Ils n’étaient que des enfants…

Sa petite main était lovée dans la mienne. Du haut de ses quatre ans, il faisait le fier, mais je savais qu’il n’en menait pas large. Une école. Dans un autre pays. En plein coeur du désert. Et en cours d’année. Mais il a franchi les deux portes vitrées crânement, son sac sur les épaules. Avant que les battants ne se referment sur lui, juste avant, la directrice est sortie pour me faire faire le tour des locaux ; or ses premiers mots n’ont pas été pour le cursus scolaire, les cours d’éthique, ou l’impératif kit d’urgence dont tout écolier doit être muni lorsqu’il vit sur la faille de San Andreas (un sac contenant de la nourriture lyophilisée, une copie d’un papier d’identité et les coordonnées d’un contact hors État… en cas de « Big One » — le séisme que tous redoutent)…

Non, avant tout ça, elle s’est retournée pour me montrer, fière, la double porte vitrée et blindée qui venait d’avaler mon enfant. « Il est en sécurité », a-t-elle ajouté. Ultime argument de vente d’une école américaine, au-delà de sa localisation ou de son projet éducatif. Parce que les balles représentaient un plus grand risque pour mon enfant que la déshydratation ou l’effondrement du bâtiment. Trois ans plus tard, un soir de décembre, c’est de nouveau sur le seuil de son école que je l’ai pris dans mes bras… en larmes. Un tueur avait fauché 20 petites vies à l’école primaire Sandy Hook. Nous, nous étions à Montréal. Comme bien des parents autour de moi, je pensais à ceux qui n’avaient pas cette chance.

Et cette chance n’est pas le fruit du hasard. C’est un alignement politique des astres, choisi par volonté ou par couardise, par des élites déconnectées tant au niveau fédéral qu’au niveau fédéré. Comment expliquer autrement que mardi, sous les yeux des survivants de la fusillade, la chambre de Floride a tué dans l’oeuf un projet de loi visant à bannir les fusils d’assaut ?

Pourtant, selon le Pew Research Center, en 2017, la majorité des Américains affirmaient qu’un meilleur contrôle est la solution : créer des garde-fous en cas de maladie mentale, empêcher les personnes placées sous surveillance ou visées par des interdictions de vol d’en acquérir, imposer une vérification systématique des antécédents, bannir les fusils d’assaut et établir un registre national des armes à feu. Si les moyennes éclipsent les écarts partisans (considérables), dans le même temps, 61 % des Américains, selon Gallup, ont une vision positive du puissant lobby des armes, la NRA.

C’est sans doute ce qui explique qu’à la veille d’accéder à l’âge adulte, les enfants de l’école secondaire Marjory Stoneman Douglas de Parkland n’ont connu que le monde de Columbine. Celui où, malgré l’accélération des tueries au cours de la dernière décennie, les régulations mises en place s’effritent faute de pouvoir être reconduites. Or le coût de cette violence va bien au-delà des 150 spectaculaires et traumatisantes tueries de masse des 50 dernières années.

À partir d’un rapport réalisé par le Congressional Research Service en 2012, le Washington Post estimait en 2015 qu’il y avait plus d’armes que d’habitants (357 millions) aux États-Unis — détenues par la moitié d’entre eux. Mais plus encore, il y a chaque année en moyenne, depuis 2001, 30 000 morts par armes à feu — parmi lesquels, selon la revue Pediatrics, 1300 enfants, dont 500 par suicide. Comme si, tous les 12 mois, les États-Unis perdaient l’équivalent de la ville d’Alma. Le coût social est colossal : on ne fait pas disparaître 30 000 personnes par année sans que cela ait un impact sur les structures familiales et économiques. Cyniquement, s’il fallait réduire l’équation à cela pour convaincre les élus, le journal Mother Jones a chiffré les coûts (immédiats) de chaque homicide (des services d’urgence à l’enquête judiciaire, de l’incarcération aux traitements psychiatriques) à 400 000 $. Or il y en a eu 17 250 en 2016 : l’addition est vertigineuse et devrait théoriquement suffire à convaincre.

Las, face au non-sens, les survivants ont investi le parvis du Capitole de Tallahassee. Leurs contemporains, d’un bout à l’autre du pays, sont descendus dans la rue. Et prévoient de marcher, pour leurs vies, le 24 mars. Preuve d’une fracture évidente — politique et générationnelle : des superintendants de districts scolaires, comme celui de Waukesha au Wisconsin ou celui de Needville au Texas, ont menacé de suspension les élèves qui y participeraient. Oubliant qu’en novembre ils seront nombreux à voter. Qu’en 2020, ils surpasseront dans les isoloirs le nombre des baby-boomers et celui de la génération X. Ils n’étaient peut-être que des enfants… mais ils n’auront d’autre choix que de grandir. Vite. En bousculant leurs aînés. Pour vivre.

9 commentaires
  • Nicole Delisle - Abonné 24 février 2018 08 h 09

    Si seulement chaque américain pouvait lire votre texte.....

