Sauvons Manon

Elle est ce qu’on appelle un « être à part ». Unique de par son allure — cette crinière blanche, cette dégaine de cowboy et, oui, cette foutue moustache qu’elle a bien pensé enlever en honneur du Salon bleu, avant de se raviser par « cohérence » pour elle-même —, mais unique aussi par son franc-parler. « Ces discours-là de vieux mononcles cochons qui se trouvent drôles… » Allant droit au coeur du malaise, Manon Massé a décortiqué mieux que quiconque l’acte de contrition de Gerry Sklavounos, disant tout haut ce que bien des femmes pensaient tout bas.

Flanqué par sa tendre moitié, terme qui n’a peut-être jamais si bien servi, M. Sklavounos s’est retrouvé encerclé, jeudi dernier, par l’alpha et l’oméga de la condition féminine. Deux femmes aux antipodes l’une de l’autre : Janneke stand-by-your-man Sklavounos et Manon pas-de-compromission Massé. Une qui lui pardonnait, l’autre qui lui montrait la porte. Si jamais vous cherchiez encore la preuve du chemin parcouru, la possibilité que les femmes ont aujourd’hui de ne pas se conformer à un seul modèle (du genre, sois belle et laisse tes yeux parler pour toi) et bien, la voilà, elle crevait l’écran. Grâce à notre irrépressible Manon.

Beaucoup a été dit sur le « déni démocratique » qu’implique la suppression de Sainte-Marie–Saint-Jacques, y compris par la députée solidaire elle-même, qui risque de perdre la circonscription qu’elle a arrachée de haute lutte en 2014. Moi, j’aimerais souligner le déni démocratique qui découlerait du fait de se passer d’une femme comme Manon Massé tout court. Au moment où l’on gratte le bobo de la diversité, où l’on regarde toujours un peu les musulmans de travers, sa présence à l’Assemblée nationale est une victoire pour l’ensemble de la classe politique comme du Québec lui-même. Manon Massé est la différence incarnée. Si elle a pu trouver sa place à Québec, d’autres qui ne correspondent pas parfaitement aux critères d’usage suivront, du moins l’espère-t-on.

Peut-on même s’imaginer les insultes que cette femme a dû avaler ? Les regards de travers, les courriels haineux… Ouvertement lesbienne, ce n’est déjà pas si simple, mais brouiller à ce point les notions de genre, et porter ça tous les jours ? On n’a qu’à constater à quel point le modèle de la femme parfaite, tirée à quatre épingles, est toujours en place, on n’a qu’à penser à Mme Sklavounos pour constater le courage et l’audace de vivre l’exact contraire. Et le plus beau dans tout ça, c’est que Manon réussit son coup sans aucune amertume, avec le calme et la sérénité d’une sainte. La cerise, c’est que la députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques est une machine à aimer, un bulldozer d’empathie et de bon feeling. Le fait d’avoir voulu être prêtre, petite, y est peut-être pour quelque chose.

En 2014, Manon Massé a gagné ses épaulettes par une fine majorité (91 voix) contre, et c’était l’autre grande surprise, la candidate libérale. Même en 2014, on ne s’attendait pas à cette débandade péquiste dans la circonscription jadis détenue par Claude Charron. Aujourd’hui, on est convaincu que la nouvelle porte-parole de QS l’emporterait aisément. « J’ai pas voté pour vous en 2014, mais comptez sur moi la prochaine fois ! » lui répétait-on lors du rassemblement en soutien à SMSJ, dimanche dernier. En l’espace de deux ans, Manon Massé a montré de quoi elle était capable. Et on oserait faire un pied de nez à une telle réussite ?

Aussi, la notion farfelue de joindre le Centre-Sud à une partie de Westmount–Saint-Louis, en plus du manque de transparence et du mépris pour les plus vulnérables, est une insulte à l’égard de Québec solidaire, déjà amplement désavantagé par le système électoral en place. Tout le monde sait, on en parle à chaque élection, que le « scrutin uninominal majoritaire à un tour » désavantage les petits partis qui recueillent toujours beaucoup plus de voix que de sièges. Le véritable appui à ces partis est donc toujours escamoté, jamais clairement visible. De là à les traiter comme encore plus marginaux qu’ils ne le sont, il n’y a qu’un pas que le système et les partis « établis » franchissent allègrement.

