Nous, nos souliers…

Dans le récent numéro de la revue L’Inconvénient consacré au populisme, Geneviève Letarte rend hommage à Léonard Cohen, nous rappelant combien nous avons collectivement pleuré sa disparition. Mais quelle partie de nous a pleuré Leonard au juste ? C’est cette communauté en profondeur, l’autre visage du peuple qui a défilé devant la maison du poète, moins laid que la peur de l’autre et le repli sur soi.

Grâce à ses chansons, nous appartenions à quelque chose de plus noble et de plus grand, ce quelque chose d’indéfinissable qui chuchote à nos oreilles scellées cette phrase que l’on crève unanimement d’envie d’entendre : Dance me to the end of love… Puis, difficile de ne pas rendre hommage à ce génie qui décide de mourir le 7 novembre, un jour avant la victoire improbable de Donald Trump, afin de quitter la scène avec classe, en fredonnant avec son air mi-sérieux mi-nargueur « Democracy is coming to the USA », mais afin surtout de donner au poète le dernier mot.

« Le poétique est le fondement du politique. Le poétique nourrit nos imaginaires de ce que l’homme a de meilleur », disait récemment Patrick Chamoiseau en entrevue au Devoir au début du mois de juin. C’est pourquoi on a vu tant de Montréalais venir rendre hommage au phare Léonard.

Photo: Nicolas Maeterlinck / Belga / Agence France-Presse Leonard Cohen en concert en Belgique en août 2012

Parmi eux, j’ai aperçu une femme portant le hidjab, venue elle aussi rendre hommage à ces êtres spéciaux en mesure d’entendre toutes les solitudes. Sa solitude est grande parce que, dans la cacophonie politique sur la charte des valeurs québécoises, elle ne reconnaît plus « son pays », devenu si soudainement méfiant et hostile. « Ce n’est plus le Québec qui m’a accueillie,dit-elle. Que s’est-il passé au juste pour que je ne me sente plus chez moi, mon seul chez moi ? ! »

Puis, elle me parle d’un autre de ses poètes préférés, Félix Leclerc, pour qui, un jour, elle s’est rendue sur l’île d’Orléans, afin de vérifier si c’était vrai que les gens déposaient sur sa tombe des souliers. « J’en ai apporté une belle paire, moi aussi, que j’ai laissée sur sa tombe », ajoute-t-elle.

L’ultime demeure

Ce jour-là, j’ai laissé la femme au hidjab en train de prier devant la maison du poète et je suis rentrée chez moi avec le désir d’entendre simultanément Leonard et Félix. Du fond de leur voix ancienne, j’ai entendu le même désir, celui dont parlait déjà le sage Homère : avoir un lieu sur terre où on se sent suffisamment chez soi pour désirer y demeurer pour l’éternité.

Jacques Parizeau, quelques mois avant de mourir, en entrevue avec Mélanie Loisel pour son grandiose livre qui vient d’être réédité Ils ont vécu le siècle : de la Shoah à la Syrie (éditions de l’Aube), parle lui aussi d’un chez-soi irrévocable, un seul endroit au monde qu’on peut appeler « chez moi », malgré la peur collective d’habiter entièrement ce lieu unique.

Le chez-soi de Léonard, c’était Montréal. C’est pour ça qu’il est venu se faire enterrer en cachette sur son île. Félix Leclerc aussi a choisi son île d’Orléans, où les gens viennent, selon Raymond Devos, lui apporter un bouquet de souliers. Cette anecdote est tendrement rapportée par la fille du poète, Nathalie Leclerc, dans un livre lumineux et indispensable qu’elle consacre à son père, La voix de mon père (éditions Lémeac).

On y apprend beaucoup de choses sur le poète, mais surtout sur ce père lumineux, passionné et inspirant. Ce géant a pourtant été un homme discret, modeste à l’os, toujours surpris du regard admiratif des autres sur lui, le sien étant tourné vers les étoiles qu’il essayait de décrocher afin de libérer le soupir de la terre, année après année.

Fuyant le brouhaha du monde politique, surtout après la fin des illusions, il était devenu cette terre qu’il aime, ces chênes inébranlables devant notre demeure, son camp du bout de notre monde. Il a surtout laissé à sa fille et à son peuple le désir de se sentir chez soi et de se défaire de cette peur de vivre.

Est-ce pour cela qu’à la mort de chaque grand poète, on a soudainement peur de vivre ? Le deuil du poète-père-géant s’atténue pour Nathalie Leclerc avec la filiation quand, dans les yeux de son nouveau-né, elle entrevoit une impression d’Origine et quand, au bout de longues décennies de maturation, la lumière de l’écriture scintille sous la grisaille.

Pour le commun des mortels demeurent les paroles et les chansons des poètes, celles qui font vibrer en nous les cordes sensibles et exigent qu’on prie en silence devant la maison de Leonard, qu’on apporte un bouquet de souliers sur la tombe de Félix et qu’on appelle Jacques Parizeau un politicien poétique parce que, qu’on l’aime ou pas, il était rêveur et idéaliste, qualité plutôt rare en politique de nos jours, où la dictature de l’économie omet les autres façons d’être au monde.

Alleluia et le néant

Une jeune Française en tournage d’un documentaire sur les écrivains en exil ayant choisi Montréal me demande à partir de quel moment on se sent vraiment Québécois. À partir du moment où on refuse le préfixe de néo-Québécois, parce que ça rime phonétiquement avec le néant, et à partir du moment où Leonard et Félix allument simultanément à l’intérieur de nous le même feu sacré. Mais surtout à partir du moment où on est fier de vivre et d’appartenir à une société distincte où, collectivement, on ressent le besoin, malgré la tentation, de ne pas importer la peur de l’autre et les trumpismes ambiants.

Un jour, deux missionnaires offrent à Félix Leclerc une bible. Il leur chuchote, avec la classe et le respect qui définit le nous en train de pleurer Leonard : « Vous me dérangez, j’étais en train de prier. » Accrochons-nous à nos poètes pour ne pas tomber dans la haine de l’autre et le mauvais côté du populisme, afin de ne pas souffler sur les pommiers en fleurs, et permettons à chacun d’exprimer le besoin vital de se sentir chez soi, qu’il soit de celui-ci ou de l’autre monde.

Allez, mettez vos souliers, sortons célébrer ensemble la Saint-Jean et la fin du ramadan sur l’air d’Alleluia de Leonard Cohen. Et surtout, ne laissez personne gâcher notre spécificité poétique par les sons dissonants du politique, qui aurait désespérément besoin de plus de poètes dans ses rangs. Ça risque d’être long, So long, Félix…

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 juin 2017 16 h 47

    Madame écrit :

    « [Félix Leclerc] a surtout laissé à sa fille et à son peuple le désir de se sentir chez soi et de se défaire de cette peur de vivre. »

    « Allez, mettez vos souliers, sortons célébrer ensemble la Saint-Jean et la fin du ramadan sur l’air d’Alleluia de Leonard Cohen. »

    Qu'est-ce qu'il ne faut pas écrire ! C'est de la provoc !