Dans l’hallucination de Kafka

Me voici à Prague pour la semaine, ville de sortilèges s’il en est. Avec sa lumière de demi-saison et son architecture surréaliste, rescapée du temps. Ni bombardée au cours de la dernière guerre ni abîmée par les mains de l’époque communiste (qui n’ont pas craint de défigurer en Slovaquie le centre historique de Bratislava). N’osant atténuer le chef-d’oeuvre qu’est la vieille ville en plantant des bâtiments sans âme au coeur de sa magie. Un miracle de plus attribué au génie du lieu.

C’est une seconde rencontre pour moi avec la capitale tchèque, à 20 ans d’intervalle : ni tout à fait une autre ni tout à fait la même, cette ville-là ; ses infrastructures touristiques sont plus voyantes, hélas ! Mais avec un esprit jeune et désormais branché sur le monde.

Les étrangers fantasment sur les mystères de Prague quand ses habitants regardent en avant. Mais ceux-ci peuvent-ils vraiment faire fi de l’atmosphère baroque et mélancolique du passé omniprésent, collé aux façades ornées de fresques et de médaillons entre les deux rives reliées par le pont Charles ?

Aujourd’hui, le cinéma populaire tchèque se nourrit de comédies noires gothiques, sous influence sans doute du vieux ghetto juif décimé et de son cimetière aux pierres tombales enchevêtrées, propres à inspirer toutes les angoisses.

La ville a pris des allures de musée astiqué, mais on se perd toujours dans ses dédales. Une Praguoise tente de vous remettre dans le bon chemin dans un français charmant : «Vous n’avez qu’à emprunter le passage devant vous, en filant tout droit par les rues et ruelles, tout en obliquant par la venelle à gauche après 300 pas. Impossible de se tromper.» Ahhh !

Un décor pour les rêves

Fantasmes praguois pour fantasmes praguois, comment ne pas sentir l’ombre de Franz Kafka flotter partout ? Cette ville non nommée dans ses romans surgit sous sa moindre ligne.

Pas heureux, le futur écrivain, dans son enfance juive allemande, élevé par des parents merciers qui se tuaient à la tâche, sous la coupe d’un père rigide.

Grandir sur la fameuse place de la Vieille-Ville, à l’ombre de la basilique, entre les automates de l’horloge astronomique, les clochers et les passages voûtés, ça vous marque un enfant poète. Les esprits imaginatifs sont enfantés par les décors qui les baignent. Ce quartier-là, au temps de sa misère et de ses coupe-gorge, devait être le plus insolite du monde.

« Des hommes traversent de sombres ponts / passant devant des saints / À la lumière faible et opale », écrivit en 1903, dans un poème de jeunesse, celui qui empruntait chaque jour le pont Charles aux 30 sculptures et aux 16 arches enjambant la Moldau depuis le XIVe siècle. Il allait se retirer plus tard dans la maison 22 de la ruelle d’or des alchimistes, près du château de Prague, apparemment sortie d’un conte de fées, pour mieux nourrir son mythe. Quoi d’autre ?

Le Joseph K. du Procès de Kafka, qui ne connaîtra ni ses juges ni la teneur de son crime, n’est coupable en définitive que d’exister et il accepte l’évidence de sa damnation. Un poids que porta sur ses épaules ce génie littéraire allergique à lui-même, qui fuyait l’ennui du travail dans une compagnie d’assurances par des écrits fulgurants, où l’être humain se débattait pour mieux se perdre.

L’auteur, dans la vraie vie, bientôt condamné par la tuberculose, de stations balnéaires en sanatoriums, puis incapable de s’alimenter ou de boire, mort à 40 ans, enfanta dans sa panne de souffle une des oeuvres majeures du XXe siècle.

Son ami et exécuteur testamentaire, l’écrivain Max Brod, refusa après sa mort d’obéir à son ordre de brûler la majorité de ses manuscrits (Le château et Le procès sont du lot) au nom des intérêts supérieurs de la littérature. Bien lui en prit.

On retrouve tout ça au Musée Franz Kafka près du pont Charles. L’endroit se veut le présentoir de ses angoisses, avec une lumière trop diffuse, des labyrinthes, ses empilements de classeurs en cauchemar bureaucratique, une musique lancinante. L’exposition aborde sa relation terrible avec son père, ses amours avortées, le cauchemar de la Grande Guerre, au milieu de photos, de lettres manuscrites à l’écriture hachurée, de projections vidéo anamorphiques. Quelque chose d’inachevé et de glaçant, qui nous entraîne dans l’esprit de Kafka, où l’Individu aliéné sera broyé par une machine sans âme.

