Nature commune

Les semences mises en terre à l’intérieur au dernier mois d’hiver commencent à bien montrer l’énergie de la vie. Près des fenêtres, les premiers stades de la courge, du concombre, de la tomate et du melon sont apparus dans mon salon. Il me restera à trouver, d’ici la belle saison, quelques tubercules de topinambours, ce légume racine à peu près oublié dans notre alimentation à qui les anciens doivent en partie leur survie. S’occuper de son jardin, alors même que l’hiver n’a pas encore tout à fait desserré son étau, confirme avant toute chose le fait que la nature apaise.

Sous le règne d’Hitler, les meilleurs jardiniers avaient entrepris de contrôler les espaces verts en fonction de ce qu’ils considéraient comme la flore allemande. « Exoten raus ! — Les étrangers dehors ! », disaient ces jardiniers dont les bêches étaient sans doute serties de croix gammées. Les plantes immigrantes ne font qu’envahir et polluer, tentaient-ils de démontrer.

Dans la fraîcheur de leur germination printanière, les espèces millénaires savent-elles si elles sont allemandes, françaises, péruviennes ou chiliennes ?

La tomate, née de l’Amérique, est devenue si italienne qu’elle a modelé définitivement l’identité de ce pays, tout comme les pâtes, qui sont pourtant d’origine chinoise.

Avant la colonisation européenne de l’Amérique du Nord, on n’y trouvait pas de pommiers. Pas plus de blé, d’orge, d’avoine, de seigle. Les pois et les fèves n’existaient pas davantage en ces lieux-là. En fait, la grande majorité des légumes que nous faisons pousser sur les rives du Saint-Laurent ne viennent pas d’ici. Au point que le botaniste Alain Asselin estime qu’au Québec au moins une espèce végétale sur quatre provient d’un apport étranger. Pourquoi faudrait-il qu’il en soit différent des humains ?

En 1942, certains botanistes anglo-saxons, à l’instar de leurs confrères allemands, comparaient la progression des plantes étrangères à « la peste du bolchevisme ». Ces rois du jardinage européens iront même jusqu’à suggérer la nécessité d’une « guerre d’extermination » — ce sont leurs mots — contre certaines plantes, dont la balsamine, une vivace venue d’Asie, qui menaçait à leur sens la pureté du paysage européen. En Angleterre, dans un appel à tous pour l’éradiquer, ils diront ceci : « De même que, dans le combat contre le bolchevisme, c’est toute notre culture occidentale qui est en jeu, de même, dans la lutte contre l’intruse mongole (Impatiens parviflora), c’est un des fondements essentiels de notre culture, à savoir la beauté de nos forêts, qui se trouve menacé. » Quand on se prend à lutter contre des fleurs dans une des périodes les plus sanglantes de l’histoire, cela en dit long sur cette prétention à la civilisation qui, trop souvent, ne sert à certains humains qu’à dévaloriser les étrangers pour se rehausser.

Cette affabulation de la pureté a engendré son lot de dérives jusqu’à aujourd’hui. Tous les passionnés du gazon maudissent les pissenlits. Pourtant le pissenlit fut introduit en Amérique pour ses hautes vertus médicinales. L’a-t-on oublié ? Au nombre des autres ennemis désignés par les grands guerriers du gazon, on trouve le trèfle. Le trèfle nourrit pourtant le sol. Il aide à y fixer l’azote, ce qui rend moins nécessaires les engrais artificiels. Faut-il lutter contre le trèfle et le pissenlit au nom de la civilisation du gazon ?

Cultiver sa terre, ne pas perdre de vue la cheminée de sa petite maison, ne jamais éprouver l’idée ou le besoin d’aller voir ailleurs, cela fut de tout temps un horizon satisfaisant pour le paysan, celui par qui le pays prit naissance. À tel point que beaucoup de gens finirent par croire que s’il avait ainsi plu à la Nature de séparer les peuples les uns des autres par leurs champs de culture, puis par le langage, c’est que cela devait correspondre à une règle. Du hasard de la naissance, on fit ainsi une triste loi des Ancêtres, de la Terre et du Sang. Ceux qui, à cause de guerres ou d’autres circonstances de misère, étaient forcés de s’échapper de ce carcan de la naissance furent volontiers reconnus coupables d’un crime de lèse-majesté envers l’autorité de la Nature : ils avaient quitté le lieu que la vie leur avait assigné !

Faut-il venir du sol de la patrie où l’on vit pour en arriver à la nourrir corps et âme ? J’ai toujours trouvé pour ma part pleine de bon sens cette phrase toute républicaine de Pierre Bourgault : « Ce n’est pas d’où l’on vient qui compte mais où on va ensemble. » D’où qu’ils viennent, les hommes sont génétiquement semblables les uns aux autres. Avec ou sans passeport, ils possèdent un même permis de vivre. C’est là une question d’humanité. Le crime d’être né n’existe pas.

