La vériT avec Louis T

Il est insupportablement nuancé et il le sait. Pour un humoriste, c’est loin d’être drôle. Ses contemporains nous ont habitués à un humour plus trash, plus sexiste, plus anecdotique, controversé ou carrément grossier, souvent plus racoleur. Louis T, lui, s’amuse de nos contradictions, jongle avec notre dissonance cognitive. Il fait dans la nuance, un terrain plus plat, mais un art risqué.

Nous parler de CHSLD et de la façon dont nous négligeons nos vieux collectivement, statistiques à l’appui, s’attaquer aux accommodements raisonnables et pourquoi ça nous dérange tellement qu’un gars veuille une pizza sans pepperoni (nous avons peur de disparaître), souligner la piètre performance de nos urgences malgré le fait que nous élisons des médecins (heu…) ?

C’est le créneau porc-épic que l’humoriste Louis T a choisi d’instinct. À défaut d’être journaliste, son inclination naturelle, il est tombé dans l’humour et il rit parfois de travers : « Je me lève cynique chaque matin et tout mon travail consiste à combattre ce cynisme », me dit-il, attablé devant son bureau permanent à l’Atomic Café, dans son fief d’Hochelaga-Maisonneuve. D’ailleurs, Louis T a déjà consacré une de ses capsules Web, « Vérités et conséquences », à l’embourgeoisement.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’humoriste Louis T pratique un humour intelligent appuyé sur l’information, les études scientifiques et la politique: «Je suis le chou kale de l’humour, mais je l’ajoute à du Kraft Dinner pour que ce soit plus digeste.»

Louis Tremblay, 34 ans, de Jonquière, a beau s’être établi dans un quartier prolo en voie de boboïsation, il n’est pas dupe, il participe à l’augmentation des loyers. Sa rationalité fait son charme, ou rend fou.

Ce sont d’ailleurs les deux lobes de son cerveau qui s’affrontent chaque semaine dans cette vingtaine de capsules, le côté bollé sympa et le côté cancre givré. « Je m’attaque à des sujets plates. Je suis le chou kale de l’humour, mais je l’ajoute à du Kraft Dinner pour que ce soit plus digeste. Moi aussi, j’en ai besoin. Oui, je suis attiré par le côté politique, mais tout est politique. Faire rire est un moyen de faire réfléchir pour moi. »

En fait, Louis T a choisi l’humour documenté pour défendre ses idées de centre gauche et une vision du monde un peu particulière. « Je soupèse tout, le pour, le contre et l’envers de la médaille. Je suis un militant du rationnel, ce n’est pas très vendeur. Mettre les gens face à leurs contradictions, ça ne rend pas très populaire. »

Et Louis sait très bien que, dans un système marchand, ce qui vend bien, c’est la controverse, la provocation, le buzz, le populisme et la démagogie virale. Ah oui, il y a les coming-out qui ne nuisent pas…

Une majorité de Québécois n’ont jamais été exposés à un accommodement raisonnable basé sur la religion, mais 68 % trouvent qu’il y en a trop. Répétez après moi : y en ont jamais vu, mais y en a trop…

Le dernier des autistes ?

L’automne dernier, Louis T a fait le sien sur son diagnostic d’Asperger qui venait de tomber, une forme d’autisme avec un haut niveau de fonctionnement parmi les neurotypiques (le reste du monde). La libération qu’il a ressentie, l’impression de comprendre sa vie et même la dépression qu’il a faite dans la vingtaine avant de sombrer dans l’humour, l’ont apaisé : « J’ai déjà été un muriste. Je souhaitais voir le Québec, la planète, frapper un mur. Je souhaitais avoir raison. J’ai passé des années à avoir un look de sans-abri dans mon demi-sous-sol. Je me suis cherché loin, et longtemps. Curieusement, mon spleen m’a attiré vers l’humour, ce qui était le plus éloigné de mon univers », dit celui qui est sorti de l’École de l’humour il y a dix ans.

Son Prozac, désormais, c’est de nous faire sourire même si l’époque est à la déprime collective. Un peu comme Bill Maher sur Donald Trump, ou comme Jonathan Pie, en Angleterre, il fait du commentaire politique intelligent.

À titre d’Asperger, plus particulièrement, Louis a foncièrement besoin de vérité. Un des traits de personnalité de ce trouble fait en sorte que les personnes atteintes disent les choses comme elles sont, sans Vaseline ni huile végétale pour lubrifier leur discours. « Je ne comprends pas les humains, constate Louis T. Je vois le code de la vie, mais il me manque la couche d’émotions. Vous êtes 90 % à voir les choses d’une façon, forcément, je suis dans l’erreur. »

Les urgences du Québec affichent la pire performance du monde occidental. Il serait temps qu’on arrête de se comparer au monde occidental. Prends la même nouvelle, mais à l’envers ! Les urgences du Québec affichent la meilleure performance du tiers-monde !

