Le poète et la mort

En écoutant le dernier album de Leonard Cohen, j’ai senti passer le vent d’octobre.

Dans ce magnifique You Want It Darker, il semble assis à l’ombre de sa mort, en une sorte d’antichambre. Ça finit par angoisser si on l’écoute en boucle. Mais le poète montréalais veut nous dire quelque chose… Autant tendre l’oreille.

Dans You Want It Darker, ses mots sont remplis d’adieux et d’« au revoir ». « Hineni ! Hineni ! » — en hébreu, ça signifie : me voici ! —, puis « I’m ready, my lord », chante-t-il.

D’autres titres de chansons lancent l’identique message du gars qui s’apprête à tirer sa révérence. Ainsi Leaving the Table, Traveling Light (I’m running late / They’ll close the bar).

Les choeurs masculins s’invitent au studio. On repère les lignes mélodiques des sanglots longs des violons, en remerciant le vieux barde de sa sérénité quant à sa vieillesse et sa fin anticipée. Une forme de générosité de sa part, car avons-nous tant de guides en la matière ?

Et qu’importent les croyances et les incroyances de ceux qui écoutent ? C’est de niveau de conscience dont il est question à l’heure de ses bilans.

Avec d’autres projets en cours, soit, mais Cohen livre là sans doute un dernier album, comme son fils Adam, maître d’oeuvre à ses côtés, le laisse entendre. Le chantre du Famous Blue Raincoat et d’Allelujah ! est souffrant, avec des douleurs au dos qui le gardent au fauteuil. Au sommet de son art et de sa voix profonde, dépouillé de plusieurs plaisirs, la partie n’est plus si drôle pour cet éternel dépressif. À la veille ou à l’avant-veille de fermer boutique, on a l’impression qu’il a fait ses comptes avec lui-même, mis de l’ordre dans ses affaires. Hineni ! Hineni !

En interview au New Yorker, Cohen s’était déjà déclaré prêt à mourir. Même message en juillet, juste avant le décès de sa muse Marianne, dans une lettre écrite à l’amoureuse de jeunesse : « Le temps est venu où nous sommes vraiment très vieux et où nos corps tombent de toutes pièces, et je pense que je vais te suivre très bientôt. »

Son public avait sursauté comme s’il proférait une insanité. Un peu partout, les médias titraient éberlués : « Cohen se dit prêt à mourir ! » Quoi ? Quoi ? Non ! Non !

Assez pour le voir lancer plus tard à la blague : « Je crois que j’ai exagéré. En fait, j’ai l’intention de vivre éternellement ! »

Ah ! Ah ! Mais non, il est prêt à partir, le crie dans le désert. Et de reculer pour épargner ceux qui projettent sur lui leurs propres angoisses, en tentant de les apaiser, les berçant comme des enfants.

La vie éternelle ! Promis ! Rendormez-vous, braves gens !

Question de culture

Bouddhiste, le poète, avec cinq années de retraite en monastère derrière la cravate. Sa vie spirituelle, nourrie au judaïsme de son enfance, au Nouveau Testament collé à sa société, et à toutes sortes de traditions, en est une d’ouverture, qui court à travers ses chansons avec cet apaisement-là. C’est la face sereine de l’album ultime de David Bowie, aux vidéoclips macabres, le rire grinçant quasi d’outre-tombe.

Pas gaie, la mort, protestent plusieurs, mais pourquoi les sujets graves ne devraient-ils pas être abordés ? Dansant et rigolant, même nos jours de deuil et nos cérémonies funéraires s’écourtent. Allez hop ! Passons à autre chose !

On enterre des proches, on recueille des derniers souffles, on se vote des lois sur l’aide à mourir. Il faudra bien un jour faire ses adieux aussi. Inéluctable, veux, veux pas. La peur du saut dans le vide, oui, bien sûr, mais autant en démystifier une partie, si faire se peut.

Alors oui, ça prend des poètes pour verser un peu de baume sur ces appréhensions-là. Et d’art en contre-divertissement, qui invite aux méditations.

La mort demeure en Occident le tabou ultime. Faut dire qu’issus de cultures religieuses collées aux représentations d’un crucifié, elle a pénétré l’inconscient collectif sur des images de souffrances atroces à l’agonie. Ça n’aide pas. Tout est question d’approche. On le voit en rôdant ailleurs.

Hindous et bouddhistes chantent une chanson moins anxieuse que la nôtre. À l’étranger, suivant par curiosité des cortèges funéraires presque gais, crémations ou autres, on songe à quel point nos crispations sont profondes en ces matières.

Il y a bien l’Halloween pour conjurer les peurs, mais sur ces jours sombres entre deux saisons, les Mexicains — catholiques encore collés aux rituels précolombiens — convient plus que nous l’humour à la fête, avec leurs crânes en bonbons, leurs danses en famille.

Prenez la fête des Morts mardi prochain, célébration lugubre dans nos traditions. Elle a son côté poétique aussi. En cette nuit du 31 octobre au 1er novembre, les défunts, assurent les légendes, croisent les vivants sous le vent d’automne et se saluent bien bas chemin faisant. Comme sur un air de Cohen.


 
9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 27 octobre 2016 05 h 15

    Oui Madame Tremblay...

    Oui Madame Tremblay, "La mort demeure en Occident le tabou ultime".
    A preuve, la nôtre québécoise, linguistique et culturelle, prévisible en tout si d'ici peu, nous ne faisons rien de significatif, tous unis, pour la combattre.
    Merci de votre lecture.

  • Gaston Bourdages - Inscrit 27 octobre 2016 05 h 32

    Comme il semble que «La nature a horreur du vide»...

    ...je suis de celles et ceux ne ressentant pas «de peur du saut dans le vide», monsieur Cohen et vous, par vos merveilleux écrits, m'y aidant. Oui, vous m'êtes sortes de complices bienvenus, souhaités.
    Merci à vous, conscient qu'un jour je serai aussi libre de dire à la mort: «Hineni».
    Gaston Bourdages, auteur.

  • Lisette Saint-Pierre - Abonnée 27 octobre 2016 08 h 08

    Merci

    Un texte magnifique. Merci madame.
    Laurier V.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 27 octobre 2016 08 h 12

    La chroniqueuse et la mort.

    Avec trois-quart de siecle derriere la cravate,ma mere partie a presque cent ans,j'evite de penser a la mort,mais votre casi-poeme et tant d'autres textes et paroles nous y ramenent souvent,trop souvent.Avec ses tentatives de faire le point ,a savoir si la joie a surpassé la peine,si nos actes ont bénéficié a certains.Je sais que j'ai vécu et la vie en vaut toujours la peine.
    Prendre soin de soi,c'est prendre soin des autres.

  • Bernard Terreault - Abonné 27 octobre 2016 08 h 45

    Joli papier

    La critique devient poète.