«Cool» à la folie

Isabelle (Évelyne Brochu), Anaïs (Valérie Fortin) et Myriam (Anne-Marie Cadieux) dans un épisode de la comédie «Trop». La bipolarité dans l’hilarité.
Photo: Tou.tv Isabelle (Évelyne Brochu), Anaïs (Valérie Fortin) et Myriam (Anne-Marie Cadieux) dans un épisode de la comédie «Trop». La bipolarité dans l’hilarité.

Même l’imperturbable Pascale Nadeau l’a échappé après le bulletin de météo du TJ cette semaine : « Il faut être fait fort ! » Chaque mois d’avril, le 13 précisément, je repense à mon père qui s’est enlevé la vie dans cette grisaille de trop. À l’époque, il y a 15 ans, on disait dépression, pas bipolarité. On ne parlait même pas de bipolarité, on mentionnait maniaco-dépression du bout des lèvres. Et on ne soupçonnait même pas l’importance du trouble affectif saisonnier sur l’humeur.

C’est en visionnant la télésérie Trop., mettant en vedette deux soeurs dont l’une est bipolaire, que j’ai fait la paix avec la maladie (on dit trouble de santé mentale). J’ai fait la paix avec l’idée, en tout cas, que j'ai 8 % de risques de l’être à 100 %. Un chiffre de plus, à croire ou non. Toute ma routine de vie — on préfère dire « hygiène », mais on croirait une commandite d’Oral B — est construite autour de ce 8 %. Fou-folle-fol ou dégenré de même.

Bien sûr, une comédie s’attarde surtout à l’aspect manie plutôt qu’au versant dépressif ; c’est plus divertissant, plus cocasse. N’empêche, la comédienne Virginie Fortin, qui incarne Anaïs, la bipolaire, nous rend la dérive de l’humeur attachante et crédible au possible, qu’elle soit en bobettes dans la rue ou vidant ses médicaments dans la cuvette des toilettes et se croyant guérie. La complicité entre les deux soeurs fait habilement avaler la pilule.

 

Une artiste visuelle de mon entourage, Sarah (prénom fictif), a appris l’année dernière qu’elle « avait » la bipolarité : « Je ne “suis” pas une maladie. Je ne “suis” pas une cause. Mais Trop. est un début d’acceptation du trouble mental. On aime Virginie Fortin pour sa témérité et son énergie. Ça fait du bon cinéma parce que ça permet une liberté par procuration. »

Par contre, Sarah, mère célibataire de trois enfants en garde partagée, est bien consciente que l’entourage d’Anaïs est assez idéal et lui procure un soutien inespéré. « Moi, j’étais le clown triste pendant cinq ans ; j’étais une morte vivante 80 % du temps. C’est moins sexy à l’écran. » Essayer de s’enlever la vie aussi.

Sarah a déjà parlé de sa dépression en public, mais considère que le tabou est encore présent pour la bipolarité. « Ça lève doucement, mais la stigmatisation est forte. J’ai mis trois dépressions à sortir du déni. La folie, ça passe mieux dans le milieu de l’art, car j’étais tellement créative et survoltée que c’était sublimé. On a tellement d’idées, on veut changer le monde, on a accès au divin. Non ! Nous sommes le divin ! »

On ne nous donne qu'un seul petit grain de folie, et si on le perd, on n'est plus rien

 

Pour la cause

« Bell cause pour la cause » a fait bouger des choses depuis 2010, libérant une certaine parole. Paru la semaine dernière, un livre comme Mes tempêtes intérieures, de Vanessa Beaulieu, qui regroupe 25 personnalités connues dévoilant tantôt leurs dépressions, tantôt leurs troubles anxieux, leur bipolarité (j’en ai compté quatre), leurs troubles alimentaires, leur TOC, n’aurait pas vu le jour il y a dix ans. Les Varda Étienne — elle a publié en 2009 Maudite folle ! sur sa bipolarité — ne couraient pas les rues.

Aujourd’hui, pour toutes sortes de troubles mentaux divers, Biz, Florence K, Jean-Marie Lapointe, P-A Méthot, Jean-Nicolas Verreault, Ingrid Falaise rendent un fier service à la société en sortant du placard de façon honnête et en affichant une vulnérabilité qui a nourri leur art, mais empoisonné une partie de leur vie, souvent dès l’adolescence.

De plus, on comprend en les lisant qu’un trouble peut en cacher d’autres, qu’une bipolarité peut s’accompagner d’hypersensibilité, que le petit joint peut provoquer une psychose, qu’une dépression peut se doubler d’anxiété, que le mal de vivre rattrape une personne sur cinq au cours de son existence et que nul n’est à l’abri d’un court-circuit. J’ai été étonnée par la liberté de parole qui entourait cette mise à nu d’un de nos organes les plus secrets, le cerveau.

