont rendu le fil difficile à suivre.

Le gouvernement Couillard n’est pas le premier à faire preuve de créativité dans sa comptabilité, mais il n’est pas normal que la confusion demeure aussi totale. On aurait voulu la créer délibérément qu’on n’aurait pas agi autrement.

Si cela était encore nécessaire, ce nouvel imbroglio démontre à l’évidence que le mode de rémunération des médecins a besoin d’être revu, comme plusieurs le réclament depuis des années. Comme l’a dit Amir Khadir, « la rémunération à l’acte permet ce genre de tour de passe-passe où on n’y comprend rien ».

Sans compter qu’elle ouvre la porte à tous les abus. La vérificatrice générale a elle-même reconnu qu’il n’est pas possible de contrôler les 55 000 000 de réclamations que les médecins adressent chaque année à la Régie de l’assurance maladie.


 

L’incompréhension engendre inévitablement la suspicion. L’entente avec les spécialistes demeure si nébuleuse aux yeux de la population qu’elle verra un aveu de culpabilité dans ce manque de transparence.

Contrairement à l’engagement pris par M. Couillard durant la campagne électorale, son gouvernement s’est plutôt signalé par son opacité au cours des quatre dernières années. Alors que le Québec avait fait figure de pionnier quand le gouvernement Lévesque avait fait adopter la Loi sur l’accès à l’information en 1983, il est devenu le mouton noir de la fédération canadienne à ce chapitre.

Après Jean-Marc Fournier et Rita de Santis, c’est maintenant au tour de Kathleen Weil de promettre le dépôt d’un nouveau projet de loi avant l’ajournement de la session parlementaire, à la mi-juin. Un projet qui semble voué à mourir au feuilleton.

De toute évidence, l’esprit n’est pas à l’ouverture. Toutes les raisons sont bonnes pour rejeter les demandes d’accès à l’information. Les cabinets politiques n’hésitent pas à intervenir dans le processus. La semaine dernière, La Presse rapportait que 32 ministères et organismes ont soulevé des objections à l’ébauche du projet de loi que Mme Weil a fait circuler.

On ne donne le bénéfice du doute qu’à ceux qui l’ont mérité. Pourquoi un gouvernement aussi peu soucieux de transparence aurait-il eu un soudain accès de vertu dans le cas de l’entente avec les médecins spécialistes ?

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