Des vacances à enchanter

L’été est le moment idéal pour lire ce qu’on a remis à plus tard. Suffit d’adapter ses choix littéraires à l’état d’esprit ambiant, la légèreté se posant partout, même sur des œuvres de qualité.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir L’été est le moment idéal pour lire ce qu’on a remis à plus tard. Suffit d’adapter ses choix littéraires à l’état d’esprit ambiant, la légèreté se posant partout, même sur des œuvres de qualité.

Faut-il à tout prix bronzer idiot ? Grave question existentielle qui pourrait titiller le futur vacancier s’il s’arrêtait une minute pour se la poser. Balayant les remises en cause, il a tendance à se rêver plutôt en lézard géant au pied du barbecue qui fume. Retour au Crétacé des grands sauriens, sans la lutte féroce pour la survie, sinon le sempiternel combat sans merci entre voisins armés de tondeuses à gazon.

Bronzer idiot ? « Oui, oui, oui, entend-on, réflexion faite, résonner de toutes parts. Et vite, à part ça ! »

Au lendemain de la Saint-Jean sonne pour plusieurs le début d’une longue (ou trop courte) récréation, qui sera lascive, aquatique, divertissante, apathique, hilarante et bien arrosée. Promis ! Juré ! Rien de moins ! Rien de plus !

La société entière, la télé, la pub, les hautes instances du loisir et du faites-comme-tout-le-monde font miroiter les joies du farniente absolu au lac comme en banlieue, ou du saut pépère sous des cieux cléments, s’il en subsiste encore sur la planète en folie. Quant aux citadins pur jus (ou trop désargentés pour prendre le large), une surabondance de Montréal en festivals menace de les assommer plus efficacement que le soleil, à coups de violents décibels.

Photo: Jacques Grenier Le Devoir L’été est le moment idéal pour lire ce qu’on a remis à plus tard. Suffit d’adapter ses choix littéraires à l’état d’esprit ambiant, la légèreté se posant partout, même sur des œuvres de qualité.

Alerte ! Le cerveau, organe fragile et capricieux, pourrait refuser de reprendre du service à la rentrée, ses neurones atrophiés sous d’excessifs replis.

Reste à s’insurger contre la tyrannie de l’air du temps qui invite son monde à arpenter les mêmes autoroutes balisées, là où les avenues de découvertes artistiques se font pourtant si douces aux heures perdues.

Tenez ! Dans le registre « On sort au cinéma ! », faut-il vraiment un soir de canicule s’enfiler le pop corn et le Coke diète pour mieux affronter — la grosse campagne de pub vous crie d’y courir — les dérives sexuelles ratées des 3 p’tits cochons 2 ? Il y a plus drôle et plus inspirant, on vous prévient comme ça…

Quant au Bon gros géant de Steven Spielberg, première alliance du grand Américain avec Disney, autant prévenir votre progéniture : c’est guimauve et déjà vu. De quoi raviver la nostalgie des parents pour la singularité de son E.T.

Menues escales

Tout n’est pas perdu. Les cinémas, longtemps abonnés au pur divertissement, diversifient un peu leur offre estivale, offrant en pâture quelques films plus fins surnageant dans la mer des autres. On vous recommande Les cowboys du Français Thomas Bidegain, si vivant et bien joué, sur le thème d’une famille déchirée après la radicalisation d’un des enfants. Mia madre, grand film entre deuils et rires de Nanni Moretti, est déjà en salle, et on a hâte de voir King Dave de Podz, lettre d’amour rageur à Montréal sur un long plan-séquence. Cerise sur le gâteau, la Cinémathèque québécoise présente un cycle de films érotiques en juillet et août. Soirs torrides pour soirs torrides, de quoi maintenir l’ambiance surchauffée.

Tant mieux si des fabricants de loisirs répondent à quelques menus besoins des vacanciers qui associent plaisirs culturels et historiques aux joies de l’été. Trop contents sommes-nous, à l’heure d’emprunter le chemin des vacances, au Québec ou ailleurs, lorsque des circuits proposent une escale guidée à travers la mémoire des lieux.

Quant à la ronde des festivals, on la trouve çà et là pavée de petits spectacles intimes à savourer sous les feuillus. Même le théâtre d’été, abonné par nature aux oeuvres inoffensives, fait quelques pas de travers. À Montréal, aux Écuries en août, la pièce chantante La vague parfaite de Guillaume Tremblay invite à méditer sur le loisir qui tourne à vide. Arroseur arrosé.

Lire au milieu des pissenlits

En dehors du roman de gare sur serviette de plage, la lecture de vacances est laborieuse et casse-pieds, surtout avec un cocktail dans le nez, estiment plusieurs. Faux !

Plutôt, à notre avis, le moment idéal pour lire ce qu’on a remis à plus tard en prétextant un manque de temps qui n’a plus cours. Suffit d’adapter ses choix littéraires à l’état d’esprit ambiant, la légèreté se posant partout, même sur des oeuvres de qualité.

Relire ou découvrir Benoîte Groult ne serait pas plus mal. La féministe française vient de tirer sa révérence, d’où l’occasion de pénétrer son univers. En plus de ses essais, la dame a écrit des romans, parfois très associés aux ensoleillements estivaux.

On pense à La part du coeur, avec son décor de paquebot de croisière, son escale érotique à Tahiti et son couple qui sent flotter sur lui un vent de liberté. Ça se lit tout seul, comme ses Vaisseaux du coeur, autre roman de vacances, situé au bord de mer, alors qu’une chic Parisienne succombe, façon Lady Chatterley, aux charmes robustes d’un marin breton.

Benoîte Groult a été une romancière très accessible, doublée d’une fine psychologue de la passion hors cadre et des routines du couple. Ses livres sont bien écrits et leur musique vous berce au fil des pages. Alors, pourquoi pas ?

Roman pour roman, je resterai fidèle à mes habitudes de traîner dans mes bagages les livres écrits par des auteurs du pays où je vais. Avec l’impression de saisir à travers eux l’esprit d’une société, plutôt que de la survoler en touriste au pas pressé. Les fleurs et les gens de la place sortent du roman pour mieux s’incarner sur les pavés. Pas mal !

Restent aussi les classiques qui s’empoussièrent en attendant de rejaillir en vos jours de relâche.

— Proust, c'est long, et les vacances, c’est court, soupirait l’autre. Vrai ! Pas obligé de lire toute la Recherche, remarquez. En deux tomes, À l’ombre des jeunes filles en fleurs vous trimballe sous le vent marin de la côte normande puis à Paris avec introspection et étude de moeurs sur éclats de génie. Il y a aussi des étés pour revisiter Jean Genet, d’autres pour s’aventurer du côté de Gustave Flaubert, de Virginia Woolf ou de Jacques Ferron. J’ai aimé tour à tour la compagnie de chacun, entre trois bouffées d’air pur et la route qui défilait sous le soleil d’été.

Cette chronique s’interrompt pour cinq semaines. Bonnes vacances !

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1 commentaire
  • Marie-Claude Delisle - Inscrite 25 juin 2016 11 h 54

    Ce qui sera long...

    ...c'est de se passer de votre chronique pendant 5 semaines!!! C'est pas une récréation ça! C'est une longue punition dans le coin...