Marie-Andrée Labbé, l’auteure de Trop., ne semble pas si surprise. « C’est un tabou qui commence à cesser de l’être. Ma génération [les 35 ans], les enfants-rois narcissiques, on veut être parfaits, on a besoin de le dire : “Moi, je suis TDAH ou bipolaire.” On a besoin de s’exprimer et on assume davantage malgré la peur d’être ostracisés. »

Inspirée par plusieurs personnes de son entourage, la jeune femme s’intéresse surtout aux gens différents, car ce sont eux qui la font avancer. Le personnage d’Anaïs lui permet de verbaliser haut et fort ce qu’elle pense. « Le public était bien plus scandalisé par la sexualité féminine que par la maladie mentale dans la série. »

Un grand psychiatre, Jean Oury, définit une folie très répandue chez les gens qui ne sont pas dans les asiles, ceux qu’il appelle les normopathes, en ces termes : des gens qui se prennent pour leur fonction

 

Le chemin (trop) long

Certains psys au Royaume-Uni commencent à prescrire la peinture et le jardinage à leurs patients anxieux ou dépressifs. L’émission Découverte de dimanche dernier nous présentait deux cas, l’un d’anxiété doublée de choc post-traumatique et l’autre de dépression, guéris en une ou deux séances par la prise de LSD ou de MDMA (ecstasy) dans le cadre d’une recherche à Los Angeles.

J’ai écrit à une amie psychiatre pour lui proposer un road trip hallucinogène (je veux être cobaye !) et lui demander où l’on en était quant au tabou en santé mentale. « Dans un formulaire d’emploi, si tu es honnête et que tu écris un diagnostic, tu es discriminé. Si tu ne l’écris pas et que tu tombes malade, tu peux ne pas être assuré.

On a encore du chemin à faire socialement », confie-t-elle. Et on aseptise les mots : « On ne dit pas dépression, on dit burn-out. On préfère TDAH à anxieux et insomniaque plutôt que bipolaire. Tout sauf la référence psychiatrique. Ça fait peur de perdre le contrôle. Il y a une glorification de tout ce qui est “neuro” en ce moment, alors que les maladies psychiatriques se passent dans le même cerveau. Le DSM-5 décrit le TDAH comme un désordre neuro-développemental, mais les patients sont vus en psychiatrie, pas en neurologie. »

Tant que subsistera ce flou, ce besoin d’appeler un chat un « mammifère poilu doué d’une conscience qui ronronne », tant que nous emprunterons la voie de l’évitement, nous retarderons le processus de guérison et vivrons dans le déni.

Jusqu’à ce que le déni soit considéré comme un trouble mental lui aussi. Y’a une pilule pour ça ?

Avalez la pilule

J’ai visionné Take Your Pills avec une amie « TDAH » qui désirait le voir aussi. Ce nouveau documentaire Netflix porte sur les psychostimulants prescrits pour les cas de déficit d’attention (Adderall, Vyvanse, Ritalin), mais que tout le monde prend pour performer, autant les étudiants, les sportifs et les artistes que les jeunes loups en ascension dans une culture obsédée par la réussite.

C’est la nouvelle cocaïne, mais sous ordonnance ou sur le marché noir. Un documentaire très bien fait qui rappelle les origines des pep pills et du speed. Un pédiatre nous explique que les amphétamines seront la prochaine crise après celle des opioïdes. Certains utilisateurs deviennent dépendants et les effets secondaires vont de l’insomnie à la crise cardiaque, en passant par la psychose. Ma chum a pris une Gravol à la mélatonine pour arriver à s’endormir après…

À lire, ce récit de Céline Hequet sur la prise de psychostimulants.

Dégusté la seconde saison de Trop. sur Tou.tv Extra. Je la termine en douceur et cela fait un bien « fou ». C’est un honnête placebo sans effets secondaires. L’auteure me glisse qu’elle sera vraisemblablement en ondes à l’automne. La saison 3 est en cours d’écriture. Soit dit en passant, j’adore le couple formé par les comédiens Mehdi Bousaidan (Samir) et Alice Pascual (Manu), totalement 2018. À voir : les compléments en capsules sur le site. Suave. Et un mot sur la styliste vestimentaire Lou Pelletier : wow !

Envié les cobayes du reportage à l’émission Découverte sur le traitement de certaines maladies mentales avec des hallucinogènes, présenté par mon Charly boy préféré (salut grand fou !). Traitement disponible en 2021. 

Aimé Lève-toi et marche ! Le remède miracle existe et il est gratuit. Le physiothérapeute Denis Fortier nous explique en quoi la position assise est en train de nous tuer sur tous les plans et augmente les risques de cancer, de maladies cardiovasculaires et de diabète. Je connais des gens que l’activité physique a sauvés de la dépression, de l’anxiété ou du SPM sévère (moi, jadis !), bref, d’une foule d’états mentaux qui handicapent la vie. Un guide pour apprendre à marcher et à adopter une bonne « hygiène » de vie.

