L’intérêt des principes

La dissidence à retardement de Charles Taylor rend aujourd’hui le même service au gouvernement que l’avait fait Renaud Lachance en se dissociant du rapport de la commission Charbonneau. Dans les deux cas, ce qui s’apparente à un acte de sabotage lui permet de justifier son inaction.

À en croire son ancienne députée Fatima Houda-Pepin, M. Couillard lui avait même prédit il y a plusieurs années que M. Taylor reviendrait un jour sur ses positions, ce qui aurait pour effet de cautionner les siennes. Le moins qu’on puisse dire est qu’il a bien choisi son moment.

Le rapport qu’il avait signé conjointement avec Gérard Bouchard en 2008 ouvrait bel et bien la porte à une éventuelle révision de sa recommandation d’interdire le port de signes religieux dans le cas des agents de l’État qui détiennent un pouvoir de coercition, comme les juges, les policiers et les gardiens de prison. « On peut considérer que cette proposition est la plus appropriée dans le contexte actuel de la société québécoise, étant bien entendu que ce contexte peut changer avec le temps », pouvait-on y lire.

C’est précisément ce nouveau contexte qu’invoquait M. Taylor dans un texte publié mardi dans La Presse +, sous le titre « Le temps de la réconciliation ». Selon lui, le débat sur la charte de la laïcité a eu un effet de stigmatisation qu’il ne faut pas renouveler au moment où le drame de la grande mosquée de Québec a provoqué une « grande explosion de solidarité » avec la communauté musulmane.

M. Taylor a droit à son opinion, mais il suffit de voir ce qui se dit dans les médias sociaux et les lignes ouvertes pour mesurer les limites de la solidarité qu’il évoque. Il faut être bien optimiste pour croire qu’une attitude de laisser-aller permettra aux « déchirures du tissu social » qu’il évoque de se recoudre d’elles-mêmes.

 

« La séparation entre l’Église et l’État doit s’incarner, selon plusieurs, dans certains symboles, en l’occurrence dans l’apparence des agents qui occupent des postes qui représentent de façon tangible les différents pouvoirs de l’État. Cette attente nous apparaît raisonnable », pouvait-on également lire dans le rapport de la commission Bouchard-Taylor. La charte de la laïcité était sans doute excessive et le drame de Québec a indéniablement frappé les esprits, mais en quoi ont-ils rendu cette attente déraisonnable ?

Interdire le port de signes religieux aux seuls agents de l’État en position de coercition « représente le meilleur équilibre pour la société québécoise », ajoutaient les auteurs du rapport. En neuf ans, la société québécoise a sans doute évolué, mais est-ce à dire qu’une telle interdiction provoquerait maintenant un déséquilibre ?

Qu’on soit philosophe ou premier ministre, avoir des principes ne signifie pas nécessairement avoir raison. La suffisance avec laquelle M. Couillard s’érige en juge du niveau de tolérance des uns et des autres, qu’il accuse de ternir la réputation du Québec, relève plutôt d’un complexe de supériorité morale.

Tout le monde reconnaît qu’il s’est comporté avec la dignité et l’humanisme qu’on attend d’un chef d’État dans les jours qui ont suivi les tragiques événements de Québec, mais force est de s’interroger sur la sincérité de ses appels à plus de modération dans le débat. Mercredi, à l’Assemblée nationale, il semblait à deux doigts d’accuser le PQ d’être responsable du climat d’intolérance dans lequel s’est inscrit l’attentat de Québec.

 

En politique, il est facile de confondre ses principes et ses intérêts. Le compromis auquel en sont arrivés le PQ, la CAQ et Québec solidaire, dont les positions ont longtemps paru inconciliables, aurait le mérite de mettre un terme, au moins temporairement, à un débat qui a trop duré. En se montrant aussi intransigeant, M. Couillard donne plutôt l’impression de vouloir le poursuivre.

Le premier ministre dit vouloir empêcher une « dérive discriminatoire » qui, après les policiers et les juges, étendrait l’interdiction du port de signes religieux aux enseignants et éventuellement aux baigneuses. Précisément, si l’Assemblée nationale adoptait à l’unanimité un projet de loi traçant clairement la ligne, un nouveau gouvernement y penserait à deux fois avant de rouvrir la boîte de Pandore.

En refusant toute concession, M. Couillard fait en sorte que le débat s’envenime au cours des prochains mois et que la prochaine campagne électorale donne lieu à une surenchère qu’il se fera un devoir de dénoncer avec la dernière énergie. En raison de ses principes, bien entendu.

