La liberté est un oiseau

Lorsqu’une police d’État tire sur ses propres citoyens, cartouches en caoutchouc ou pas, lorsqu’elle sabote des bureaux de scrutin et brutalise des manifestants afin d’empêcher des gens de voter, alors la démocratie, pourrait-on dire, se porte mal. Je parle bien sûr du référendum en Catalogne qui a viré au chaos dimanche dernier. Mais lorsque les États environnants, les gouvernements amis, de proche ou de loin, détournent tous, à quelques exceptions près, le regard, ne sentent pas le besoin de s’élever devant une telle répression, se portent même à la défense du gouvernement espagnol comme l’a fait Emmanuel Macron, alors le ver n’est pas seulement dans la pomme. Force est de constater que la fibre démocratique se dégrade un peu partout.

Bien sûr, la question d’indépendance est une patate chaude. Aucun chef de gouvernement ne veut s’en mêler de peur d’y goûter à son tour. Mais au-delà du simple calcul politique, où est le devoir moral de protéger des innocents ? Où est la défense de la liberté d’expression ? La nécessité de rappeler que le droit à l’autodétermination est un droit universel qui damne le pion à toute provision constitutionnelle, quelle qu’elle soit ? Devant un enfant qui se noie, se demande-t-on si l’enfant jouait trop près de la falaise ? Non. Devant l’intolérable, on bouge, on s’indigne.

Comparons maintenant cette vaste indifférence devant le dérapage (politique) espagnol à la levée de boucliers devant le dérapage (économique) grec. Deux crises qui, au sein de la communauté européenne, ont suscité deux réactions tout à fait opposées. À l’été 2015, devant la difficulté de rembourser ses dettes, le gouvernement de gauche d’Alexis Tsipras a été traité de tous les noms (« il nous faut des adultes dans la pièce », dira la chef du FMI, Christine Lagarde) ; il a été acculé à la faillite et forcé d’implanter les mesures d’austérité contre lesquelles il avait mené campagne et avait été élu six mois auparavant.

Faisant fi du verdict des urnes, la « nouvelle Rome », le triumvirat constitué du Fonds monétaire internationale, de la Commission européenne et de la Banque de la commission européenne, n’a pas hésité à imposer aux Grecs sa loi à coups de coups de pied au cul. Un an et demi plus tard, devant une situation beaucoup plus troublante, l’écho des bottes de la guardia civil rappelant les heures sombres du fascisme espagnol, pas de semonces, pas d’ultimatum, pas d’obligation de redresser la barre. Une admonestation du bout des lèvres de la part de la Commission européenne encourageant « tous les acteurs à passer de la confrontation au dialogue ». Un point c’est tout.

Serait-ce que nous n’avons plus qu’un dieu devant lequel s’agenouiller ? Qu’une valeur qui vaut la peine d’être défendue ? Celle de la sacro-sainte économie ? À l’instar du philosophe Michel Foucault, le premier à mettre en garde contre la montée de l’Homo oeconomicus, plusieurs voient aujourd’hui ce nivellement des valeurs démocratiques, dont le référendum catalan est un parfait exemple, comme une conséquence directe du néolibéralisme. Pourquoi ? Parce que « plus le rôle et la légitimité de l’État sont liés à la croissance économique, écrit la politicologue américaine Wendy Brown, plus les préoccupations de justice sociale ont tendance à reculer ». Aujourd’hui, la liberté suprême est celle du marché avant celle du simple citoyen, un marché qui, par définition, est inéquitable, créant tous les jours des gagnants et des perdants et imposant sa loi du plus fort.

L’histoire des 40 dernières années est l’histoire du ratatinement de l’espace politique au profit de l’espace économique. L’ère n’est plus aux grandes idéologies, que ce soit les utopies de gauche ou les projets totalitaires de droite. Les problèmes de l’heure sont presque tous des questions d’argent : la corruption, les inégalités sociales (huit hommes possèdent aujourd’hui autant que la moitié de la population mondiale), le culte des ressources énergétiques massacrant toujours un peu plus l’environnement. Un autocrate comme Donald Trump, un dirigeant qui tous les jours piétine les principes démocratiques, ne serait jamais parvenu au pouvoir sans cette déification du monde des affaires dont il est la pathétique incarnation.