Prêté Mes tempêtes intérieures à un ami dont l’un des enfants lui a causé beaucoup d’insomnie. « Tiens, lis ça, tu vas mieux comprendre c’est quoi, la souffrance mentale. » Je salue les témoignages courageux des 25 personnalités et l’idée de Vanessa Beaulieu ainsi que les portraits de Same Ravenelle. Ce livre est un must et devrait contribuer à faire tomber les masques d’un mal invisible.

3 commentaires
  • Jean-François Laferté - Abonné 20 avril 2018 09 h 44

    Une fois,j’ai craqué...

    Bonjour,

    5 janvier 2011,retour de congé des fêtes.Les gens viennent me souhaiter une bonne année dans ma classe:le flot part...Incapable d’arrêter,je pleure comme le 31 décembre 2010 sans raison.La directrice me somme de quitter sur le champ et me dit:"Ne t’inquiète pas,on prend tout en charge."Je file sans dire rien,j’embarque dans la voiture,et avise ma chérie que nois allons d’urgence à la clinique:
    rv médecin,prescription,psychothérapie.
    Seul et accompagné,je me relève tant bien que mal,mes sessions vont bien avec la psy,la médication fait effet,je ressors des flots...C’est un retour progressif,une prise de conscience sur ma vie,mes amis.es,le travail:je crois que cette dépression a été une bouée de sauvetage,le corps m’a averti..Aujourd’hui,retraité et heureux,l’extraordinaire se retrouve dans l’ordinaire:écouter mes vinyls,lire mes bd,marcher en nature avec ma chérie,faire du vélo contemplatif..Merci aux personnes qui ne m’ont pas jugé,qui m’ont guidé et m’ont ramené à l’essence même de la vie:être plutôt que paraître...
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

  • Pascal Barrette - Abonné 20 avril 2018 14 h 43

    Pour contrer la peur

    Chère Josée, voici un suggestion de lecture: «Et si c’était ici, le Paradis» d’Anita Moorjani. Votre chronique d’aujourd’hui me fait penser aux mythes qu’elle déboulonne dont «Nous aimer est égoïste» et «Il y a en nous quelque chose qui ne va pas et qu’il faut arranger». On y lit en quatrième couverture: «…des mythes qui nous ont empêché de vivre pleinement nos vies en devenant les croyances dominantes de la culture qui nous entoure». En gros, pour contrer la peur, il ne suffit que de s’aimer soi-même. Aimer les autres coule ensuite de source. Pas besoin de religion, ni de méditation - ce qu’elle ne réprouve pas si les gens y trouvent un plaisir - il suffit d’éprouver, de goûter sa seule existence, entre autres en mangeant du chocolat et en riant. Restons dans le sujet de «Trop», les humoristes vont adorer. Vous pouvez commencer par écouter les nombreux entretiens avec Moorjani sur la toile en anglais - elle vient de Hong Kong. Dépaysement en prime. Avertissement aux sceptiques, sa découverte, son changement radical de vie lui est venu après être «morte» d’un cancer et en être complètement guérie trois semaines après être revenue de l’au-delà. Rapports médicaux à l’appui dans son premier best seller intitulé «Mourir pour vivre», témoignage dans la foulée de ceux de Raymond Moody dans « La vie après la vie».

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Jean-René St-Pierre - Abonné 20 avril 2018 15 h 39

    Encore merci Josée, pour une chronique éclairante !

    En effet, le message de nos jours est : plus plus plus. Faut être performant ; au travail, avec nos amis(es), dans nos loisirs, au lit, même dans notre sommeil. Je suis tombé en dépression, que j'ai appellé devant certaines personnes « burt-out » ça passe mieux (puis encore là...) Peu après la mort de ma mère, car au moment de sa mort, je me rappelle qu'à mon travail, quelqu'un m'ait dit même pas après 1 semaine : « Reviens au travail, ça va te changer les idées » Comme si le deuil, dans mon cas celui de ma mère, pouvait s'évacuer en une semaine (ça fait 5 ans, puis je la pleure encore) Encore une fois, performance ! (le travail était LA solution à mon deuil) Je crois que la dépression survenue environ 2 ans plus tard est une bombe à retardement, que je n'ai pas eu assez de temps pour faire mon deuil au moment où je devais le faire.

    Je vais donner une seconde chance à TROP ! J'en avais écouté deux épisodes puis je n'avais pas embarqué, j'avais l'impression que ça s'adressait à 2-3 générations en dessous de moi (J'ai 41) Mais comme la plupart de tes suggestions me plaisent habituellement, je vais m'y retremper. Surtout que j'adore Anne Marie Cadieux et que j'ai découvert Virginie Fortin l'été passé au ZooFest puis elle m'a accrochée.

    Je vais aussi écouté La révolution des hallucinogènes, on pourrait s'organiser un voyage de groupe :)

    Il est temps que l'on prenne au sérieux la santé mentale! Pas juste par des campagnes publicitaires de BELL. Mais qu'il y ait une vraie volonté politique et chez les employeurs et puis tiens, que toute la société se sorte la tête du sable.