Un enfant de Syrie ne souhaite pas être gazé, mais jouer comme tous les autres. L’existence tient pour une large part aux fâcheux hasards de la naissance. Les demandeurs d’asile le savent. Dans la mesure du possible, il faut savoir aujourd’hui faire une place à ces gens. Car la démocratie dont nous nous targuons ne tient pas son sens de la valse électorale, mais de cette nécessité d’affirmer à la face du monde, contre tous les délires identitaires, religieux et ethniques, que les lois de la naissance et de l’argent ne doivent jamais compter plus que la tentative sans cesse renouvelée de construire un monde en commun au nom des lois humaines communes.

22 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 23 avril 2018 03 h 27

    Pissenlit pas d'ici?

    J'ai de la difficulté à croire que le pissenlit n'ait pas conquis le monde de lui-même. S'il était rare, c'est que le gazon l'était aussi.

    • André Joyal - Abonné 23 avril 2018 16 h 40

      @M.Lamarche : en prenant ma marche ( sans jeu de mots) ce midi dans un boisé,
      en plus de deux couples de malards et quelques csymplocarpus foetidus
      (mieux connu sous le nom de chou puant), j'ai vu deux pissenlits qui se montraient le nez
      hors d'un sol qui n'avait rien de gazonné.

  • Jean-Yves Bigras - Abonné 23 avril 2018 04 h 35

    Bravo

    Absolument brillant monsieur. Merci

  • Léonce Naud - Abonné 23 avril 2018 04 h 58

    « Dans la mesure du possible… »


    L’approche du chroniqueur est imprégnée de bons sentiments, à l'instar des civilisations à leur crépuscule. Il invoque les invasions horticoles avec tendresse mais passe sous silence celles de la lamproie ou de la carpe asiatique qui ont détruit l'écosystème des Grands lacs ou sont présentement en train de le faire, sans parler de celui du Saint-Laurent. Pour ma part, je préfère me fier à la sagesse tirée de l'expérience de cet écrivain Québécois d’origine amérindienne qui, il y a plusieurs décennies, a constaté : « Si nous avions su à l’époque ce que nous savons maintenant, notre politique d’immigration eût été fort différente. »

    • Micheline Gagnon - Abonnée 23 avril 2018 09 h 27

      Comme le dit si bien Laure Waridel «Acheter c'est voter». Ainsi nous aimons fréquenter les magasins qui nous gavent de produits de Chine et du Tiers-Monde en général et subissons ainsi l'arrivée de poissons et d'insectes qui détruisent notre environnement, etc. Cela ne semble pas vouloir nous arrêter de consommer ces produits... nous avons plus de tolérance pour les objets que nous obtenons à très petit prix que pour l'arrivée de populations qui subissent la guerre et, admettons-le, le martyre. Nous nous fermons les yeux sur le sort des ouvriers qui produisent nos «gâteries» pour presque rien, de la pollution générée dans leurs pays, des droits de la personne bafoués. Misère!

    • François Mercure - Abonné 23 avril 2018 10 h 46

      Nature commune oui, mais il ne faut pas oublier le Principe de précaution.

      Je suis d'accord avec Léonce Naud, il y a quand même certaines réalités qu'il ne faut pas oublier. Du côté des plantes pensons aux plantes envahissantes ou à leur maladies et ravageurs: la maladie hollandais de l'orme, ou à l'agrile du frêne qui est en train de décimer cette espèce en Amérique du nord. Et que dire des virus européens qui sont les vrais responsables de la mort de la plupart des amérindiens à l'arrivée des européens.

      Oui à l'accueil, mais il faut quand même planifier avec le plus de soin possible tous les types d'intégration: plantes, animaux, ou humaines... En oubliant pas les produits chimiques de toute sorte...

      François Mercure, Gatineau

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 23 avril 2018 19 h 01

      Je suis d'accord avec messieurs Naud et Mercure,

      Selon le recensement canadien de 2011, le nombre d’autochtones au pays s’élevait à 1 400 685 et celui des représentants d’origine sikhe à 455 000, soit trois fois moins. Pourtant, aux dernières élections fédérales, 19 candidats d’origine sikhe ont été élus aux Communes contre seulement 10 autochtones. Dans quelques années, nous aurons au Québec des députés musulmans qui forceront les gouvernements qui se succèderont à Québec à les satisfaire politiquement.

      À l'ère d'Internet, les immigrés ne s'intègrent plus comme avant. Le Québec comme nous le connaissons aujourd'hui disparaîtra à la fin de ce siècle.

      Tout ça pour dire que la chronique de M. Nadeau me déçoit énormément.

  • Gaston Bourdages - Abonné 23 avril 2018 05 h 23

    Mais « Où est-ce qu'on va ensemble ? »

    De cette phrase de monsieur Bourgault, je retiens les mots « où » et « ensemble »
    Le ratissage de réponses possibles est grand. Savons-nous où nous allons ? Alors que d'après monsieur Bourgault, le « d'où nous venons ? » n'est pas important. Et « ensemble », ça veut dire quoi ? À cette époque où les « je, me moi, mes, notre, ma, nos...» fleurissent dans « notre » « nature commune »
    Merci monsieur Nadeau de nourrir le beau en nous. J'y prends pour témoin votre conclusion où ma conscience vous invitez, une autre fois, à faire examen puis prise...et je m'en porte que mieux.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Jean-Yves Bigras - Abonné 23 avril 2018 06 h 08

    Bravo

    Absolument brillant. Merci monsieur et bonne journée