Stone. Le monde est stone.

Depuis son élection, l’actuel occupant de la Maison-Blanche a maintes fois encensé le président philippin et sa guerre contre la drogue. Or Duterte ne s’embarrasse pas de considérations morales. Ses moyens sont radicaux : intimidation des défenseurs des droits de la personne et campagnes d’assassinats pour « éliminer » ceux que l’on suspecte de participer au trafic de stupéfiants et les militants qui « feraient obstruction à la justice » (12 000 morts selon Human Rights Watch, dont des journalistes et des enfants). Pour autant, Donald Trump n’a eu de cesse de montrer, lors de sa controversée visite à Manille en novembre, sa grande complicité avec le président philippin.

Tellement complice, en fait, que le président américain s’est délibérément inscrit dans la même veine, lundi dernier : dans un discours prononcé au New Hampshire (qui cultive les records dans cette crise des opioïdes), il a affirmé que, si le gouvernement fédéral n’est pas prêt à durcir le ton et à exécuter les (plus gros) trafiquants, il « gaspille son temps ».

Ce qui pouvait être entendu comme d’énièmes errements d’un président en mal de ferveur électorale a toutefois pris une autre teneur lorsque le ministre de la Justice Jeff Sessions a produit, mercredi, une directive à l’attention des procureurs fédéraux leur enjoignant de requérir la peine de mort dans les cas où « de grandes quantités de drogue sont en cause ». Pourtant, les bases juridiques qu’utilise Sessions dans sa note n’ont jamais permis d’invoquer la peine capitale sans homicide. S’il y a de fortes probabilités que les recours qu’intenteront les associations de défense des droits de la personne établissent l’inconstitutionnalité de cette décision, il reste que le signal est fort : la guerre contre la drogue vient d’atteindre un autre niveau en terres états-uniennes.

Ce combat mené par les États-Unis à l’issue de la guerre froide est un enjeu « intermestique », se situant à la fois en politique interne et en politique étrangère. C’est pour cela qu’il a en partie redéfini les relations du pays avec ses voisins d’Amérique latine. En retour, des mesures comme les vagues d’expulsions des membres du Gang MS13 vers l’Amérique centrale à compter de la présidence Clinton, tout en contribuant à déstabiliser un peu plus des pays comme le Salvador, ont en définitive renforcé ce groupe aux États-Unis, par effet de ressac. Il ne faut donc pas s’étonner que le président américain ait choisi de lier, du même souffle, le Gang MS13, la politique migratoire, le mur et la crise des opioïdes qu’il a, à juste titre, défini comme une urgence nationale de santé publique en octobre dernier.

Les États-Unis sont aux prises avec une crise sans précédent, qui pour une deuxième année consécutive fait régresser l’espérance de vie des Américains. Selon les données des Centers for Disease Control and Prevention, 64 000 personnes sont mortes (officiellement, car les chiffres sont semble-t-il beaucoup plus élevés) d’une surdose aux États-Unis en 2016 — l’équivalent de la ville de Granby qui disparaîtrait en douze mois. Or, au-delà du drame humain que l’organisme Altarum dit ne pas pouvoir évaluer justement (déstructuration des familles, stress induit par une précarité économique accrue, détresse des enfants), l’impact économique — en perte de productivité, en coûts de santé et de justice pénale, en service d’aide à l’enfance — est estimé à 1000 milliards de dollars depuis 2001, montant auquel on pourra ajouter 500 milliards d’ici 2020.

Le traitement envisagé par le gouvernement demeure symptomatique et privilégie la répression plutôt que la prévention. Si le président a annoncé de manière grandiloquente qu’il donnait une fraction de son salaire au département de la Santé pour appuyer sa lutte contre les opioïdes, les mesures prises touchent essentiellement l’accroissement des pouvoirs des agents fédéraux (l’Interdict Act promulgué en janvier 2018) et l’usage par la Drug Enforcement Administration des données de prescriptions transmises par les pharmaceutiques pour découvrir les médecins délinquants. Par contre, il y a toujours un directeur par intérim à la tête de la Drug Enforcement Agency et l’enveloppe votée sous Obama pour appuyer les États fédérés n’a pas été renouvelée. L’adoption par le Congrès d’un budget substantiel pour lutter contre les opioïdes ne palliera pas le déclin vertigineux du budget des agences concernées (Office of National Drug Control, Substance Abuse and Mental Health Services Administration) et des programmes sociaux.

Dès lors, le « carnage » évoqué par le président dans son discours d’intronisation continuera de frapper de plein fouet la « classe ouvrière » et les Blancs. Ceux-là mêmes qui ont voté massivement pour lui.
 


Participez au débat!

Pour ne rien manquer de nos textes d’opinion, dont plusieurs sont en exclusivité sur le Web, et aller plus loin dans le débat, suivez notre page Facebook Opinion.

1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 24 mars 2018 12 h 52

    Intermestique?

    https://fr.wiktionary.org/wiki/domestique

    1. Qui est de la maison, qui appartient à la maison.
    Qui a rapport au ménage, à l'intérieur de la famille.
    Les travaux domestiques.
    La vie domestique.
    Services domestiques.
    Affaires domestiques.
    Le bonheur domestique.
    Vertus domestiques.
    Chagrins domestiques.
    (Antiquité) Les dieux domestiques. — Les dieux du foyer, les Pénates.


    2.(Élevage) (Par extension) Qualifie les animaux qui vivent dans la demeure de l’homme, qui y sont élevés et nourris.