Le temps serait-il venu d’inverser nos valeurs ? Comme nous le rappelle le drame catalan, la liberté est chose bien plus fragile que le prix de l’or. Sans une vigilance de chaque instant, sans réitérer que c’est la capacité de chacun d’entre nous de contrôler son destin qui rend la vie belle, et une société forte, elle aussi peut s’envoler.

36 commentaires
  • Daniel Bérubé - Abonné 4 octobre 2017 04 h 02

    Dans nombre de pays,

    le contexte néolibéral soutenu par le capitalisme dur, pour ne pas dire sauvage, pousse de plus en plus de gouvernement comme il est dit dans le texte, a délaisser la population et a servir les marchés, les multinationnales et les banques, tout ceci au nom de la sacro-sainte économie... mais qui s'affaiblie toujours plus car les crédits d'impôts sont de plus en plus populaire pour les multinationnales, voir même exempter de taxes (Netflix) et ce sans compter les paradis fiscaux pour les plus riches de plus en plus populaires et sur lequel nos gouvernements ferment volontairement les yeux.

    Et vient s'ajouter les forces policières qui deviennent dans nombre de pays les défenseurs non plus de la population face à ses droits, mais qui devient comme une forme "d'armé" sous la tutelle de gouvernements de plus en plus dictatoriaux.

    Nous sommes à l'aube d'une ère nouvelle, mais... celles du passé étaient généralement pour nous amener vers diverses formes d'évolutions, mais tout laisse croire que la prochaine sera celle d'un recul pour l'humanité, et comme elle n'en aura sans doute jamais connue...

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 4 octobre 2017 12 h 06

      Je complèterais le titre en disant:

      LA LIBERTÉ EST UN OISEAU .... QU'IL NE FAUT PAS METTRE EN CAGE.

  • Michel Lebel - Abonné 4 octobre 2017 04 h 43

    Pas fort!


    Un article plein d'erreurs, sauf pour ce qui concerne l'emprise démesurée du pognon dans notre monde. Une plus grande fragilisation des États souverains ne me semble cependant pas la meilleure des solutions!

    M.L.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 octobre 2017 09 h 24

      Vous avez raison, le Canada devrait faire partie des États Unis, tout comme le Mexique d'ailleurs.

      Une constitution, ça se change! N'est-ce-pas? Pensez à 1982...ah oui, ç'a été fait pour notre plus grand bien, bien sûr! Comme pour les Catalans.

      En 1945, il y avait une poignée de pays. Il y en a maintenant 193 à l'ONU.

      Le droit des peuples à l'autodétermination est internationalement reconnu.

    • Christian Dion - Abonné 4 octobre 2017 10 h 01

      Comme d'habitude, vous n'avez rien compris. Encore des affirmations sans arguments qui se tiennent.
      Christian Dion, abonné

    • gaston bergeron - Abonné 4 octobre 2017 10 h 34

      Fragilisation des États souverains? Et si on disait Affirmation des solidarités nationales?

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 4 octobre 2017 10 h 43

      J'ai l'impression que vous êtes un spécialiste du microscope M. Lebel. Il y a toujours un détail très important pour la rigueur qui manque.
      La vision d'ensemble est chose difficile dans ce cas-là.
      Personnellement, quand quelqu'un me dit "attention à l'auto !" je m'en fiche un peu qu'en fait ce soit un camion.

    • Michel Lebel - Abonné 4 octobre 2017 11 h 19

      @ Christian Dion

      Un exemple d'erreur: ''le droit à l'autodétermination est un droit universel... qui prime toute règle constitutionnelle''. Une affirmation archi-fausse répétée ad nauseam dans plusieurs médias. Et ainsi de suite! Voilà ce qui arrive lorsque toute notion de savoir ojectif est évacuée. L'ignorance prime.

      M.L.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 octobre 2017 12 h 51

      Selon vous, le 2e amendement à la constitution des USA, sur les armes à feu, ne devrait pas être modifié pcq c'est dans la constitution?

      Réponse:Une constitution, ça se change, ça se modifie.On en a eu la preuve chez nous en 1982, ça vous dit quelque chose?

