Climatosceptiques unis d’Amérique

Philippe Couillard s’inquiète de Donald Trump. Notre premier ministre craint le « penchant climatosceptique » du président désigné, qui, on le sait, n’a rien de constructif à dire sur le réchauffement de la planète. Trump a déjà écrit, en 140 caractères ou moins, qu’il s’agissait d’un « canular inventé par les Chinois pour freiner le secteur manufacturier américain ». Mais, rassurez-vous, le sauveur du Québec n’a pas l’intention de s’en laisser imposer par l’éléphant (dans tous les sens du mot) dans la pièce. Il restera ferme, dit-il, en matière de lutte écologique.

On hésite entre rire ou pleurer. L’homme qui vient d’imposer sa loi sur les hydrocarbures au moyen du bâillon, qui vient d’offrir le sous-sol québécois, à 10 ¢ l’hectare, à tous les prospecteurs gaziers et pétroliers, qui a mis seulement quatre jours à étudier la question énergétique en commission parlementaire cet été, écartant d’emblée beaucoup d’écologistes qui auraient dû prendre la parole, l’homme dont la feuille de route en matière d’environnement suinte le business as usual, voudrait qu’on le considère comme un preux défenseur de la planète ? On savoure.

La sortie du premier ministre a toutefois le mérite de nous alerter à un tout nouveau péril nommé Trump. Appelons-le le baobab qui cache la forêt néolibérale. Le diable qui fait des anges de tous ceux qui l’entourent. Le recul qui nous fait perdre de vue ce qui nous pend au bout du nez. Le 45e président menace tant de choses — de l’environnement à la diplomatie étrangère, en passant par les droits des minorités et les institutions démocratiques — qu’il est facile d’avoir l’air progressiste à ses côtés. C’est vrai de Philippe Couillard, qui profite des pattes d’éléphant de Trump pour montrer un beau mollet écolo, et c’est vrai aussi de Justin Trudeau.

Le PM canadien nous a passé tout un sapin récemment en bénissant le pipeline Kinder Morgan en Colombie-Britannique. Avec l’air de celui qui sait donner d’une main tout en prenant de l’autre, Justin Trudeau nous a assuré que sa décision était à la fois (refrain connu) « bonne pour l’économie et bonne pour l’environnement ». Mais c’est tout le contraire. La décision n’est pas seulement mauvaise pour l’environnement, elle l’est également pour l’économie, pour ne rien dire de l’angélisme de M. Trudeau, déjà passablement écorché par cette histoire de lobbyisme à coups de 1500 $.

D’abord, contrairement à ce qu’avait promis le chef libéral en campagne électorale, l’oléoduc en question n’a jamais été proprement évalué par l’Office national de l’énergie.

On n’a pas mesuré l’impact environnemental de possibles déversements de bitume sur la côte pacifique, on a omis d’évaluer une partie des émissions de gaz à effet de serre et on n’a jamais considéré « la pertinence d’un tel projet dans le marché pétrolier actuel ». Bancal à souhait, le processus d’évaluation était biaisé en faveur de Kinder Morgan, disent de nombreux observateurs.

La justification économique, maintenant. Le gouvernement Trudeau maintient que l’accès aux ports de mer est la clé qui permettra d’écouler les réserves albertaines. Un plus pour l’économie du pays comme pour l’Alberta. Mais c’est ignorer que « le marché est saturé actuellement, en partie à cause du bitume albertain et du pétrole de fracturation du Texas et du Dakota du Nord », écrit le spécialiste en énergie Andrew Nikiforuk dans The Tyee. De plus, le pétrole des sables bitumineux est un produit inférieur qui nécessite davantage de traitement. À cause de sa forte concentration en acide, en soufre et en métaux lourds, le produit est intraitable dans bien des raffineries asiatiques, notamment en Chine. Or, à quoi sert l’accès au Pacifique si le marché asiatique demeure une vue de l’esprit ?

