Une nouvelle ère Mulroney?

Outre Bob Rae, jadis néodémocrate, chassé du pouvoir en 1995, les premiers ministres de la plus grande province de ce pays officiellement bilingue n’ont jamais pris la peine de maîtriser le français. L’Ontario compte pourtant toujours plus d’habitants ayant le français comme première langue officielle parlée à la maison — 550 000 selon le dernier recensement en 2016 — que toute autre province à l’extérieur du Québec. Mais leur poids politique est concentré dans une poignée de circonscriptions dans le nord et autour d’Ottawa. Les Franco-Ontariens sont donc habitués d’entendre leurs leaders provinciaux s’adresser à eux dans un français plus qu’approximatif.

Tout cela changera si Caroline Mulroney gagne la course à la chefferie du Parti progressiste ontarien, dont le résultat sera dévoilé samedi, pour ensuite défaire le gouvernement hautement impopulaire de l’actuelle première ministre libérale Kathleen Wynne lors des élections en juin prochain.

Le premier défi serait plus imposant que le second. Un mode de scrutin préférentiel qui donne 100 votes à chacune des 124 circonscriptions de la province, peu importe le nombre de membres du parti qui y votent, fait en sorte que personne ne peut prévoir le résultat. Si les médias ontariens semblent favoriser l’ancienne députée provinciale Christine Elliott, c’était aussi le cas lors des deux dernières courses à la chefferie du parti. Elle les a toutes deux perdues.

Mme Mulroney, 43 ans et fille de l’ancien premier ministre canadien Brian Mulroney, est toutefois la seule des quatre candidats à la chefferie à maîtriser le français, un atout dont elle s’est amplement servie durant la courte campagne qui se termine pour courtiser les électeurs francophones. « Pour moi, c’est personnel, a-t-elle déclaré dans une vidéo lors du lancement de sa campagne il y a à peine un mois. Il est temps que nous ayons une première ministre qui n’a pas besoin d’un traducteur pour parler dans les deux langues officielles. »

Il serait bien sûr hasardeux de prévoir l’avenir du pays sous une première ministre ontarienne qui se nomme Mulroney. Mais tous ceux qui ont côtoyé de près ou de loin Brian Mulroney au fil des ans savent qu’il rêve toujours de voir le Québec signer la Constitution de 1982 après l’adoption d’une modification y enchâssant la reconnaissance de sa spécificité. L’échec de son accord du lac Meech afflige encore celui qui a quitté le pouvoir en 1993. On ne peut que présumer que sa fille partage sa peine. L’enjeu n’a certes pas figuré dans la course à la direction actuelle, mais Mme Mulroney semble croire autant à la vision du pays de son père que Justin Trudeau à celle de son propre père. L’histoire se répétera-t-elle ?

Même si elle perdait le leadership cette fois-ci aux mains de Mme Elliott, Mme Mulroney n’abandonnerait pas la politique pour autant. Elle sera candidate progressiste-conservatrice lors des élections du 7 juin dans une circonscription au nord de Toronto et sa victoire semble gagnée d’avance. Si elle ne devient pas première ministre, elle occupera certainement un poste ministériel important dans tout gouvernement progressiste-conservateur ontarien. Un futur saut en politique fédérale n’est pas exclu. Si l’élection d’un gouvernement caquiste au Québec en octobre prochain renvoyait les discussions constitutionnelles de nouveau aux calendes grecques, la carrière politique de Mme Mulroney pourrait durer assez longtemps pour que les fruits nécessaires pour entreprendre des discussions constitutionnelles mûrissent une fois pour toutes.

Malgré les allégations d’inconduite sexuelle à l’égard du chef du parti démissionnaire, Patrick Brown, presque tous les sondages récents donnent une avance de plus de 20 points de pourcentage aux conservateurs sur les libéraux de Mme Wynne. Cette dernière est une politicienne formidable et peut toujours rebondir, tout comme les néodémocrates d’Andrea Horwath pourraient se faufiler entre les deux partis principaux pour remporter la victoire, surtout si les conservateurs choisissent Doug Ford pour chef. Le frère du feu maire torontois Rob Ford est populaire parmi la base plus à droite du parti, mais les sondages indiquent qu’il ferait fuir l’électeur ontarien moyen. Mais avec Mme Elliott ou Mme Mulroney pour chef, les conservateurs partiraient favoris.

L’arrivée en politique de Mme Mulroney annoncerait-elle le début d’une nouvelle dynastie en politique canadienne ? Si la plupart des observateurs ont été impressionnés par sa grâce, son sang-froid et son intelligence durant cette courte campagne, elle a jusqu’ici fait preuve d’une prudence quasi extrême. Remettre le dossier constitutionnel à l’ordre du jour nécessiterait toutefois de l’audace de sa part. Si elle a hérité quoi que ce soit de son père, espérons que c’est justement cette qualité-là.

À des fins de transparence, l’auteur tient à préciser que son frère est un député progressiste-conservateur en Ontario. Il ajoute qu’ils ne parlent jamais de politique ensemble.

2 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 10 mars 2018 06 h 23

    «[l'auteur] ajoute qu’ils ne parlent jamais de politique ensemble.»

    Ce qui est impossible «hors de tout doute raisonnable». Mouarf! Maintenant, que la fille de «Monsieur 300K $CA» soit bilingue, on s'en tape. Palabres, palabres et palabres. Bref.

    JHS Baril

    Ps. Au texte. «[...] de la plus grande province de ce pays...». Sans commentaire.

  • Nicolas Gilbert - Abonné 10 mars 2018 09 h 27

    Et Dalton McGuinty?

    "Outre Bob Rae, jadis néodémocrate, chassé du pouvoir en 1995, les premiers ministres de la plus grande province de ce pays officiellement bilingue n’ont jamais pris la peine de maîtriser le français."

    C'est vrai si on considère que Dalton McGuinty, premier ministre de 2003 à 2013, maîtrisait le français... sans peine. C'était sa langue maternelle.

    (http://lactualite.com/politique/2011/10/06/dalton-