La décision de la Commission électorale de supprimer SMSJ est un bras d’honneur à l’idée même de la diversité, de la marginalité et de la représentativité juste et équitable. Qui, en plus, nous priverait d’une femme à tous points de vue exceptionnelle.

28 commentaires
  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 15 février 2017 01 h 05

    « la sérénité d’une sainte »

    Pourquoi une femme à tous points de vue exceptionnelle ne pourrait-elle pas se faire élire dans une autre circonscription?

    Contrairement à la perception que peut avoir d’elle Francine Pelletier; je me demande combien de personnes ont déjà vu Manon Massé sereine.

    Pour ce qui est de la sainteté, c'est une question de vie privée.

    • David Cormier - Abonné 15 février 2017 09 h 38

      À lire Francine Pelletier, Manon Massé est une personne si exceptionnelle qu'on devrait lui accorder un siège automatique à l'Assemblée nationale pour l'éternité.

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 16 février 2017 10 h 13

      Ce que Mme Pelletier écrit, c'est que Mme Massé est exceptionnelle dans sa façon d'être franche, de faire ses activités politiques et d'avoir une idéologie politique qui est différente de celle des libéraux.

      Et c'est la raison qu'il leur faut aux libéraux pour faire disparaître par tous les moyens, une femme rassembleuse et crédible des femmes du Québec.

      Souvenez-vous de Mme Fatima Houda-Pépin, Djemila Benhabib, Françoise David qui sera nommé ..., Diane Lemieux, Pauline Marois, Monique Simard, Lorraine Pagé, cherchez vous en trouverez plusieurs autres que les libéraux ont fait disparaître.

    • Christiane Gervais - Abonnée 16 février 2017 10 h 25

      Ne sauvons pas Manon, Ste-Marie-St-Jean n'est le fief ni de Manon Massé, ni de Québec Solidaire, mais un comté appartenant aux citoyens et qui a été honorablement représenté et défendu par bien d'autres que Manon avant elle.

  • Marc Tremblay - Abonné 15 février 2017 02 h 45

    Débandade du PQ dans SMSJ

    Massé a obtenu 31% des votes en 2014, le PLQ 28 et le PQ 27.
    Ce n,est pas exactement une débandade.

  • Christian Montmarquette - Abonné 15 février 2017 03 h 08

    Il faut 4 fois plus de votes à Québec Solidaire qu'au Parti libéral pour obtenir un siège

    Merci de votre appui Mme Pelletier.

    Et pour ajouter l'insulte à la blessure...

    Saviez-vous que, comme l'a dénoncé Marie-Claude Bertrand membre du Conseil d'administration du Mouvement démocratie nouvelle (MDN) dans un récent commentaire au Journal de Québec. Qu'il faut 4 fois plus de votes à Québec Solidaire qu'au Parti libéral pour obtenir un siège à l'Assemblée nationale?

    En effet, pour parvenir à faire élire un député Québec Solidaire doit recueillir 105,700 votes, alors que la CAQ doit en obtenir 44,350, le PQ 35,000 et le Parti libéral seulement 25,000. Un pur déni de démocratie et une injustice flagrante.

    La CRÉ augmente les distorsions au lieu de les corriger..

    Avec 10% des appuis populaires, en toute équité, ce n'est pas deux ou trois députés.es que Québec Solidaire devrait obtenir. Mais bien, huit, dix, ou même, douze députés.es.

    En rayant effrontément Sainte-Marie-Saint-Jacques de la carte, ce qui réduira inévitablement la députation de Québec Solidaire, la Commission de la représentation électorale va donc exactement dans le sens contraire de son mandat de la recherche d'une représentation juste et équitable des divers courants politiques en augmentant les distorsions plutôt que de les corriger.