Se plonger dans son oeuvre, c’est se sentir en terrain familier. Avec des échos à la Toile contemporaine, parmi des sentiers qui bifurquent. Kafka le visionnaire avait appréhendé les lendemains du monde, sa déshumanisation, ses mirages, ses déracinements, ses post-vérités.

À travers ses hallucinations blêmes, le visionnaire semble aborder notre XXIe siècle connecté et déconnecté jusqu’à la dissolution collective. Prague ajoute des miroirs à nos projections folles. Les gens vivent leur vie ici comme ailleurs, mais cette ville de mystère a l’élégance gothique de nous inviter un moment dans son rêve. On accepte en remerciant tous ses fantômes. Ils nous parleront encore demain.

8 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 9 mars 2017 01 h 43

    Dans l'hallucination de Kafka, l'âme de Jan Palach

    « Les gens vivent leur vie ici comme ailleurs, mais cette ville de mystère a l’élégance gothique de nous inviter un moment dans son rêve. On accepte en remerciant tous ses fantômes. Ils nous parleront encore demain ».

    Cette phrase traduit bien l’expérience que j’ai vécue moi-même lors de ma visite à Prague en 2010. Parmi ces fantômes de Prague dont j’ai pu ressentir la présence en laissant aller mon imagination, il y a eu celui de Jan Palach, un jeune étudiant en histoire tchécoslovaque qui s’est immolé par le feu sur la place Vencelas en janvier 1969 pour protester contre l’invasion de son pays par les forces du pacte de Varsovie qui allaient brutalement éteindre les espoirs d’humanisation du système socialiste tchèque apportés par le Printemps de Prague. Je ne sais pas s’il avait lu l’œuvre de Franz Kafka, mais je pense que son geste désespéré a rejoint ce « quelque chose d’inachevé et de glaçant, qui nous entraîne dans l’esprit de Kafka, où l’Individu aliéné sera broyé par une machine sans âme » que vous avez ressenti au musée Franz Kafka.

    Si l’ami et exécuteur testamentaire de Kafka, l’écrivain Max Brod, refusa après sa mort d’obéir à son ordre de brûler la majorité de ses manuscrits (Le château et Le procès sont du lot) au nom des intérêts supérieurs de la littérature, Jan Palach, lui, refusant l’aliénation, s’est littéralement brûlé comme œuvre pour aspirer à sortir ses concitoyens de leur indifférence et redonner une âme à son pays.

    Marc Therrien

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 mars 2017 09 h 04

    Etant jeune,je preparais si bien mes voyages a l'étranger,

    qu'arrivé sur place,j'avais l'impression de l'avoir déja visité meme dans ses recoins.
    J'arrive de Prague sans grande préparation,je l'ai aimé mais comme vous dites si bien ses fantomes ne me parleront pas encore demain.
    Merci.

  • Denis Paquette - Abonné 9 mars 2017 09 h 40

    le temps quel intemporalité

    Ce que je retiens de ce pays et que jamais je n'oublierai, c'est le spectacle intitulé «Laterna magica» que nous avons eu l'honneur d'avoir durant l'Expo 67. Un spectacle de haut niveau où plusieurs médias étaient fusionnés et venaient altérer notre perception et nous confondaient. Nous ne savions plus ce qui était de la projection ou ce qui était du travail des comédiens. Ça me fit alors penser à Céline, qui un jour a écrit son fameux «D'un château l'autre», où tous les espaces sont confondus. À cette époque, j'ai eu le privilège de fréquenter l'ingénieur qui a mis au point ce spectacle: son rêve était de faire apparaitre des hologrammes. Le temps, quelle intemporalité. J'imagine que c'est ce que nous ressentons quand nous visitons Prague.

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 9 mars 2017 10 h 41

    Je remercie le fantôme de Kafka !


    Franz Kafka a dit / écrit : " On ne devrait lire que les livres qui nous piquent

    et nous mordent . Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas

    d'un coup de poing sur le crâne , à quoi bon le lire ?

    À ce jour , les propos de ' La Métamorphose ' demeurent indestructibles !

  • Anne Sirois - Abonnée 9 mars 2017 11 h 42

    Prague

    J'ai adoré Prague où j'ai vécu 4 mois en 1994, puis 8 autres en 2002/2003
    Les strates historiques se révelent dans cette ville qui a conservé mémoire de dizaines de siècles
    Seule note - la rivière se nomme Vltava en tchèque. Moldau est son nom allemand.

    • Pierre Robineault - Abonné 9 mars 2017 16 h 01

      Et Vltava se prononce Vlata si ma mémoire d'un certain quinze jours sur place ne me fait pas défaut. À moins que ce ne soit Valtava. Elle est belle cette Prague!