Comme pour mieux faire traîner les choses, le gouvernement a décidé d’accorder la préséance au projet de loi 98, qui vise à réglementer les ordres professionnels, mais dont il a soudainement découvert qu’il pouvait favoriser l’intégration des immigrants au travail. L’étude du projet de loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État risque donc d’être reportée à l’automne, alors qu’on entrera dans l’année électorale. Avec un peu de chance, tout devrait alors être en place pour un nouveau psychodrame.

48 commentaires
  • Donald Bordeleau - Abonné 16 février 2017 00 h 19

    Quels sont les motivations qui ont mené au drame de Québec? Hercule Poirot à l'enquête!

    Depuis le déluge des accommodements raisonnables, les employeurs évitent d'engager ceux qui demandent des lieux de prières, pour la viande halal, pour l'Halloween, les sorties éducatives, les cours de natation, des lieux de prière dans les établissements d'enseignement public, considérant leur caractère laïque», Noël, le problème des congés pour motif religieux, le port du hidjab et autres accommodements.

    Il y a des coûts du déluge des accommodements raisonnables pour les entreprises..

    Toute une poutine pour le PLQ pour retarder l'application de la Loi 62.

    Mais il semble que le gouvernement sait quels ont été les motivations de ou des acteurs du drame de Québec? Mais l'avenir nous le dira bientôt

    http://www.ledevoir.com/societe/ethique-et-religio

    http://blogue.soquij.qc.ca/2016/06/09/liberte-de-r

    • Gilles Théberge - Abonné 16 février 2017 17 h 24

      L'avenir nous dira peut être quels ont été les motivations de l'assaillant de Québec?

      Peut-être mais rien n'est moins sûr. Il y a un "omerta" là-dessus. Pourquoi? Parce que ça fait une semaine maintenant que tout est terminé...

      Peut-être pour donner une chance à Couillard de continuer à faire du millage sur les bons sentiments, alors que la réalité est plus prosaïque. Ou plus ...terre à terre. Selon les rumeurs qui circulent.

      Et que ça couperait le sifflet bon ententiste de Couillard allez donc savoir.

  • Jean-François - Abonné 16 février 2017 00 h 57

    Dépassé...

    Je ne veux rien enlever à Charles Taylor mais est-ce bien un octagénaire de 85 ans qui aurait la toute sainte vérité sur le Québec moderne?

    Permettez-moi d'en douter.

    Son avis compte, sans aucun doute, mais il ne faudrait pas en faire un dogme!

    • Claude Bariteau - Abonné 16 février 2017 08 h 36

      Taylor fut conseiller de Trudeau-père dans sa gestion du Québec. Il lui suggéra de reconnaître conjoncturellement des droits collectifs pour préserver une culture minoritaire.

      Ça s'est traduit par la reconnaissance de deux langues officielles au Canada sans les associer à deux cultures différentes.

      Il s'agissait de reconnaître une culture minoritaire, qui devait demeurer minoritaire au sens où elle ne crée pas une autorité autre que canadienne au Québec.

      À la commission Taylor-Bouchard, il poursuit dans la même veine. Selon la conjoncture, il s'associe à la recommandation sur les personnes en autorité. Aujourd'hui il s'en dissocie car la conjoncture a changé à cause, dit-il, du projet de charte du gouvernement Marois qui débordait une vision de minoritaire, et passe sous silence qu'au Canada, depuis peu, ces personnes ne sont pas astreintes cacher leurs convictions religieuses.

      Pour lui, l'Assemblée nationale ne peut pas légiférer en cette matière comme État souverain si le Canada a d'autres règles. Aussi appuie-t-il le gouvernement Couillard qui exclut des règles débordant le cadre canadien. Le lendemain, le gouvernement Couillard met son projet sur la glace, car il pense qu'il devra être refondu après des interventions des tribunaux dont la Cour suprême.

      En cela, Taylor raisonne comme tout bon britannique et tout bon canadien a raisonné face au Québec. La tolérance s'impose selon les conjonctures mais l'ordre du pays en autorité s'imposera toujours.

      Il s'imposera parce que le Québec n'est pas un pays et le peuple québécois, aux yeux de ces autorités, fut toujours une minorité ethno-culturelle. Rien d'autres.

      En fait, Taylor, jeune ou vieux, demeure promoteur du Canada. Pour le reste, il ajuste ses thèses de protection des espèces qui, pour Habermas, ne tiennent pas la route, car elles nient les fondements de l'existence d'une nation de citoyens. C'est dans cette direction que doivent cheminer les Québécois et les Québécoises.

