Une grippe d’hommes

Fin janvier, tout juste capable de me traîner jusqu’au fauteuil, j’ai écoulé une journée de grippe carabinée en lisant En avoir ou pas dans l’édition de la Pléiade et dans une de ces inénarrables traductions franco-françaises dont nous devenons malgré nous les réviseurs étonnés. Dans celle-ci, Georges Duhamel s’obstinait à qualifier de « chaloupe » un bateau de 12 mètres.

Mon incapacité temporaire, sans aller jusqu’à me qualifier pour une prestation d’invalidité de ma compagnie d’assurances, m’offrait ce rare loisir : plonger dans un roman d’Hemingway que je n’avais jamais lu. Les Keys de Floride, la pêche au gros et les petits trafics : je découvrais le Gulf Stream sauvage des années 1930 et ses marlins noirs d’un quart de tonne avec le même ravissement que le type qui tombe, dans sa cave, sur un bordeaux à 25 $ dont il avait complètement oublié l’existence.

Un plaisir délicieusement coupable

Sans compter que lire Hemingway aujourd’hui, dans ce climat moral de bien-pensance toute-puissante et de puritanisation de la culture — Jutra, Kevin Spacey, Woody Allen… à quand le tour des écrivains ? —, prend l’allure d’un plaisir délicieusement coupable. Une femme de la haute, devant son miroir, dans un yacht amarré à un débarcadère de la marina de Key West : « Mieux vous traitez un homme et plus vous lui montrez que vous l’aimez, plus vite il se lasse de vous. Je suppose que ceux qui valent quelque chose sont faits pour avoir un tas de femmes, mais c’est terriblement épuisant de vouloir être un tas de femmes à soi toute seule, et puis ensuite quelqu’un de pas compliqué s’amène et l’enlève quand il en a assez de ça. Je suppose qu’on finit toutes par devenir des putains, mais à qui la faute ? Ce sont les putains qui ont la bonne place et qui se paient le plus de bon temps… »

Je peux difficilement lire ce monologue intérieur sans un sourire en coin, en me rappelant d’abord à quel point les personnages de femmes d’Hemingway sont, la plupart du temps, pauvrement esquissés, unidimensionnels — il était nettement plus à l’aise avec un espadon de 150 kilos au bout de la ligne —, mais aussi en songeant qu’il se serait trouvé, dit-on, quelque part au sein du fascinant n’importe-quoïsme des réseaux sociaux, quelqu’un pour reprocher à Catherine Deneuve d’avoir fait l’apologie de la prostitution dans Belle de jour, comme si, sacrebleu, elle n’y était pas une actrice payée pour faire son métier, jouer un rôle !

Le machisme d’Hemingway n’invalide pas plus son art incomparable de narrer une histoire et la révolution qu’il a opérée dans la prose anglaise que l’antisémitisme de Céline n’invalide Le voyage au bout de la nuit.

Intelligence dissociative

J’ai évoqué, dans une autre chronique, la forme de dissociation morale qui me permet d’être en même temps ce lecteur tripant sur les récits de chasse aux fauves de Papa Hem et ce citoyen criant au meurtre quand un dentiste du Minnesota abat un lion à la frontière du Zimbabwe. Je suis aussi un bon pacifiste qui raffole des ouvrages sur la guerre.

C’est cette forme d’intelligence dissociative me paraissant inhérente à l’acte même de la lecture qu’un Gallimard donne l’impression d’ignorer lorsque, devant la perspective d’un lynchage médiatique par les gardiens du temple, il retire son projet de publication des fameux pamphlets céliniens, comme s’il nous jugeait d’avance, en tant que lecteurs, incapables de distinguer le génie littéraire de la crapule cohabitant à l’intérieur du même homme.

La conception que se fait de la lecture cette nouvelle majorité morale est, au fond, assez semblable à celle des fondamentalistes religieux de tous poils, pour qui la vérité se trouve, non dans la conscience du lecteur, mais dans le sens littéral du Livre.

De toute manière, En avoir ou pas m’a aidé à surmonter la grippe. Dans sa correspondance, on apprend qu’Hemingway a pris, en une seule journée de juillet 1933, sept espadons, dont un faisait plus de 200 kilos. Moi qui, à la notable exception d’une carpe allemande de neuf kilos ferrée par la queue dans la rivière des Prairies, n’ai jamais dépassé le stade de l’achigan à petite bouche empalé au Rappala, je devrais sans doute être jaloux. Il pourrait aussi m’arriver de penser que chasser le grizzly dans les Rocheuses doit être plus excitant qu’éloigner les écureuils de la mangeoire des oiseaux. Mais je n’aime pas tuer. J’aime lire. Or, c’est une période de l’année où les bouquins se font rares dans ma boîte aux lettres et je n’avais toujours pas de sujet sous la main pour ma prochaine chronique.

Pas grave. Je suis allé m’écraser devant un épisode de Bloodline avec ma blonde. Oui, encore les Keys… Et dans la vie de Kevin, les choses sont loin de s’arranger. À un moment donné, il emmène des trafiquants de drogue cubains à la pêche et ils ferrent un marlin, un gros. Et devinez quoi ? Ils se mettent à parler d’Hemingway… On dirait que c’est plus fort que nous.

2 commentaires
  • Jean Roy - Abonné 17 février 2018 09 h 51

    M. Hamelin, votre chronique est MALADE, ce matin!

    Je bénis (au sens métaphorique) l’état grippal qui vous a soufflé ce papier non pas nouveau mais bien inspiré. J’aime beaucoup vous lire quand vous n’avez rien de spécial à si bien dire...

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 18 février 2018 09 h 51

    Maux...

    «Ernie» Hemingway était un homme à femmes, un vrai, un mâle alpha de nonchalance et de charisme qui avait autant besoin des femmes que d’alcool, dont notamment il ne pouvait se passer. Est-ce important?

    À l’heure du politiquement correct, cela ne passerait plus aujourd’hui, d’où l’importance de ne pas faire du révisionnisme avec les classiques et de toujours différencier l’œuvre de l’auteur, qu’il s’agisse de Verlaine, de Jean Genet, de Céline et j’en passe...

    Excellent article M. Hamelin, comme quoi la grippe d’homme a quelques vertus!