    Bravo madame Vallet pour cet excellent texte qui renseigne mais touche aussi le cœur du lecteur! Comment comprendre qu’une nation en soit arrivée au point d’aimer plus les armes que ses enfants? On ne s’explique pas, sinon que l’on voit jusqu’à quel point un groupe comme la NRA est devenue plus puissante que ceux qui gouvernent ce pays. L’argent lui permet d’acheter n’importe qui et de mettre au pouvoir de ses adeptes qui peuvent ainsi façonner les lois électorales et de gouvernance à leur volonté pour subsister encore et toujours plus. C’est devenu une organisation immorale, insensible aux humains et manquant totalement d’érhique et de jugement. Un peu comme une secte avec un gourou! Ils réussissent à laver le cerveau des américains et leur faire croire que leur sécurité est en jeu à tout moment et que seuls des armes peuvent les protéger. Aussi incroyable que cela paraisse, ils réussissent et l’argent aidant ils transforment une nation en
    comédiens du Far West où chacun se retrouve du côté des méchants ou du côté des bons. Y a-t-il une seule nation sur terre qui souhaite armer ses enseignants pour transmettre des valeurs de sécurité et de mieux-vivre en société et éduquer des jeunes pour l’avenir? Seuls les USA et son président influencé par la NRA
    peuvent oser proposer une telle absurdité. Vendre toujours plus d’armes, là est le but de toute intervention!
    Ce pays ne sera pas attaqué par des terroristes mais bien par ses propres habitants qui finiront par s’entretuer dans une deuxième guerre civile américaine et qui fera probablement encore plus de morts que la première qui a voulu diviser le pays entre le nord et le sud! Il y a quelque chose d’anormal et de complètement absurde pour ceux qui regardent ce pays de l’extérieur. Et rien ne laisse présager un retour à
    la raison dans un avenir rapproché. À moins que la jeune génération réussisse à faire entendre raison à ses aînés, par leur nombre, leur détermination et leur jugement peut-être un peu plus éclairé!

  • Raymond Chalifoux - Abonné 24 février 2018 08 h 27

    À la longue, on se dit...

    ... et puis... qu'ils aillent donc au diable, les voisins! Gravement malades! Vous parlez de coût social? On se dit que.. la formidable crise d'opioïdes que connait ce pays n'est probablement pas sans lien avec tout ça. Déjà difficile de faire son deuil suite à la perte subite d'un être cher pour cause d'accident ou de maladie, je n'ose même pas imaginer dans quel état sont les familles complètes et les amis proches de ces gens touchés par le décès d'un enfant dans des conditions aussi terribles. Et en plus, d'entendre dans les jours qui suivent, de la bouche même du Président, qu'on devrait armer les profs et peupler les écoles de vétérans armés jusqu'aux dents! Démence, quand tu nous tiens! Mais comme dirait l'autre "ça peut TOUJOURS, être pire!" fait que "check-it-out", y sont pas sortis de l'auberge!

    Pour les vacances, BC et les Rocheuses remplaceront la Californie, et les plages du Nouveau-Brunswick celles de la Côte Est, South of the border.

    Les Amerloques, à l'évidence, ils ne réalisent pas que LaPierre et sa chum Dana Loesch (NRA), leurs potes du CPAC, leur président menteur, bum, sociopathe, manipulateur et j'en passe, c'est ni plus ni moins que... Pearl Harbor from within!

    Un fleur, tu peux pas ouvrir ça avec les doigts, faut que ça se fasse tout seul... Affligeant, mais l'on ne peut rien pour eux. On peut juste s'assurer que nous, un registre des armes-à-feu, qu'on en ait un, rigoureux et à jour!

  • Julien Tremblay - Abonné 24 février 2018 09 h 45

    Encore un excellent article

    Mme Vallet, vous sur ma courte liste de chroniqueurs dont les articles sont incontournables pour comprendre le monde dans lequel on vit. Continuez votre excellent travail!

  • Benoit Samson - Inscrit 24 février 2018 10 h 53

    Le syndrome de John Wayne


    Voici le plus bel exemple de la pensée magique des dirigeants américains pour essayer de régler un problème de violence sans nom. Un policier ou un(e) enseignant(e), comme John Wayne qui gagne toujours, armé d’une arme à portée réduite et de calibre inférieur à l’asseyant. Les mitrailleuses des assassins de masses que l’on peut acheter comme des bonbons aux USA ont une portée de 300 mètres et déchargent 90 balles en 10 secondes. Les cibles sont nombreuses, anonymes et indiscriminées ; tout ce bouge et qui vit dans un groupe de personnes qui courent de gauche à droite. Les cartouches de ces armes ont été conçues pour faire ‘’exploser’’ les organes qu’elles touchent et voyagent à une vitesse 5 fois plus rapide que celles des armes que l’on veut donner (vendre) aux professeurs.
    Contre cette puissance de feu mortelle les dirigeants des USA veulent faire accroire aux étudiants qui n'y croiront pas, qu’un individu muni d’une arme de calibre inférieur, qui a une portée de 30 mètres au mieux et à laquelle distance les experts qui s'en servent manquent leur cible plus de 60% du temps arrêtera un fou muni d’une mitraillette tirant de façon indiscriminée avec un pouvoir de feu des dizaines de fois supérieure à l'autre.
    Ne serait-il pas plus intelligent d’interdire la vente et possession d’armes de guerre?
    Il faut aider la jeunesse américaine qui se débat pour sa survie devant ce cynisme décadent de fin de régime de sa classe dirigeante qui les place un cran derrière les intérêts de la NRA. Chaque petit geste compte: pour ma part j'ai cancellé mon membership avec Hilton qui est associé avec la NRA et rejoint la chaine Best Western qui les a ''flushé''. C'est l'affaire de tous.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 24 février 2018 11 h 15

    Je dis à Trump :

    ."Make USA more stupid".
    Thank you NRA to kill children.