    • Pierre Fortin - Abonné 16 février 2017 13 h 55

      Monsieur Bariteau, est-ce que tout cela ne nous ramène pas au fond à la question constitutionnelle après bientôt 35 ans d'un silence honteux? N'est-ce pas parce que les Québécois n'ont jamais affirmé officiellement leur identité propre et leur indépendance que nous vivons aujourd'hui ce délitement de nos valeurs?

      Que les Canadiens du ROC ne reconnaissent pas la singularité du Québec ne signifie pas que l'on doive se plier à des valeurs qui ne sont pas les nôtres. Les problèmes d'accomodements religieux seraient vite réglés dans le respect de tous si une constitution propre stipulait que le Québec est un état laïc qui respecte toutes les confessions dans la mesure où elles se confinent à la sphère privée et que la juridiction de l'État ne peut en aucun cas être assujettie à des préférences d'ordre religieux.

      je crois qu'il faudra tôt ou tard nous rappeler pourquoi nous avons dissocié l'Église de l'État dans les années 1960, et comment ce fut fait sans heurter les croyances de qui que ce soit. La levée de boucliers massive à laquelle nous assistons — face aux tergiversations d'un PLQ qui a oublié que c'est bien le PLQ de l'époque qui a soulevé la question et l'a menée à son heureuse conclusion — n'est-elle pas la mémoire tenace de ces événements?

      Espérons que le désolant spectacle qui prévaut à l'Assemblée nationale puisse servir à remettre nos priorités à l'ordre du jour.

  • Nadia Alexan - Abonnée 16 février 2017 01 h 14

    M. Couillard a raté un rendez-vous avec l'histoire.

    Vous avez raison, M. David, de dire que la ligne entre les «intérêts» et les «principes» de M. Couillard est brouillée. Les principes dont il parle devraient être les valeurs universelles épousées par toutes les sociétés modernes, incluant les musulmans qui vivent à l'étranger. Il est en train de trahir ses principes sacrés tels que la laïcité, la division très claire entre l'Église et l'État, la liberté d'expression et l'égalité homme/femme. Ce sont les valeurs universelles des lumières, de toutes sociétés modernes, qui ont rejeté l'obscurantisme et le dogmatisme de la religion. Après qu'on s'est débarrassé de l'emprise de la religion pendant les années soixante, on est en train d'ouvrir la porte très grande au fait religieux qui veut étaler ses tentacules partout de nouveau. C'est une trahison de la part du Premier ministre et l'histoire ne sera pas tendre à son égard.

    • Pierre Fortin - Abonné 16 février 2017 10 h 31

      Phillipe Couillard ne sera jamais que le chef du PLQ.

      « Tout le monde reconnaît qu’il [Phillipe Couillard ] s’est comporté avec la dignité et l’humanisme qu’on attend d’un chef d’État dans les jours qui ont suivi les tragiques événements de Québec, mais force est de s’interroger sur la sincérité de ses appels à plus de modération dans le débat. » — Michel David

      Non, Phillipe Couillard ne s'est pas comporté en chef d'État. Mais pouvait-il seulement agir autrement? Imaginons qu'il se soit tu alors que la population manifestait massivement son soutien aux proches des victimes, comment aurait-il été perçu par la population? La suite des événements nous montre encore une fois qu'il s'est comporté en politicien opportuniste, allant jusqu'à lancer un « Allahu akbar » aguichant mais plutôt déplacé et détonnant pour le chef d'un État laïc. Au fond, rien que de très normal et banal pour un populiste de bas étage.

      Non, son naturel n'aura pas mis longtemps à revenir au galop à l'Assemblée nationale. Il n'aura fait que s'opposer bêtement au consensus des partis d'opposition et imposer sans partage sa vision, convaincu d'avoir raison puisqu'il détient le pouvoir. Encore une fois Phillipe Couillard aura raté l'occasion de se comporter en véritable Premier ministre du Québec, incapable qu'il est de dépasser ses intérêts partisans.

      Il faudra bien un jour faire le bilan des contributions du PLQ au dossier délicat des accomodements raisonnables. Depuis au moins dix ans que la chose traîne, le PLQ aura assuré le report de toute décision significative tout en donnant l'illusion de l'action. Que ne ferait-on pas pour conserver le pouvoir en faisant le minimum d'effort ?

    • David Cormier - Abonné 16 février 2017 13 h 14

      "Il faudra bien un jour faire le bilan des contributions du PLQ au dossier délicat des accomodements raisonnables."

