La parole brève

Je suis moins Twitter que Facebook. Je prends plaisir à lire les récits et commentaires des amis sur ma page d’accueil, à repérer des conteurs audacieux, des écrivains refoulés, des non-professionnels de la littérature. Je me délecte de l’oralité facebookienne transformée en textes et en images. Comme si Facebook, réservoir suprême de fragments de vie et de journaux intimes, incitait les utilisateurs à nuancer et à embellir leur voix, et par la suite leur écriture. Certains le font sous le couvert de l’anonymat et du jeu, d’autres se réclament d’une signature que les fans s’empressent de partager.

Sur Facebook, le désir de raconter, de partager, d’aimer et de se laisser aimer est exalté par le texte court, le commentaire, le récit. Sur Facebook, le monde fragmentaire dans lequel nous vivons se dévoile à travers des récits-fragments affranchis de la trame narrative. De façon concomitante, il semble que le fragment devienne l’unité de base de toute écriture, romans-fleuves ou nouvelles, et que toute communication littéraire ou sociale, en format imprimé ou sur Facebook, participe à la mise en exergue de la parole brève.

Fragments de vie

Bref ! 150 nouvelles pancanadiennes (Éditions du Blé), paru en décembre à l’occasion du 150e anniversaire du Canada, s’inscrit dans la lignée de cette parole brève exaltée. On doit l’idée du recueil à l’écrivain prolifique Bertrand Nayet (Manitoba), qui offre à soixante-deux auteurs francophones de l’extérieur du Québec un espace pour s’exprimer brièvement, en 150 mots ou moins. La contrainte ludique permet à certains d’écrire des récits brefs, des nouvelles à la trame linéaire et simplifiée, à d’autres, des poèmes en prose, des pensées, des scènes de vie, des dialogues. Certains adoptent la légèreté de style des utilisateurs de Facebook, d’autres produisent des fragments d’une grande finesse littéraire, tous font vibrer la corde des sensibilités francophones au Canada.

Le recueil rend hommage à la forme brève par le subterfuge et le jeu, alors que la structure générale du livre libère la lecture de l’emprise du nom et renom de l’auteur. L’organisation des textes par ordre alphabétique de titre plutôt que par ordre d’auteur renforce le lien entre textes et lecteurs, tout en permettant à ces derniers d’accéder aux récits pêle-mêle, de façon non linéaire. Chaque page propose un nouveau texte, un nouveau fragment. Chaque page est une invitation à la découverte, à l’errance.

Bref ! est un livre ouvert, aéré, mouvant. Un livre de chevet par excellence ! On y retrouve des thématiques personnelles, locales, universelles : la mort, le destin, la page blanche, l’écriture, la séduction, l’intégration, le couple ; mais aussi des scènes courtes et savoureuses, une promenade en ville, un déménagement, un accident de ski, la récréation dans une cour d’école. Dans Décalage, la description d’un voyage anodin se termine par une soeur qui conduit le voyageur aux obsèques. Dans Bataclan, deux survivantes se bousculent dans l’horreur, celle de constater que « ça nous est arrivé ». Dans Renaissance, une vie misérable se termine par le meurtre de la mère. S’entremêlent dans tout ceci le désir de raconter comme si on chuchotait à un proche et la soif de dire les émotions comme si on venait de les vivre. Un bel exercice de style pour les auteurs loquaces, et un régal pour les lecteurs nomades.

Silence-décomposition

L’art du fragment se pratique et se publie au Québec. Il a pour nom Silence-décomposition. À l’écoute d’une ville (Nota Bene). Ce petit livre exquis coécrit par Pierre-Luc Landry et Stefania Becheanu relate le voyage en Europe des deux auteurs (notamment à Barcelone), le premier étant romancier canadien en mission d’écriture, la deuxième, plasticienne sonore française d’origine roumaine en mission d’écoute. Leurs objectifs communs : étudier le silence afin de le décomposer, raconter les villes par le son, l’image et le mot, construire un livre-paysage. Le résultat est tout simplement fascinant ; une écriture documentaire se développe afin de raconter les villes et l’art, la vie quotidienne et la recherche esthétique, les fractions de vie et de création, dans une constante traversée des frontières nationales, culturelles, linguistiques et artistiques.

Les auteurs inventent une architecture propre au livre en ayant recours à l’écriture littéraire, au paysage sonore, à la photographie et à l’essai critique. Par contre, la section visuelle et sonore de l’oeuvre est publiée en ligne afin de « dématérialiser le livre ». Aussi le livre devient-il le fragment de l’oeuvre. Et le fragment se décompose à son tour en journal intime, intermèdes, parenthèses, notes de terrain, exercices d’écoute, installations. « L’oeil cubiste » des auteurs, à la fois lucides et résilients, offre un début de réponse à la fragmentation du monde. Silence-décomposition est un hommage à l’écoute, mais aussi au mouvement. Le mouvement étant la loi qui régit la structure interne de l’oeuvre, qui assemble les fragments de vie et qui invite le lecteur au voyage.

2 commentaires
  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 24 février 2018 08 h 59

    Une tragi-comédie trudeauiste, à et à pleurer...

    Avec le baladin Justin Trudeau, on se croirait dans un «remake» du film de Woody Allen, «Zelig»!

    Tel Leonardo Zelig, Justin Trudeau est un homme-caméléon, superficiel et sans profondeur, qui ne vit qu’en prenant l’apparence ostentatoire des autres. Dans un mimétisme digne du film «Zélig», Justin Trudeau est vide, sans profondeur, habité d’un besoin maladif d’admiration.

    Oui l’Inde «est une affaire compliquée et violente, remplie de zones d’ombre, de conflits et de manipulations». Selon les Nations Unies, le viol (commun et collectif) en Inde est le principal crime contre les femmes et que dire qu’au XXIe siècle, l’Inde et son système socio-religieux de castes (Jati) basé sur l’inégalité des hommes et de cette institutionnalisation hiérarchique de qui est pur, et de qui est impur? Une inhumanité socio-culturelle.

  • Pierre Deschênes - Abonné 24 février 2018 12 h 07

    L’indésirable chaos

    En tout respect pour l’actuel premier ministre du Canada, il ne m’a encore jamais convaincu de la maturité, voire de l’existence même d’une réelle pensée politique pour l’avancement du Canada sur les scènes intérieures et internationales, et son périple pour le moins chaotique en Inde en est la parfaite illustration. Confrontés à des problématiques sérieuses et complexes impliquant un délicat équilibre géopolitique international, le premier ministre et son entourage démontrent de manière évidente et pour le moins gênante leur manque de connaissances et d’aptitudes.