    Christian Montmarquette

    • Jacinthe Ménard - Inscrite 16 février 2017 10 h 02

      La solution coule donc de source. Il faut une coalition pour un mandat unique où le premier point du programme de chaque parti concerné est le changement du mode de scrutin. On pourrait en profiter du même coup pour mettre la mise en place d’une constituante citoyenne au second point. Ce serait un bon début pour arrêter de se taper dessus entre parti « indépendantiste ».

      David Lévêsque

    • Christian Montmarquette - Abonné 16 février 2017 18 h 12

      À Jacinthe Ménard,

      " La solution coule donc de source. Il faut une coalition pour un mandat unique.." - Jacinthe Ménard

      - Une coalition avec qui, Mme Ménard?

      Avec un PQ aussi à droite que le Parti libéral qui n'a même pas respecté ses principaux engagements entre 2012 et 2014? Notamment en en ce qui concerne l'abolition de la taxe-santé, l'annulation de la hausse des frais de scolarité et la lutte à la pauvreté?

      Sachons aussi que le PQ a eu le scrutin proportionnel durant près de 30 ans à son programme et ne l'a jamais adopté une fois au pouvoir.

      Si le PQ veut faire alliance avec QS, il a des maudites preuves à faire et des croûtes à manger.

      Car même avec une plateforme commune, la parole du PQ ne vaut pas le papier sur laquelle elle est écrite.

      Christian Montmarquette

    • Pierre Martin - Inscrit 17 février 2017 15 h 53

      Monsieur Montmarquette! Pouvez-vous m'expliquer comment un Parti qui se dit solidaire, peut à la fois se prétendre indépendantiste et épouser du même coup la thèse du multiculturalisme canadien de Trudeau père? Vouloir en même temps l'émancipation de l'unique nation francophone en Amérique et considérer acceptable que les nouveaux arrivants puissent renier les valeurs fondatrices de notre société, en érigeant cette dérive en droit constitutionnel des religions.

  • Hélène Gervais - Abonnée 15 février 2017 06 h 39

    Un de vos meilleurs ....

    textes quant à moi Mme Pellerin. Il est juste et honore la gent féminine. Merci

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 15 février 2017 13 h 40

      Moi aussi j’aime bien les textes de madame Pellerin, mais j’aime moins ceux de Francine Pelletier.

    • André Joyal - Abonné 15 février 2017 20 h 46

      Je partage votre abis M.Genois...

  • Louise Trencia - Abonnée 15 février 2017 07 h 16

    Centre-Sud, tais-toi

    Bel article, Madame Pelletier, merci pour les citoyens de Centre-Sud. Et pour Manon, une femme de plus en plus aimée, de plus en plus appréciée.

    Vous parlez de marginalité, et bien vous savez que ce n'est pas une valeur à l'assemblée nationale. Nous ne sommes, mondialement pas dans une très belle ère... et le monde a besoin de marginaux, de gens qui osent.

    Il est formidable d'entendre Mme de Santis, dans sa grande insensibilité, dire que ça va faire et qu'on passe à autre chose. On gomme de la carte l'existence mëme de gens à faibles (revenus), des gens du Village, des revendications des groupes communautaires : on les fait disparaître, on leur enlève leur voix (francophone en plus), la possibilité d'ëtre reconnus.

    On ne se pose mëme pas la question du travail d'un(e) député(e) qui devra, s'il(elle) est honnëte, connaître aussi bien le milieu de Centre-Sud que celui de Westmount et travailler à faire avancer les revendications aussi bien des une comme des autres : des intérëts diamétralement opposés.

    Le mépris total.

    Je voulais souligner à quel point j'ai apprécié que vous disiez de Manon qu'elle est une machine à aimer. Les citoyens le lui rendent bien. A la manifestation, on a vu des gens en marchette, en chaise roulante, des gens pas jeunes. Des gens qui l'aiment... et ont besoin d'elle. Besoin d'ëtre représentés. Car il ne leur reste alors que la rue, et on sait à quel point la parole de la rue est ignorée et réprimée.

    Le gouvernement libéral est un gouvernement sans coeur.