      Le bilan complet des contributions des libéraux depuis leur prise du pouvoir en 2003 : un gros zéro. Nommez-moi une seule grande réalisation de Charest ou Couillard. À part faire reculer le Québec sur tous les fronts, je ne vois franchement rien.

  • Jacques Tremblay - Inscrit 16 février 2017 02 h 31

    Nous avons tous vu hier durant un débat à l'Assemblée Nationale quel était réellement la vrai nature du bonhomme. Toute sa mimique et ses gestes se frottant ensemble les avant bras et son regard teigneux c'était vraiment pas beau à voir. Même s'il s'est défendu par la suite en dehors de l'Assemblée (sans avoir eu quelques difficultés à réprimer ce qu'il semblait être un sourire) d'avoir mis l'effroyable tragédie de la mosquée de Sainte-Foy sur le dos de ses adversaires politiques, le mal était déjà fait.
    Maintenant M Couillard semble être un homme complètement dépassé par les événements.
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 16 février 2017 08 h 19

      Depuis son entrée en politique il a toujours été dépassé par les évenements.il ne semble pas savoir qu'il vit au Québec.
      J'ai l'impression qu'il est sorti de l'Arabie Saoudite mais qu'elle est restée en lui.
      Enfin,tout ca est bien triste.

    • Gilles Théberge - Abonné 16 février 2017 08 h 54

      C'est pourquoi il faut le battre, et il faut s'y préparer dès maintenant!

    • Bernard Morin - Abonné 16 février 2017 09 h 39

      Malheureusement il sera réélu en 2018! S'il quittait avant les prochaines élections? Le PLQ sera réélu avec une majorité accrue. À moins d'une improbable, voire impossible, coalition de tous les partis d'opposition.

    • Jacques Patenaude - Abonné 16 février 2017 11 h 52

      Le seul espoir qui nous reste est que les partis d'opposition se forgent un programme commun. Ils ont maintenant une position commune sur la réforme du mode de scrutin, sur le consensus Bouchard (oublions Taylor, ça n'en vaut pas la peine). S'ils pouvaient s'entendre sur un projet de constitution québécoise, on commencerait à avoir des chances de déloger les libéraux. Ceux-ci on le voit bien sont déjà à mobiliser leur base en provocant leurs opposants de façon à ce que ceux-ci se divisent et apparaissent comme des extrémistes. Depuis dix ans le débat sur la laïcité les a trop bien servi pour qu'ils règlent la question. On voit pourtant où logent les vrai radicaux. Comme le voulait un slogan d'une autre époque: "Résistons à la provocation".

  • Robert Bernier - Abonné 16 février 2017 05 h 59

    Anti-élitisme à craindre

    Dans le contexte, tout le monde verra que le geste de M. Taylor, tout caché qu'il soit derrière des arguments vertueux, est éminemment politique. Il est à craindre que s'installe pour de bon un cynisme anti-élite au Québec. On n'avait pas besoin de ça.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Pierre Fortin - Abonné 16 février 2017 12 h 07

      La laïcité de l'État est une affaire de civilisation et elle est indissociable de toute démocratie. Si Charles Taylor croit pouvoir imposer ses positions morales au Québec, il se trompe amèrement. Il lui faudra d'abord nous dire comment la laïcité de l'État et la démocratie sont compatibles dans un Canada où le chef de l'État est aussi le chef de l'Église.

      Voilà ce qu'il devrait éclaircir avant de tenter de nous faire la morale du haut de ses certitudes. Comment peut-il se prononcer de façon crédible s'il ne se positionne pas d'abord sur cette dualité fondamentale entre les sociétés québécoise et canadienne? La Constitution de 1982 ne promulgue-t-elle pas dans sa Charte de droits et libertés : « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit [...] » Or, le Québec n'a jamais adhéré à cette constitution, ce qui devrait obliger M. Taylor à un peu plus de retenue quand il s'immisce dans les affaires québécoises concernant la religion dans un contexte où laïcité de l'État est unanimement reconnue.

      Libre à lui d'exposer son point de vue comme à tout citoyen, mais chercher à influencer le cours des événements politiques, comme il le fait en intervenant stratégiquement dans un débat pour l'orienter, sinon le conclure, frôle l'outrecuidance.

      Je crains comme vous que l'intervention médiatique cousue de fil blanc de M. Taylor contribue à un ressac anti-élite dont personne n'a besoin au Québec.

    • Louise Melançon - Abonnée 16 février 2017 13 h 34

      Un cynisme anti-élite... oui ça fait bien son chemin avec cette intervention de monsieur Taylor...