Inversion des pôles

La 47e édition du Forum économique de Davos fera époque. Le discours capitaliste et pro-libre-échange du président chinois détonne, même si d’aucuns n’y voient qu’une rhétorique empruntant à l’opportunisme. Mais le contraste est frappant avec le désemparement de l’élite politique occidentale face à l’éclosion du populisme dans leur propre cour.

C’est l’inversion des pôles à Davos. Face à un Donald Trump se faisant l’apôtre de la démondialisation et du localisme, le chef d’État et du Parti communiste chinois est venu dans les Alpes suisses se poser en grand timonier du libre-échange, en pourfendeur du protectionnisme, en défenseur de la mondialisation. Il a, en face, des leaders économiques et politiques encore sous le choc des récents résultats des votes au Royaume-Uni et aux États-Unis, n’ayant pour solutions à un rétablissement des liens avec la classe moyenne que leurs vieux thèmes réchauffés.

La directrice générale du Fonds monétaire international, Christine Lagarde, est revenue mercredi sur l’urgence de lutter contre la montée des inégalités, de mener une réflexion profonde sur les dividendes de la mondialisation et d’encourager la mise en place de mécanismes de redistribution. Elle reprenait l’argumentaire classique du FMI exhortant à des réformes structurelles et fiscales prenant le relais d’une politique monétaire poussée dans ses derniers retranchements de l’assouplissement. Le secrétaire au Trésor sous Bill Clinton, Larry Summers, qui a popularisé l’expression « stagnation séculaire », a pour sa part rejoué la carte des paradis fiscaux et de la corruption comme ingrédients au rétablissement de la confiance de la classe moyenne.

Depuis tout ce temps qu’on en parle… La porte devenait grande ouverte pour le Nobel de l’économie Joseph Stiglitz et l’ironie est venue : « Ces gens ont contribué à mettre en place les conditions pour l’arrivée de Trump. Qu’on leur demande à eux comment régler le problème est un peu bizarre », peut-on lire dans un texte de l’Agence France-Presse.

Une bravade

Le discours du président chinois Xi Jinping reste donc, pour l’heure, l’élément-clé de cette 47e édition du Forum de Davos. Une allocution qui pourrait être vue par certains comme une bravade devant le désarroi occidental. Si, politiquement parlant, le repli sur soi américain ne peut qu’alimenter l’influence russe outre-Atlantique, l’isolationnisme pressenti ne fait que stimuler cette obsession outre-Pacifique de montée en puissance de l’influence économique mondiale que la Chine entend exercer. Et un renforcement confirmé de son leadership économique régional après la non-ratification annoncée du Partenariat transpacifique par les États-Unis.

Le dirigeant chinois n’a même pas hésité à reprendre des expressions chères aux sociodémocrates. « Il faut amortir les chocs de la mondialisation de telle sorte qu’elle bénéficie à tous, rééquilibrer le processus, le rendre plus inclusif et durable, trouver un équilibre entre efficacité et égalité », nous rapporte Le Monde, le chef d’État y voyant « une responsabilité que doivent endosser les dirigeants de notre temps. C’est ce que les peuples attendent de nous ».

Mais au-delà des mots, ce plaidoyer contre la guerre commerciale ne peut faire oublier qu’il vient d’un pays qui, sans s’adonner à la manipulation systématique des taux de change, n’hésite pas à recourir à la guerre des devises et à l’hostilité monétaire régionale. Un pays à l’économie contrôlée et encore peu ouverte, dont les grands pans demeurent sous la domination de sociétés d’État, tanguant plutôt vers le protectionnisme et le contrôle des mouvements des capitaux et disposant d’excédent de capacité l’incitant au « dumping ».

Le président chinois a soutenu qu’il ne sert à rien d’attribuer à la mondialisation tous les maux de la planète. Le conseiller de Donald Trump présent à Davos lui a rappelé que le problème n’était pas tant la mondialisation que l’asymétrie de ses retombées, cristallisée dans les accords commerciaux. Il aurait pu ajouter la perte de souveraineté des États et de leur population devant le diktat des multinationales et de la libéralisation du commerce. Ce qu’un autre vote, celui de la Wallonie, a mis en évidence.

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4 commentaires
  • Robert Aird - Abonné 19 janvier 2017 08 h 13

    ''Qu’on leur demande à eux comment régler le problème est un peu bizarre''

    Tellement! Cette élite rassemblée dans les Alpes suisse ne fait pas partie de la solution, mais du problème. C'est un peu comme demander à l'industrie pétrolière de réduire notre dépendance au pétrole.

  • Raynald Richer - Abonné 19 janvier 2017 10 h 30

    Un nouvel axe ?

    Avec l’arrivée de Trump, est-il possible que l’on voie se développer une nouvelle alliance qui réunirait les États-Unis et la Russie avec peut-être un point de contact européen par la Grande-Bretagne dans un groupe d’intérêt qui aurait pour objectif de faire contrepoids au géant chinois ?

    À suivre...

  • Germain Dallaire - Abonné 19 janvier 2017 12 h 07

    Trump: un écran de fumée?

    C'est un peu là que la personnalité et certaines idées hautement détestables de Donald Trump font écran. Personnellement, j'ai toujours été opposé aux accords de libre-échange surtout à ceux qui sont multilatéraux. Je ne suis pas opposé à l'intensification du commerce entre états mais je crois que cela doit se faire de façon réfléchie et raisonnable. Un pays ouvre un secteur mais c'est en échange de l'ouverture d'un secteur dans le pays qui en profite. C'est du donnant-donnant qui se fait en prenant en compte les impacts politiques, sociaux et économiques des gestes que l'on pose. On est à des années-lumières de ce qui se fait depuis trente ans et qui se caractérise par un préjugé favorable et aveugle à toute ouverture de marchés. Cette vague profite aux multinationales et à la finance internationale qui sont, comme disait Michel Chartrand "apatrides et sans-coeurs". Elle mène au monde que l'on connait actuellement, un monde aux inégalités sans cesse croissantes toujours plus scandaleuses, un monde d'états au pouvoir politique de plus en évanescants au point que les citoyens en désertent les bureaux de vote.
    Aujourd'hui, compte tenu de l'extravagance de Trump, on voit même la gauche se raidir et devenir la pire adversaire du protectionisme et une championne de la mondialistion. Les multinationales et la finance internationale doivent de frotter les mains de satisfaction mais discrètement... Finalement, Trump est leur meilleur allié.
    Germain Dallaire
    abonné

  • Nadia Alexan - Abonnée 19 janvier 2017 12 h 21

    Arrêtons de dorloter les multinationales!

    Effectivement, comme l'exprime l’économiste, Joseph Stiglitz : « Ces gens ont contribué à mettre en place les conditions pour l’arrivée de Trump.» C'est ironique de demander aux loups de prendre soin du poulailler. La réponse à cette crise de confiance, est de sortir de ces Accords de libre échange qui lie les mains de nos gouvernements et les empêchent à règlementer les multinationales, fermer les paradis fiscaux qui privent les états des fonds nécessaires pour financer les services publics et instaurer une fiscalité juste et équitable, pour éliminer les inégalités et la pauvreté.