Et, finalement, la justification écologique. Le feu vert à Kinder Morgan était conditionnel, dit M. Trudeau, à l’imposition par l’Alberta d’un plafond de 100 mégatonnes de gaz toxiques. Le hic ? Non seulement cette limite est-elle dérisoire pour la production albertaine, lui permettant en fait de croître de 40 % (!), mais elle obligera les autres provinces à des miracles de contraction énergétique — si l’engagement de réduire nos émissions de 30 % d’ici 2030, du moins, est maintenu. Il n’y a donc aucune bonne raison derrière ce projet si ce n’est celle de plaire « à un petit secteur de la population », le secteur pétrolier, au détriment de tous les autres.

Bref, il n’y a pas que Donald Trump qui se trouve aujourd’hui « du mauvais côté de l’histoire ». Nos propres leaders politiques ne sont pas encore très convaincus de l’impérieuse nécessité de sauver la planète.

19 commentaires
  • Claudette Ménard - Abonné 14 décembre 2016 01 h 32

    Merci pour cette analyse Madame Pelletier....une vraie catharsis.....

  • Gaston Bourdages - Abonné 14 décembre 2016 04 h 11

    Ce n'est pas sur le climat mais sur «Dernier tango à Paris»...

    ...je veux m'exprimer. Oui, faire suite à mon commentaire de la semaine dernière sur ce dernier tango et «dire» à mesdames Johanne St-Amour et Louise Collette ainsi qu'à monsieur Marc Lacroix combien et comment je regrette ma très mauvaise lecture de votre chornique madame Pelletier. Comme je considère l'offre d'excuse comme le vestibulae à une demande de pardon, je prie ces gens et autres lecteurs d'accepter mes excuses tout comme je les adresse, à titre posthume, à madame Maria Schneider qui a été «objet» de si «pôvre» perversité mâle.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur d'un ouvrage en voie de parachèvement traitant de «La Conscience et de son état de santé»

    • Louise Collette - Abonnée 14 décembre 2016 16 h 54

      Faute avouée à moitié pardonnée mais dans ce cas-ci, totalement de ma part.

  • Robert Bernier - Abonné 14 décembre 2016 06 h 05

    Le seul pipeline qui compte

    Bravo pour cet article qui nous ramène lucidement et de façon informée à nos Donald Trump à nous: Couillard, Trudeau et cie.

    Vous écrivez: "Mais c’est ignorer que « le marché est saturé actuellement, en partie à cause du bitume albertain et du pétrole de fracturation du Texas et du Dakota du Nord », écrit le spécialiste en énergie Andrew Nikiforuk dans The Tyee. " Et on ne peut mieux dire. Si le monde est sérieux envers les engagements de la COP21 par exemple, l'industrie pétrolière en est une qui ne peut que décliner. Alors, pourquoi investir dans les sables bitumineux, "un produit inférieur qui nécessite davantage de traitement" et plus coûteux à l'extraction? Pourquoi continuer d'injecter de l'argent dans des projets comme ceux de la Gaspésie ou de l'Ile d'Anticosti? D'autant plus que si, dans ces projets, on fait respecter les normes environnementales les plus poussées comme on nous promet en haut lieu, il n'y a aucune chance que ces projets soient jamais rentables.

    Pourquoi? À cause de l'autre pipeline, le seul qui compte, celui de l'argent. Même si l'industrie a déjà amorcé son déclin, même si de nombreux fonds planifient leur retraite du marché financier du pétrole, il s'agit encore de milliers de milliards de dollars qui circulent dans ce pipeline. Et les grands actionnaires, et les grands administrateurs de ces compagnies, se paient en "tapant" littéralement ce pipeline. Même un faible pourcentage, sur un si grand flot de dollars, constitue une belle rivière de dollars.

    Tant que des naïfs continueront de placer leur argent dans ces fonds, la guerre à l'environnement continuera. Sans compter que, de plus, aux fins de préserver l'emploi, on continuera d'y aller d'investissements publics, sur lesquels les grands actionnaires prélèveront aussi un pourcentage.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Gilbert Bournival - Abonné 14 décembre 2016 07 h 18

    Parler des deux cotés de la bouche en même temps

    Ce fut la capacité de Jean Chrétien avec les commandites, aujourd'hui celle de Couillard et Trudeau. De belles paroles , des airs de dédiés à l'environnement et en même temps des ok aux pollueurs.
    Trump reste fidèle à lui-même. Se débarrasser des politiciens qui freinent la prospérité du pays et prendre le contrôle avec ceux qui savent faire de l'argent.

