Le roman de l’inadaptation

Une pile de livres s’est formée au cours des deux derniers mois sur ma table de nuit. Je constate en parcourant les titres que les nouveautés francophones en Ontario sont peu nombreuses. Je sors du tas Le Goupil d’Éric Mathieu (La Mèche 2018), que j’ai lu en manuscrit voilà plusieurs mois et dont j’avais oublié les détails. Mon désir d’évasion à l’orée du printemps me rappelle que ce thème est exploré à merveille dans le roman ; je décide de le relire. De ma fenêtre qui donne sur le bois avoisinant, je vois les arbres dégarnis par de longs mois d’hiver, l’eau ridée de la rivière Rideau, le gazon régénéré. Je contemple la possibilité d’une évasion par bateau ou par vélo. Mais le froid me rappelle à l’ordre. Me fait patienter.

Le récit du Goupil se situe entre la libération de la France en 1945 et la mort de Kennedy en 1963.

Dans un village perdu de la campagne française naît un bébé surnaturel « au teint bistre et aux oreilles décollées » qu’on surnomme le Goupil. Émile Claudel est doué pour le langage, un vrai « moulin à paroles » ; il parle et pense déjà au berceau. Cependant, son physique dérange. Comparé à une châtaigne séchée, il passe son enfance en vagabond, ignoré par son père, détesté par sa mère, réprimandé par son voisin et rejeté par tout le monde, à l’exception de Max, son ami parisien, avec qui il passe les vacances d’été.

Cet enfant renard, mi-Jésus mi-Satan, épie, guette, se cache, surprend, et ne cesse de s’inventer. Sa mère aigrie le place dans une maison d’orphelins de laquelle il réussit à s’échapper. De village en village, il travaille comme assistant d’un magicien, retourne à la maison d’orphelins, se fait adopter par une nouvelle famille, apprend le métier d’électricien et finit par se réconcilier avec sa mère. Inadapté, fauve, né dans le supplice et l’incompréhension, Émile parvient à s’en sortir au bout de 18 ans d’errance.

Entre-temps, avec son penchant naturel pour le macabre, il veille sur plusieurs morts, fait partir le feu dans une grange, explore sa sexualité dans les champs ou dans les roulottes de cirque, passe ses nuits dans des grottes et récolte des histoires insolites sur son chemin. À coup de fugues et d’égarements, il affine ses sens et développe son goût pour le jeu et la magie. Mais il n’avance jamais seul. Car dans cet univers féerique et sombre, il rencontre des personnages flamboyants, des monstres et des âmes soeurs, des filles aux lèvres douces et des prostituées abîmées, un jardinier méchant et un voisin vampirique, un enfant sauvage et un prestidigitateur décadent. Tous tournent dans son orbite. Tous, même le père rêvé.

On dirait que l’errance originelle est instiguée moins par le désir d’évasion que par la perte du père, et avec lui des repères de soi. Émile est convaincu que son vrai père est un soldat américain, un étranger dont sa mère était éprise à la veille de la Libération. S’agit-il d’un hasard que le livre soit dédié au père alors que le père du roman s’efface au profit de la recherche inaboutie du père rêvé ? Clore le roman sur la mort de Kennedy, n’est-ce pas une référence directe à la mort du père rêvé ? Une libération, en quelque sorte ? Quelle que soit la réponse, le lecteur reste à la fois proche et loin de la figure paternelle. Au fur et à mesure qu’Émile se sédentarise, sa métamorphose d’enfant inadapté en jeune homme lucide s’accompagne d’un affranchissement de la figure du père et d’une réconciliation avec la mère repentie.

Roman savant

La campagne dans toute sa complexité et toute sa splendeur se lit dans ce beau roman. Et pourtant, le roman se présente aussi comme un roman savant. On y retrouve les traces des Mille et une nuits, avec des voix narratives multiples, des citations, de la poésie, et des dizaines de segments qui font éclater la linéarité du récit maître. Sous les traits de l’inadaptation et de la recherche du père s’amorce un dialogue intertextuel entre les personnages limites : l’Émile du Goupil rencontre la Bérénice de L’avalée des avalés de Réjean Ducharme et le Grenouille du Parfum de Patrick Süskind. On retiendrait également la ressemblance structurelle entrel’Émile ou De l’éducation de J.-J. Rousseau et Le Goupil, construit en quatre parties, de la naissance à la puberté en passant par l’âge de la nature et l’âge de la force.

Mais au-delà de la création savante, Éric Mathieu trace à main levée le portrait d’un personnage attachant et expose la réalité crue d’une campagne en mouvement. Le Goupil réinscrit le passage douloureux de l’enfance à l’âge adulte dans le cadre périphérique des provinces françaises pour enchanter son lecteur, non pour l’éduquer, pour rendre hommage à la perte, non aux retrouvailles, pour célébrer l’inadaptation et dénoncer le conformisme. Et c’est bien là que l’inadaptation prend son plein sens positif et combatif.