L’équinoxe au poing

Ils ont quinze, dix-sept, dix-huit ans. Je les regarde s’organiser, depuis la fusillade de Parkland en Floride le mois dernier, se rejoindre, se lier, prononcer des discours à faire blêmir d’envie les plus habiles tribuns, je les regarde se mettre en marche et quelque chose, à la suite de ces étudiants des écoles secondaires de partout aux États-Unis, se redresse en moi.

Chacun de leurs gestes m’atteint au plexus et réchauffe cette partie cachée loin dans la cage thoracique, qui ne demande qu’à se remettre à pulser. Qu’à participer. Ils font soudain briller dans les médias américains une parole d’une clarté éblouissante. Ils interpellent, en direct à la télé et sans fléchir, porte-parole de la NRA et politiciens d’expérience et s’y confrontent avec un aplomb dont je crois bien n’avoir jamais été témoin auparavant.

La jeunesse américaine se lève pour réclamer un meilleur contrôle des armes à feu dans un mouvement d’une ampleur stupéfiante, et la puissance qu’ils se découvrent ouvre des horizons insoupçonnés dans une démocratie qu’on croyait irrémédiablement sclérosée de partout. L’heure du dégel semble enfin avoir sonné.

Parmi toutes les victoires que ces jeunes sont en train de préparer, une action à la fois, la plus importante est sans doute celle-ci : ils transfigurent, pour toujours, leur propre rapport au politique, et ils s’inscrivent pour la première fois dans l’actualité en tant que sujets, agissant, luttant, forçant le respect. Cette mue de l’identité, d’enfants impuissants à citoyens responsables, c’est la plus belle fleur qui puisse pousser dans les fusils de l’Amérique.

C’est ce passage, cette métamorphose de la conscience, précisément, qui est mis en scène dans Ce qui se passe dehors (Hurtubise, 2018) de Catherine Dorion, sorti cette semaine.

Hasard et curiosité

Dans ce roman littéralement palpitant (puisque tout y palpite, coeurs, corps, esprits) destiné aux adolescents, ce n’est toutefois pas un traumatisme qui est à la source de l’engagement naissant des protagonistes. C’est plutôt le hasard et la curiosité qui entraînent Gabrielle et Mathis au coeur d’une manifestation qui tourne en giboulée de poivre de Cayenne et en arrestations intempestives. Et ce qui guide la suite, pour Gabrielle, c’est d’abord l’envie de revoir un bel activiste aux yeux sombres bordés de longs cils.

On ne pourra certes pas accuser Dorion de se dédire, elle qui écrivait dans son tout premier recueil : « ce n’est pas l’opinion qui change le monde / c’est le désir ». On est au coeur même des thèmes que l’auteure porte en tous lieux et ramène par tous les moyens, sur toutes les tribunes, dans une rare cohérence entre ses activités artistiques, citoyennes et militantes : l’engagement politique en tant que source de sens, de joie, de lien et de vivant, le besoin d’échapper à la culture dominante pour inventer d’autres manières d’être au monde, et surtout, d’y être ensemble.

Rappelons d’ailleurs ici que Catherine Dorion, en plus de sa démarche d’artiste de scène et d’écrivaine, joint résolument le geste à la parole en étant candidate à l’investiture de Québec solidaire dans la circonscription de Taschereau.

L’histoire déployée dans l’ouvrage, qui se lit d’un trait (plaisir d’adolescence retrouvé), décrit à merveille les vents contraires qui agitent son public cible. Entre des parents stressés ou résignés et des cercles militants intimidants au premier abord, Mathis, Gabrielle et Émile cherchent des réponses aux questions immenses qui émergent quand on se met à porter une véritable attention à la fois à ce qui se passe hors de nous et à ce qui se meut au-dedans. La petite bande apprend tout en même temps, s’informer par soi-même et désobéir, développer un sens critique et dire la vérité, embrasser son époque — aimer follement.

Le paysage tracé est vaste comme l’avenir quand on a quatorze ans : il est peuplé d’émois qui chavirent, de doutes qui paralysent, d’espoirs qui font trembler, et du courage qui nous est parfois donné au moment où on réalise l’ampleur de la tâche à accomplir.

Tout comme Catherine Dorion, qui s’adresse à elle de front par la littérature, je crois, plus que jamais, que la jeunesse mérite notre confiance la plus vibrante — et de prendre part à toutes nos conversations. Je commence tout juste à réaliser que je n’en suis plus. Je ne suis plus la jeunesse. Je mesure par le fait même à quel point j’ai envie, désormais, de la seconder.

Les étudiantes et les étudiants américains qui sont mobilisés pour la March for Our Lives de ce matin à Washington (et dans des dizaines d’autres villes) me sont à eux seuls un puissant équinoxe. J’espère qu’ils pressentent la portée de leur geste, de leur voix, de leur pouvoir. J’espère qu’ils en goûtent pleinement la sève. En marchant, en étant cette grande marée, cette course vers la lumière, cette chute et ce début, ils disent : « Regardez, le printemps arrive, et nous sommes le printemps. »


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2 commentaires
  • Line Marcheterre - Abonnée 24 mars 2018 07 h 46

    Très beau texte, puissant et plein d'espoir.

  • Nadia Ghalem - Abonnée 24 mars 2018 10 h 21

    Cette jeunesse révèle que le peuple n'est ni tout à fait somnolent, ni tout à fait intoxiqué. Il y a encore de l'espoir. ...