    Gilbert Bournival

  • Bernard Terreault - Abonné 14 décembre 2016 07 h 57

    La Canada et Russie, cas particuliers

    Étant donné nos climats froids, il est difficile aux Canadiens comme aux Russes de voir une catastrophe dans le réchauffement climatique. Leurs pays pourraient être gagnants, devenant moins dépendants de l'étranger pour les fruits et les légumes et en épargnant sur la facture de chauffage. Et tant pis pour le Bangladesh ou la Louisiane.

    • Sylvain Auclair - Abonné 14 décembre 2016 09 h 38

      Vous oubliez la Floride, qui risque d'entièrement disparaître. Sans oublier que la fonte rapide des glaces du Groenland pourrait engendrer un épisode climatique comparable à l'évènement du Dryas récent. ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Dryas_récent )

    • Paul Marcoux - Abonné 14 décembre 2016 09 h 45

      Sarcastique nombrilisme, sûrement...

    • Daniel Bérubé - Abonné 14 décembre 2016 11 h 42

      Vous voyez le réchauffement comme un idéal a atteindre: moins de neige l'hiver, plus de fruits possible, voir même la possibilité de transférer les bananiers dans le grand nord pour les sauver de leurs maladies... Ah! le bonheur est là !

      Toute personne sérieuse s'intéressant à la chose à pris des informations (crédibles...) sur le réchauffement, et ce n'est pas ça qui manque, mais attention de ne pas prendre les études payer par des pétrolières.... ou aux radios poubelles !

      Mr. Terreault, ne regardez pas seulement le thermomètre, mais tout ce qu'il influence autour: agriculture: êtes-vous au courant des sécheresse vécu dans le mid-ouest américain, même dans l'ouest canadien et qui apportera une hausse de près de 400.00$ sur le panier d'épicerie ? Vous allez sans doute dire: Bah! Les chinois se fendent le ... en quatre pour en vendre de la nourriture ! Avez vous pris des informations sur la qualité de leurs produits non vérifié par le Kanada ? Dans bien des états, des sécheresses se manifestent, voir même un texte parue il y a quelques semaines dans le Devoir et annoncant l'état d'urgence dans tout le pays: dix villes avec problème d'eau potable, et entre autre, une ville de 80,000 habitants que la moitié de la population n'avait de l'eau que 2 hrs. par jour (acqueduc).

      C'est sans doute ce qui amènera les peuples a être divisé même au sens de la polution, certains disant: " Il est essentiel de polluer ! " et d'autres diront: " Il faut cesser de polluer "... qui a raison selon vous ?

      Et selon vous, es-ce réellement la Chine qui provoque cela pour nuire aux finances des USA, comme le soutient Trump ??

    • Denise Gendron - Abonné 14 décembre 2016 12 h 28

      Et tant pis pour la saison des sucres et notre sirop d'érable. On comprend dans le film *Le goût d'un pays*, avec Gilles Vigneault et Fred Pellerin, que les événements climatiques extrêmes (plus chauds ou plus froids) ont déja affecté la durée de la saison et la quantité de sirop produit. Et moi, dans mon jardin, je vois déja arriver plein de nouveaux insectes, qui n'ont pas de prédateurs.

      Si nos ancêtres avec des moyens rudimentaires ont réussi a passer au travers de plus de 400 hivers, nous ne serions pas capable avec toute notre technologie et nos surplus d'électricité de produire nos propres fruits et légumes? A-t-on vraiment besoin de kiwi, de fraise et de caramboles a l'année longue? Sortons de notre hédonisme et de notre égoisme, arrêtons de calculer en terme de factures de chauffage, mais plutôt en pensant a la survie de nos enfants et des écosystemes.