L’art du suicide

Dans la Rome antique, il n’était pas rare qu’une carrière politique se termine par un suicide. C’est ainsi que finirent un grand nombre de sénateurs. L’un des plus célèbres fut le philosophe Sénèque qui, en bon stoïcien, considérait la mort volontaire comme l’une des plus hautes manifestations de la liberté.

Le Tout-Paris se demande ces jours-ci si François Hollande n’est pas devenu stoïcien. « Suicide » est le mot qui revient le plus souvent pour qualifier l’attitude du président français depuis la publication du livre Un président ne dit pas ça, de Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Stock). Ces journalistes du quotidien Le Monde ont interviewé François Hollande pendant plus de 60 heures depuis le début du quinquennat. Ils lui ont posé les questions les plus sérieuses comme les plus triviales. Questions auxquelles le président semble s’être prêté le plus naturellement du monde sans se douter apparemment qu’il fabriquait ainsi la plus formidable bombe à retardement que l’on pouvait imaginer. Une manière comme une autre de « s’auto-pelure-de-bananiser », aurait dit Jacques Parizeau.

Le livre est sorti au meilleur moment pour son éditeur, celui qui garantissait le maximum de ventes. Mais on ne pouvait imaginer pire moment pour François Hollande. Certains ont comparé cette publication au Sofitel de DSK. Car, malgré son bilan plus que mitigé, à un mois et demi de l’annonce de sa candidature, le président tentait tout de même de s’imposer. Non pas tant comme le candidat de la victoire, ce qui serait présomptueux, mais comme le seul possible à gauche. À preuve, cette une de L’Obs où on le voit déclarant : « Je suis prêt. »

Cette semaine, dans les kiosques, la première page de l’Obs avait l’air d’une bonne blague. Ces confidences faites au fil des jours à deux journalistes, qui sont des journalistes d’enquête plus que des analystes politiques, n’ont fait que confirmer que jamais François Hollande ne s’est élevé à la hauteur de la fonction.

Dans ces entretiens qui ne contiennent pas de révélations fracassantes, il se livre à des réflexions sur les grandes questions de l’État comme sur sa vie privée. Il y a cinq ans, Davet et Lhomme nous avaient donné Sarko m’a tuer, dans lequel ils décrivaient un pouvoir agité et omnipotent. Dans cette radiographie du « président normal », ils décrivent au contraire l’impuissance érigée en système.

 

Comme Saint-Simon racontant les idylles de la cour, François Hollande commente la vie de l’Élysée. Tellement qu’on dirait parfois qu’il n’y est pas. On n’imagine pas de Gaulle ou Mitterrand décrivant la magistrature comme « une institution de lâcheté » où l’« on se planque » et où l’on « joue les vertueux ». On ne les imagine pas racontant la jalousie de Valérie Trierweiler pour Ségolène Royal. Mais surtout, on s’étonne de voir le président nommer des problèmes qu’il s’est évertué à ignorer dans tous ses discours. Comme lorsqu’il admet « qu’il y a trop d’arrivées, d’immigration qui ne devrait pas être là ». Ou que ce n’est pas le chômage qui crée le ressentiment contre l’islam, mais le fait que lorsqu’ils arrivent dans un train, les Français « voient des barbus, des gens qui lisent le Coran, des femmes voilées… C’est dur de répondre à ça ». Des évidences que François Hollande s’est évertué à dissimuler sous la langue de bois pendant quatre ans. On referme le livre convaincu que sa seule conviction, au fond, demeure l’Europe. Ce qui n’est peut-être qu’une autre façon d’éviter de regarder les problèmes de son pays en face.

Dans ce livre, François Hollande évoque une chaussure lancée sur la scène pendant son célèbre discours de campagne au Bourget. S’il l’avait reçue en pleine figure ce jour-là, tout aurait basculé. Cette image le poursuivant, peut-être n’aurait-il jamais été élu. Aujourd’hui, 78 % des Français jugent déplacées ces confessions d’un président devant la presse, et 86 % ne souhaitent pas qu’il se représente. D’ailleurs, l’animal politique qu’est François Hollande doit bien savoir que, depuis 45 ans, jamais les Français n’ont redonné de majorité parlementaire aux sortants. Les seuls présidents qui se sont fait réélire, Mitterrand et Chirac, l’ont été après une période de cohabitation.

Le scénario d’un désistement présidentiel apparaît aujourd’hui de plus en plus possible. « Après tout, on n’est pas obligé de faire deux quinquennats », a déclaré le vieux sage socialiste Jean-Pierre Chevènement, qui a eu raison avant tout le monde. Dans une telle situation, même s’il a peu de soutien dans son parti, l’homme de la situation serait probablement le premier ministre Manuel Valls. Même si l’énigmatique Manuel Macron, surnommé « le Justin Trudeau français », arrive juste derrière Alain Juppé dans les sondages.

On ressort de ce livre avec le désagréable sentiment d’un président à qui il aura fallu cinq ans avant de prendre conscience des véritables problèmes. Et encore, sans jamais oser le dire aux Français. D’où le côté scandaleux de ces confidences. Interrogé sur l’avenir du Parti socialiste, Hollande confie avoir songé à l’enterrer. Il évoque un « acte de liquidation » et un « hara-kiri ». Le mot « kamikaze » aurait probablement été plus indiqué, car il n’est pas certain que quelqu’un en réchappe.

6 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 21 octobre 2016 07 h 19

    Un quinquenat pour rien

    Zemmour ne pouvait pas mieux dire.

  • Placide Couture - Inscrit 21 octobre 2016 08 h 49

    L’impuissance érigée en système.

    Excellent article. Je comprends mieux le kamikaze politique qu'est devenu François Hollande.

  • Yves Petit - Inscrit 21 octobre 2016 09 h 28

    Hollande fait le travail

    C'est drôle mais, moi, je crois que la citation de Hollande "les Français voient des barbus, des gens qui lisent le Coran, des femmes voilées… C’est dur de répondre à
    ça ». montre que Hollande est bien connecté à son peuple et qu'il regarde les problèmes de son pays en face.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 octobre 2016 14 h 41

    Pour le salut de la gauche, Hollande doit passer le flambeau

    Nous allons voir si l'ego aura le dessus.

  • Marc Therrien - Abonné 21 octobre 2016 17 h 28

    La vérité tue?

    "On ressort de ce livre avec le désagréable sentiment d’un président à qui il aura fallu cinq ans avant de prendre conscience des véritables problèmes. Et encore, sans jamais oser le dire aux Français. D’où le côté scandaleux de ces confidences."

    Je n'ai pas lu ce livre. Mais à distance, ma première impression est plutôt qu'il était conscient des véritables problèmes, mais qu'il lui était impossible dans le jeu politique de "parler vrai'' d'où la nécessité de jouer à parler la langue de bois. Vient un temps j'imagine que la fatigue de jouer peut user jusqu'au dernier fil du mensonge qui le relie aux français et vient alors la tentation d'enfin communiquer le secret sur lui-même qu'il cachait depuis toutes ces années. Ainsi, enfin dire sa vérité, même si c'est scandaleux, est peut-être une autre "haute manifestion de la liberté". Ôter le masque, enlever le costume et se présenter à la foule tel qu'il est, pour une fois, représente peut-être une façon digne de quitter la scène du théâtre où on est fatigué de jouer.

    Dans le théâtre de la vie où le monde entier est une scène, "Être ou ne pas être"? a questionné Shakespeare.

    Marc Therrien