Toute vérité n’est pas bonne à entendre

Nouvellement consacré papa, Louis T n’est plus aussi no future qu’il l’a déjà été et souhaite laisser un monde plus cohérent à son fils Albert, 18 mois. Il a lancé son premier one-man-show, Objectivement parlant, cette semaine à Québec et sera à la Place des Arts dès la semaine prochaine.

L’humoriste ne croit pas qu’il puisse faire changer d’opinion à qui que ce soit, « les études le prouvent » : « Je m’intéresse beaucoup aux neurosciences et tu ne peux pas modifier l’opinion de quelqu’un en le traitant de raciste. C’est à toi de faire tout le travail. Même chose avec les chroniqueurs qui carburent aux incendies qu’ils allument, ou comme pour Trump : il faut changer d’approche avec eux. Mais je cherche encore comment ! » Le nom d’Éric Duhaime fut mentionné.

Le travail risque d’être laborieux, car Louis m’explique que même les robots peuvent devenir racistes, les algorithmes s’adaptant au discours ambiant. L’humoriste qui épluche une tonne d’infos pour les besoins de ses capsules Web et ses billets « humeuristiques » à l’émission Gravel le matin s’intéresse autant à la robotique qu’à l’environnement, la consommation ou l’économie : « La force du marketing économique, c’est de nous cacher les externalités, lance ce Mcsweeniste convaincu. Nous sommes comme les grenouilles dans l’eau chaude, nous ne réalisons pas que la température monte. »

Craquant d’honnêteté, désarmant de vérité, d’une logique implacable, Louis T transpire de cette intelligence de surdoué vaguement nerd qui fonctionne selon les règles, mais les défie aussi. Je songe, en le quittant, qu’il est cette valeur aberrante de notre paysage humoristique et qu’on devrait nommer des mentors Asperger dans tous les ministères, même si cela foutait le bordel. On s’égarerait peut-être moins dans les tempêtes.

La corruption disparaîtrait, les commissions d’enquête aussi. Je propose à Québec solidaire un troisième porte-parole pour expliquer son programme au grand public. Si la vérité n’est pas payante, elle peut au moins faire sourire. L’humour noir a fait son temps.

Ce n’est pas la destination qui compte

Cette vidéo montée sur une conférence du philosophe et écrivain de la contreculture américaine, Alan Watts, m’a rappelé l’essentiel : nous sommes constamment orientés vers le but. Je l’ai envoyée à mon beau-fils de 19 ans qui étudie en philo politique et estime que Watts est un génie. Si vous avez cinq minutes de libres et l’envie de réorienter un peu le tir de façon plus zen… Le monde et sa logique nous échappent parfois — pas seulement aux autistes — et voici un semblant de pourquoi.

Aimé les 20 capsules Web de Louis T, Vérités et conséquences, qu’on peut visionner sur Tou.tv en rattrapage. Louis T sera en spectacle à la Cinquième Salle de la Place des Arts dès le 29 mars.

Noté qu’Oxfam-Québec organise un spectacle d’humour, le gala Drôlement bénéfique au Théâtre Saint-Denis, le 28 mars. Dix noms de l’humour seront réunis sur scène : Philippe Bond, Les Denis Drolet, Virginie Fortin, Mario Jean, Jean-Thomas Jobin, Katherine Levac, Yves P. Pelletier, Guillaume Wagner et Anaïs Favron. Tout le monde n’a pas le loisir de rire dans un monde égalitaire.

Salué la décision du gouvernement, cette semaine, de consacrer 29 millions à l’autisme, de 2017 à 2022. Cette mesure touche 13 000 enfants de 4 à 17 ans. L’émission Sesame Street vient d’annoncer qu’elle ajoutera une nouvelle marionnette à sa distribution, Julia, 4 ans, qui est autiste, adore chanter, se rappelle les paroles mieux que ses amis et est hypersensible aux bruits (je sympathise). Dès le 10 avril.

Lu avec intérêt le témoignage du Dr Richard Le Blanc, diagnostiqué Asperger en 2012 et hématologue au CHU de Sherbrooke, dans la revue Express (Printemps 2017) publiée par la Fédération québécoise de l’autisme. Fascinant et déroutant à la fois. Ça m’a fait penser au film Ben X. Dans la même édition, une entrevue avec Louis T qui parle ouvertement de ce trouble.



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