L’exemple de Wilfrid Laurier

Wilfrid Laurier est un beau personnage politique. Né en 1841 à Saint-Lin, il est le fils d’un sympathisant patriote et d’une mère cultivée qui meurt de la tuberculose alors qu’il n’a que six ans. L’enfant est fragile, tousse sans cesse et craint la mort. Cela ne l’empêchera pas de devenir le premier Canadien français élu au poste de premier ministre du Canada, en 1896, fonction qu’il occupera pendant 15 ans. Dans un petit récit biographique publié chez XYZ en 2008, l’auteur ontarien Roderick Stewart le dépeignait bellement comme un gracieux conciliateur.

Le sénateur et ex-journaliste André Pratte voue un culte à Laurier. Cela n’a rien pour surprendre, étant donné que les deux hommes, séparés par un siècle, ont beaucoup en commun. Laurier, en effet, a d’abord été un journaliste rouge, c’est-à-dire un fervent adversaire de l’Acte d’union de 1840 et du projet de Confédération de 1867, avant de devenir un champion de l’unité canadienne.

Pratte, pour sa part, a appuyé la souveraineté du Québec avant de se convertir, par réalisme, dit-il, aux bienfaits du fédéralisme. Laurier brillait par ses talents d’orateur ; Pratte est un talentueux essayiste politique dont le style limpide s’avère exemplaire. Les deux hommes, enfin, préfèrent l’échange d’arguments à la polémique et élèvent le compromis au rang de vertu politique suprême.

En 2011, au Boréal, Pratte consacrait une petite biographie à Laurier, dans laquelle il incitait les Québécois à s’inspirer de l’attitude du grand politicien. Il propose, cette fois, dans Biographie d’un discours, une fine analyse de ce qui fut probablement la plus remarquable conférence de la carrière de Laurier. Pratte connaît la pensée de l’homme et l’admire. La lecture qu’il fait de ce grand discours de Québec du 26 juin 1877 donne un bel et instructif essai.

Bête noire du clergé

Comme bien des rouges, Laurier, après 1867, a renoncé à contester la Confédération, écrit Pratte, et s’est résigné « à jouer le jeu du nouveau régime »,rejoignant ainsi l’esprit de La Fontaine et délaissant celui de Papineau. Son objectif, désormais, sera de « rechercher un terrain d’entente entre francophones et anglophones en faisant appel à la raison plutôt qu’aux émotions et en invoquant le respect des grands principes du droit et du parlementarisme britanniques », résume Pratte.

Or, au Québec, Laurier et les libéraux ne passent pas. Le clergé ultramontain les attaque avec virulence et les accuse d’être des révolutionnaires infréquentables parce qu’ils défendent la liberté de presse, d’opinion et de conscience, de même que la séparation de l’Église et de l’État. En chaire, les prêtres imposent aux fidèles de voter pour les conservateurs, en décrivant le libéralisme comme « le serpent qui se glissa dans le paradis terrestre pour tenter et faire déchoir la race humaine », selon la formule d’une lettre pastorale de l’époque.

Dans son grand discours, Laurier entend réfuter ces attaques. « Cours de philosophie et d’histoire politique » plus que discours partisan, écrit Pratte, cette conférence, largement citée dans le livre, est éblouissante. L’avocat Laurier y plaide que le libéralisme canadien n’a rien de sulfureux, s’inspire de la tradition britannique de modération et veut essentiellement défendre la liberté individuelle et la justice. Le clergé, par conséquent, commet une profonde injustice en interdisant aux catholiques d’adhérer à cette doctrine, tout aussi respectable que le conservatisme, explique l’orateur. Rome et les tribunaux canadiens donneront d’ailleurs raison à Laurier contre les ultramontains.

Héros du fédéralisme

Cet épisode, au fond, sert de prétexte à Pratte pour redire, à l’occasion du 150e anniversaire de la Confédération, que Laurier est le héros politique canadien par excellence. Partisan de la « voie ensoleillée », celle que Justin Trudeau évoquait le soir de son élection, et de la bonne entente entre anglophones et francophones, entre les vainqueurs et les vaincus, n’hésite-t-il pas à dire, de l’unité dans la diversité et d’un sage libéralisme, Laurier, conclut Pratte, « nous a montré les voies à suivre : la classe, le dialogue, le sens de la justice et le compromis ».

Ce que Pratte ne dit pas, c’est que les politiciens québécois qui ont suivi l’exemple du grand homme depuis sa mort, en 1919, les Robert Bourassa et Brian Mulroney, par exemple, sont toujours revenus d’Ottawa les mains presque vides. Les accords avortés de Victoria, de Meech et de Charlottetown en témoignent.

Biographie d’un discours

André Pratte

Wilfrid Laurier à Québec, le 26 juin 1877

Boréal

3 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 20 mai 2017 07 h 36

    Erreur!

    Mettre sur le même pied que Laurier les Bourassa et Mulroney, c'est se tromper. N'est pas Laurier qui le veut!

    M.L.

    • Louis Cornellier - Abonné 20 mai 2017 16 h 34

      Monsieur Lebel,
      Suivre l'exemple de quelqu'un ne signifie pas être sur le même pied que lui. S'il y a erreur, ce n'est pas la mienne.
      Louis Cornellier

  • Bernard Terreault - Abonné 20 mai 2017 09 h 23

    Ce qui a aussi changé

    À l'époque de Laurier les Canadiens-français constituaient pas loin de la moitié de la population du Canada, ils étaient électoralement capables de faire ou défaire un gouvernement. Aujourd'hui, hors Québec et Nouveau-Brunswick, ils sont devenus une minorité parmi les autres. Et les actuels PLC et PLQ sont plus portés à promouvoir la diversité des cultures, en autant que ce ne soit pas celle des francophones, jugée menaçante pour l'unité canadienne.