      Quant à l'Espagne, elle devrait négocier et accorder de l'autonomie.

      P.S. En passant: Le mot province vient du latin pro victis, qui signifie « territoire des vaincus »

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 4 octobre 2017 05 h 34

    auto-détermination vs intégrité territoriale


    Merci pour votre chronique. Je partage tout à fait votre colère et indignation.

    Vous mentionnez : « La nécessité de rappeler que le droit à l’autodétermination est un droit universel qui damne le pion à toute provision constitutionnelle, quelle qu’elle soit ». Je crains bien qu’une des sources fondamentales du débat Catalan (tout comme bien d’autres autour de mouvements indépendantistes/sécessionnistes) réside sur le conflit potentiel ou l’incohérence juridique entre ce principe à l’auto-détermination and celui de l’intégrité territoriale (ou l’indivisibilité territoriale). Sans être avocat, je crois que certaine jurisprudence pourrait arguer (malheureusement) la prédominance du dernier sur le premier, d’où un argument de plus pour plusieurs leaders européens et occidentaux (dont les nôtres) à se cacher/comforter dans le statut quo, et ne pas oser la bravoure de dénoncer, si ce n’était que la matraque madrilène.

    Je leurs souhaite de trouver une voie au dialogue.

    • Michel Lebel - Abonné 4 octobre 2017 08 h 37

      Au plan juridique, faut-il de nouveau rappeler que le droit à l'autodétermination ne s'applique pas au cas catalan. Faut-il aussi rappeler que le premier principe de droit international est celui du respect de l'intégrité territoriale des États; ce principe découle de la souveraineté des États. Pourquoi premier principe?: pour la stabilité internationale et pour éviter des conflits. Les territoires sont souvent la première cause de conflits et de guerres. Pensons seulement à la Seconde Guerre mondiale.

      M.L.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 octobre 2017 11 h 56

      @M. Lebel

      Le droit à l'autodétermination s'applique aux Catalans. A L'Espagne d'allumer et de leur concéder de l'autonomie.

      LA CONSTITUTION ÇA SE CHANGE! Parlez-en aux trudeau.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 octobre 2017 14 h 32

      Au plan juridique, une loi ou une constitution ça se change....parfois UNILATÉRALEMENT.On a vu cela en Espagne pis ici:UNILATÉRALEMENT.

    • Carmen Labelle - Abonnée 4 octobre 2017 15 h 43

      Michel lebel, le pacte international sur le droits civils dit que l'autodétermination est un droit

    • Michel Lebel - Abonné 4 octobre 2017 16 h 20

      @ Pierre Grandchamp,

      Informez-vous sur les conditions juridiques requises pour revendiquer le droit à l'autodétermination. La Catalogne ne remplit pas ces conditions.

      Michel Lebel
      Ancien professeur de droit international

  • François Beaulé - Abonné 4 octobre 2017 07 h 07

    La liberté de chacun...

    L'accent mis sur les libertés individuelles au détriment de projets collectifs, autrement dit le libéralisme, détermine la montée du pouvoir économique et l'assujettissement du politique.

    La destruction de la nature est l'autre grave problème causé par le développement économique.

    Le coeur de la problématique n'est pas la liberté individuelle. Mais plutôt la définition collective et donc politique d'un habitat et d'un mode de vie respectueux de l'environnement naturel.

    Actuellement, le capitalisme et le libéralisme ou la liberté individuelle sont vus comme un fin en soi. Le marché capitaliste tend à être totalitaire. Il ne s'agit pas non plus de tenter de définir un système économique parfait.

    Le développement d'un mode de vie pérenne doit être la priorité des gouvernements. Même si cela impliquerait à court terme des limitations aux libertés individuelles. Le capitalisme doit être remis à sa place, celle d'un outil pour construire un habitat et un mode de vie respectueux de la nature. Quand l'humanité aura atteint cet objectif primordial, la capitalisme n'aura plus d'utilité et s'effondrera. L'humanité en sera enfin libérée.

  • Louise Collette - Abonnée 4 octobre 2017 07 h 37

    Merci

    Quel magnifique article, merci.